Les mains sales

Le lien civique palestinien ne passe ni par l’unité religieuse, chrétiens et musulmans mènent le même co

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mercredi 21 janvier 2009

Sans forcer le trait on pourrait affirmer que l’occupation préférée des Israéliens c’est la Palestine. Israël est tombé dans le piège de l’occupation et y est resté. Tout ce qui précisément tendait à faire de ce peuple la référence morale, le bon élève de l’Histoire contre l’abjection de l’Holocauste, a été liquidé lorsqu’Israël a endossé le rôle de petit suppôt de l’Apartheid, de donneur de leçons contre le nucléaire tout en accumulant un arsenal supérieur à celui de la Chine et du Royaume-Uni, finalement de boucher de populations civiles au Liban comme en Palestine.

Le messianisme militaire israélien n’aura échappé à personne. On massacre aujourd’hui. Demain on chargera sa descendance de se faire aimer à la place de ses aïeux. Pour un peu le monde aurait donné dans le panneau. L’ONU est verrouillée par le sacro-saint veto américain. Les médias américains et européens, à quelques exceptions prés, se conçoivent mandatés maîtres ès-propagande sioniste. Suffit d’observer la manière dont le quotidien Le Monde prie ses lecteurs d’identifier la prétendue vraie réalité d’un Hamas terroriste et d’un Israël acculé à la riposte.

Inutile d’insister sur les élucubrations de philosophes de profession qui défendent l’indéfendable, André Glucksmann en tête. La farce déontologique tourne à l’insulte quand ce sont des musulmans, tel Abdelwahab Meddeb, que l’on sollicite pour honnir la résistance palestinienne. Décidément les béni-oui-oui du temps jadis ne cesseront jamais de nous hanter.

Mais le pire ne réside pas en cette réalité lamentable telle qu’elle est déclinée dans les pays occidentaux. Ce qui consacre la tragédie palestinienne trouve tout son sens dans la lâcheté des régimes arabes. Du Maroc à l’Irak, de la Syrie au Yémen, un délire de faiblesse et de veulerie s’est coulé dans leur caractère. N’est-il pas ironique qu’à ce jour les deux seuls pays qui ont rompu leurs relations diplomatiques avec Israël ne sont ni musulmans, ni au Proche-Orient ? Qui plus est, la Bolivie et le Vénézuela sont dirigés par des marxistes, comme si vingt après la chute du mur de Berlin, l’Histoire nous faisait un pied de nez sur la question des droits de l’homme.

A quoi servent donc ces milliards de dollars investis dans des arsenaux militaires sophistiqués ? Ces budgets dissymétriques qui laissent les populations patauger dans la pauvreté, la corruption, et les poussent aussi à la migration, souvent fatale ? Où est-il l’honneur de ces rois, présidents, premiers ministres arabes si prompts à étouffer les droits civiques, à truquer les élections, à emprisonner les journalistes, et surtout à déchoir devant les administrations américaines et l’Union Européenne ?

Jusqu’à présent, il est vrai, nous n’en sommes qu’au stade de la realpolitik. Après tout ces régimes arabes ne bougent pas le petit doigt parce qu’Israël fait le sale boulot pour eux. Plus d’un millier de Palestiniens assassinés hors caméras, cela vaut bien le prix pour écarter un mouvement politique islamique dont l’aura aurait vite fait de convertir les dictatures en spirale populaire ascendante. Il est vrai qu’en 2006 le Hamas a gagné les élections, et ce sous le regard d’observateurs internationaux.

Hélas, aucun, absolument aucun pays arabe ne peut se targuer d’avoir des élections libres et multipartites. A Alger, Rabat, Tunis, Baghdad, au Caire, Damas, Riyad, et ailleurs, on vit encore au pays des mille et une nuits des présidents à vie, des marionnettes américaines, des juntes militaires dont la seule guerre est celle contre le peuple, ou de monarchies tellement absolues que pour se délivrer de leur inertie politique il faudrait réinventer le pays.

Ici deux options initiales se présentent. Ou bien il n’y a pas un seul dirigeant arabe qui ne soit un tricheur. Ou bien le monde arabe dans sa totalité est si vaincu qu’il a fini par adopter les moyens de sa politique en celle des autres. Troisième possibilité, qui serait le comble de l’ère mondialisée, les pays arabes n’ont pas encore basculé dans l’Histoire parce qu’ils ne sont pas en mesure d’y participer. Les indépendances, la manne des hydrocarbures, n’auront servi au final qu’à un vaste gâchis, un refus quasi autistique de relever le défi de la donne de la modernité politique et économique.

Pas étonnant que le monde arabe soit exclu de la mondialisation. Invisibilité quasi totale dans les arts, la technologie, les sciences et l’industrie. Même les émirats du Golfe savent que les gratte-ciel, les places financières flambant neuves, ne sont qu’une illustration de la fuite en avant dans une condition post-industrielle qui n’est viable que si les États-Unis tiennent l’Iran à distance et que l’Arabie Saoudite enclanche sa révolution économique post-pétrole. On comprend aussi que l’instabilité en Palestine occupée les tienne éveillée.

Dans tout cela donc, les Palestiniens qui, depuis des décennies, ont servi de ballon de football dans l’imaginaire arabe, ont fini par devenir le premier peuple hypermoderne. Pour eux la nation s’est effacée devant le peuple. Aujourd’hui quand on est palestinien la politique abolit ce que la racine préserve. Pas juste les clefs des maisons spoliées en 1948, puis en 1967, mais la nécessité de valoir constamment dans un non-lieu qui est pourtant le chez soi.

Le lien civique palestinien ne passe ni par l’unité religieuse, chrétiens et musulmans mènent le même combat, ni par l’idéologie ethnique, les bons sémites arabes opposés aux mauvais sémites juifs. En fait, il existe des organisations israéliennes pour la paix qui abattent un travail mille fois supérieur à celui de tel ministre d’État d’un gouvernement arabe. Ce lien civique est en quelque sorte assuranciel : il repose tout à la fois sur l’image du Palestinien messager de la décadence arabe, et celle du patriote sans patrie. Bref, tout ce que les régimes arabes refusent de voir.

De la dictature arabe, il y a une captation de la souveraineté symbolique du peuple pré-indépendance que seraient les Palestiniens. Leur innocence nationale sert au mythe pan-arabe, cette espèce de fraternité d’emprunt qui est l’autre nom du terrorisme d’État. Tant que, de Casablanca à Jeddah, on pleure de rage devant les images de al-Jazira en direct de la Palestine, on demeure dans une idéologie en expansion, franche comme l’or, et pourtant sans ancrage puisque sans conséquence. Bien sûr, on se réunit à l’ONU, on fait des déclarations à tours de bras, on promet d’acheminer des médicaments, de la nourriture. Tout, pourvu que les territoires restent rentables dans le monde arabe comme non-nation.

Impardonable aberration dont profite bien Israël qui réussit le tour de force de réaliser une guerre contre des Arabes, entouré de nations arabes, sans craindre la moindre contre-attaque ! La peur tient lieu d’existence chez les rois du pétrole, ou ceux qui, comme l’Egypte et la Jordanie, reçoivent leur chèque annuel de Washington. Qu’on se le dise, le courage ne fait pas bon ménage du côté israélien non plus. Envoyer des chars contre des familles, ou larguer des bombes guidées au laser sur des hôpitaux ou des entrepôt alimentaires de l’ONU laisse deviner à quel point l’âme sioniste a été contaminée par cela-même que l’on aurait reproché aux Allemands qui rasèrent le ghetto de Varsovie.

Oui, je touche à un rapprochement explosif. Il est de bon ton depuis que les nations européennes ont fait leur mea culpa de leurs fautes sordides pendant la Seconde guerre mondiale d’appliquer le clivage raciste et belliqueux à tout ce qui ne concerne pas la sphère israélienne. Sans doute ce chantage a-t-il assez duré.

Le pire de cette mauvaise foi réside dans une partie de la diaspora juive en France, incapable de désavouer la barbarie israélienne, tout en se drapant dans un simulacre démocratique ne serait-ce qu’en dénonçant d’un côté un djihad international, tout en finançant d’un autre côté, à coups de millions, les implantations illégales en Palestine occupée. Le martyr n’est plus celui que l’on croit. Et l’on a beau clamer qu’il ne faut pas importer le conflit du Proche-Orient en Europe, il reste que celui qui souffre possède tous les droits d’être représenté et défendu. Qui se complaît dans le silence a déjà embrassé le totalitarisme.

Comme pour les juifs avant 1948, le corrélat de l’existence palestinienne transcende justement le principe de conflit géographiquement localisé. On eusse aimé par exemple que Bernard Kouchner, apôtre du droit d’ingérence et ministre des Affaires Étrangères, fût davantage inspiré dans son art de la surenchère quand il s’intéresse aux droits de l’homme. Et Rama Yade, qui a dit qu’elle avait une autre fonction que postuler un coloriage idéologique ? Assurément pour le gouvernement français les Israéliens jouissent de droits éminents, une sorte de garantie que l’on peut dédaigner ceux du peuple qui en a le plus besoin

Mais on le sait, le droit et le devoir ne font jamais longtemps bon ménage, surtout chez ceux qui aiment particulièrement faire appel aux principes et à la morale des Lumières. Ce sont toutes ces complaisances appuyées qui entérinent la tragédie palestinienne depuis des décennies. Après le long renoncement au courage on peut espérer qu’il reste un peu de lucidité. Israël ne disparaitra pas de la carte sans entraîner avec lui tous ses voisins, de l’Atlas au détroit d’Ormuz, et les Palestiniens feront de leur terre une nation quoiqu’on en pense à la Knesset. Alternative douloureuse pour certains, la seule viable pourtant.

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Auteur : Farid Laroussi

Professeur de lettres à l 'université de Colombie britannique, Vancouver, Canada.

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