Les musulmans du Québec s’ouvrent aux positions souverainistes

En plein cœur de Montréal, la mosquée Masjed Essuna Nabawiya (d’une capacité d’accueil évaluée entr

lundi 16 janvier 2006

Les musulmans du Québec s’ouvrent aux positions souverainistes

En plein cœur de Montréal, la mosquée Masjed Essuna Nabawiya (d’une capacité d’accueil évaluée entre 2500 et 3000 fidèles) prépare l’événement avec fébrilité. Ce soir, à l’initiative de plusieurs grandes organisations musulmanes (notamment le Forum Musulman Canadien et le Conseil Musulman de Montréal), la plus grande mosquée salafiste de la ville reçoit M. Gilles Duceppe. L’homme est le chef du Bloc Québécois, porte-drapeau des forces souverainistes québécoises sur la scène politique canadienne. À côté du Parti Québécois, son sosie sur la scène provinciale, le Bloc représente en effet l’une des deux principales formations politiques au service du projet souverainiste du Québec[1].

Quelques jours auparavant, M. Duceppe et son équipe avaient été reçus au Centre Communautaire Canadien par les responsables du RAC (Regroupement des Algériens du Canada). Dans quelques jours, cette fois à l’invitation du parti du Bloc, des militants et des dignitaires de la communauté musulmane dîneront avec Gilles Duceppe, en présence de certains de ses candidats « vedettes » aux élections législatives fédérales prévues le 23 janvier prochain. Le camp souverainiste tente en effet de séduire les électeurs musulmans. Une communauté dont l’élite la plus engagée est de plus en plus sensible aux positions des souverainistes.

Cette nouvelle orientation du vote musulman au Québec résulte principalement d’une déception à l’égard du Parti libéral du Canada, au pouvoir depuis maintenant plus de deux décennies, et dont les promesses (certains diront ses manipulations) n’ont jamais été tenues. Celles-ci, telle la lune du mois du Ramadan, n’apparaissent en effet qu’au cours des élections, période sacrée pour ces hommes politiques en quête du pouvoir suprême. Mais dès la fin de cet intervalle électoral, ces promesses disparaissent aussitôt laissant bien souvent place à des politiques de plus en plus alignées sur celles de l’Administration Bush : Loi C36 calquée sur le modèle du fameux Patriot Act, soutien inconditionnel à la politique d’Israël, « profilage racial » qui se traduit par des enquêtes policières bien ciblées ou des contrôles effectués dans des lieux publics, visant particulièrement les personnes dont le faciès ressemble à celui du stéréotype arabo-musulman (basané, barbu, « hijabisée », etc.). On évoque également que le Canada à l’instar des USA, projette d’établir une liste noire (d’arabes et de musulmans indésirables) auprès des compagnies aériennes.

Devant cette réalité politique, les musulmans québécois sont confrontés à un véritable dilemme. Un vote pour le Bloc, s’il affaiblira les libéraux au pouvoir actuellement, ne profitera pas pour autant aux souverainistes, mais à l’opposition néo-conservatrice dirigée par Stephan Harper. Plus à droite que les libéraux, les membres de cette formation politique incarnent de manière encore plus marquée la version canadienne du néo-libéralisme globalisant avec ses politiques sécuritaires et antisociales. Conséquence : pour les musulmans comme pour la majorité des Canadiens et des Québécois, le règne des conservateurs risque de se révéler pire que celui des libéraux.

Cette configuration politique pose également deux interrogations majeures. Au-delà des divers rendez-vous électoraux auxquels ils participent, le but ultime des souverainistes demeure en effet l’indépendance pure et simple du Québec. Aussi, il leur importe de savoir si l’appui actuel des musulmans se maintiendra en faveur des souverainistes du Parti Québécois, d’abord lors des prochaines échéances électorales provinciales, puis lors de la tenue d’un nouveau référendum sur l’indépendance du Québec (le dernier qui s’est déroulé en 1995 a vu la victoire du camp du Non avec une très faible majorité).

La seconde interrogation porte sur la qualité de la réflexion actuelle de la communauté musulmane au sujet du projet souverainiste et ses implications. Si une telle réflexion existe, elle demeure pour le moment cantonnée à des milieux restreints. Pourtant, seule une réflexion sur cette question diffusée auprès du plus grand nombre, garantira que l’ouverture réciproque des partis souverainistes à l’endroit des musulmans et de ces derniers aux positions souverainistes ne soient pas qu’une stratégie conjoncturelle sans lendemain.



[1] Le projet souverainiste du Québec vise la formation d’un État québécois indépendant du système fédéral actuel du Canada. Pour les souverainistes, seul un tel État donnera à la nation québécoise les moyens nécessaires de son développement économique, politique, social et culturel. L’objectif ultime du projet souverainiste étant notamment la sauvegarde et la promotion de la culture francophone sur le continent américain.

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