« Les jeunes s’identifient de plus en plus à l’Islam »

Politologue, ancien chercheur au CEDEJ (Le Caire), auteur de nombreuses études sur les processus d’islamisa

mardi 17 novembre 2009

« Les jeunes s’identifient de plus en plus à l’Islam »

On assiste simultanément depuis cet été à l’ouverture de deux combats : celui contre la burqa en France et celui contre la construction de nouveaux minarets en Suisse. Selon vous y a-t-il continuité entre deux nouvelles expressions d’une islamophobie gagnant du terrain dans l’ensemble de l’Europe ou différence de contexte ?

Il y a bien un cadre commun : c’est la projection massive d’un nouveau discours essentialiste sur l’islam dans le champ politique. Ce néo-orientalisme, auquel le chercheur Olivier Moos a consacré sa thèse - et occasionnellement un article dans notre livre - est bien transnational. Il s’appuie sur des réseaux plus ou moins lâches d’intellectuels engagés dans ce nouveau combat qui est la critique de l’islam comme « système » ou comme « idéologie » qui vont de Daniel Pipes aux différentes expressions de ce courant de pensée comme, en Suisse, certaines franges de l’UDF ou le Mouvement suisse contre l’islamisation. Pourtant, les contextes sont très différents.

En Suisse, contrairement à la France, la laïcité est minimaliste. Elle fonctionne comme principe (dont la réalisation est d’ailleurs très imparfaite) institutionnel de séparation des sphères religieuse et politique, mais non comme une idéologie totalisante comme en France. En conséquence, alors que le combat contre la « burqa » en France mobilise dans l’ensemble du spectre politique, trouvant des supporters de l’UMP au PC en passant par de bonnes franges du PS, le combat anti-minarets ne concerne qu’une frange restreinte de la société politique suisse : la droite anti-immigrés, c’est-à-dire une tendance seulement de l’Union Démocratique du Centre et une partie des Evangéliques, venant chacun avec ses propres objectifs : verrouiller l’immigration pour les uns dont l’islam est devenue le symbole, sauver la Suisse chrétienne mise en péril par l’islam perçu comme nataliste, expansionniste et par essence subversif. Etant entendu que pour les deux, l’islam ne pouvant penser l’autonomie des sphères politique et religieuse, les musulman sont du coup irrémédiablement perçus comme complotant pour l’instauration de la sharia.

En quoi, ce néo-orientalisme fondant la perception des différents combats contre les symboles de l’islam, minarets ou burqa, est-il véritablement nouveau ?

Ce néo-orientalisme repose sur une vision culturaliste de l’islam qui est tout sauf nouvelle. Elle remonte aux écrits orientalistes qui érigèrent l’islam en monde à la fois irrémédiablement hermétique à l’Occident et culturellement homogène. L’islam est alors tour à tour une religion, une culture, une tradition, des principes inébranlables (l’indivisibilité du temporel et du spirituel par exemple), le tout fondant un bloc non seulement opaque, mais contradictoire par rapport à un autre fantasme unitaire : l’Occident comme unité culturelle. Le discours médiatique et politique sur l’islam doit beaucoup à cette vision.

Mais les motivations derrière ces discours changent. L’orientalisme accompagne le moment colonial, il vise à faciliter la gestion politique et sécuritaire des sociétés sous occupation. Le discours totalisant sur l’islam aujourd’hui prend appui sur une toute autre réalité, plus complexe où interviennent le fait migratoire, des stratégies populistes et médiatiques et un nouveau type de xénophobie qui ne vise pas directement une population, mais l’islam compris comme « idéologie », et non les musulmans.

Même si bien sûr en contrecoup les musulmans font les frais de cette xénophobie idéologique. En soi, cette critique n’est pas un problème (même si ses fondements méthodologiques sont biaisés) car elle relève du débat démocratique, c’est-à-dire la critique des idées de groupes perçus comme adversaires ou concurrents. Ce qui me pose problème, d’un point de vue de paix civile, c’est que ces cercles ne se fassent les relais de discours non pas critiques mais haineux qui, eux, ne relèvent plus du débat démocratique.

Le culturalisme c’est le repoussoir de tous les sociologues travaillant sur l’islam et le monde musulman. Mais est-il pour autant nécessairement faux ... par exemple sur la question du natalisme : même dans le monde musulman, existe et prédomine, sur le ton de l’humour, cette idée d’une fécondité galopante. Quels arguments opposer à ces idées tenaces ?

Tout simplement les faits et l’analyse. C’est la meilleure contribution que le chercheur puisse faire au débat public : délaisser les opinions et se laisser porter exclusivement par une analyse froide et rigoureuse. Face à la peur démographique musulmane, il suffit de donner des chiffres, qui existent, et qui sont sans appel. Je retiens deux constats essentiels à ce propos : tout d’abord la démographie musulmane est mondialement en recul et tend à s’aligner en très peu de temps et selon des rythmes de décrue impressionnants sur les taux de fécondité des pays occidentaux.

Ensuite, contrairement au monde chrétien où il aura fallu la déchristianisation (en plus de l’alphabétisation) pour rendre possible la dénatalisation, l’islam vécu ne s’oppose pas à la décrue démographique : en Iran, ce n’est pas durant l’ère modernisatrice du shah, mais au sommet du moment révolutionnaire islamique, en 1985, que s’amorce la décrue démographique. Les pays du Golfe, grands pourvoyeurs de rigorisme religieux s’alignent aussi ainsi que les sociétés tribales. Les processus d’islamisation n’ont pas été des obstacles à la modernisation démographique même si leurs promoteurs parfois la déplorent comme le président iranien Ahmadinejad qui y voit l’influence délétère des moeurs occidentales. Mais, comme tant d’autres dans la région, il confond modernisation et occidentalisation.

Dans quelle mesure est-ce que ce néo-orientalisme est-il rattaché d’une manière ou d’une autre à la question israélienne ?

Je ne parlerai que de la Suisse que je connais mieux car la question est complexe. D’une part, la tentation facile de chercher le « complot sioniste » doit être rejetée car la structuration de ce discours a aussi des origines qui s’inscrivent avant tout dans la dynamique de la droite xénophobe suisse qui tend à se focaliser sur l’islam, d’interrogations face à une population musulmane qui, en Suisse, a augmenté de façon véritablement exponentielle (mais en raison des politiques migratoires et non de la natalité musulmane).

Dans le même temps, des connections existent. Ainsi, au sein des Evangéliques suisses, une tendance chrétienne sioniste existe. Des connections avec des prédicateurs radicaux comme Avi Lipkin également. L’éveil de certains militants de la critique de l’islam s’est fait à partir de la question israélienne et non à partir de celles de l’immigration. Il y a donc bien un facteur sioniste, mais il n’est pas le seul et il n’est pas dominant.

Vous vous appuyez sur votre analyse des sondages de l’IFOP et affirmez, contrairement aux idées convenues, qu’il n’y a pas « islamisation » au sens de hausse importante de la religiosité et que la sécularisation n’est pas étrangère aux populations musulmanes en Occident ...

Il faut s’entendre sur le terme de sécularisation que l’on peut voir de deux manières. L’une, c’est l’abandon progressif de la référence religieuse par une société. L’autre, c’est l’affirmation d’un séparation du religieux et des autres sphères de la vie sociale, en particulier de la politique. On peut alors, sur ces deux acceptions, faire plusieurs constats. Au niveau de la religiosité, elle semble en phase de légère régression. Elle concerne beaucoup plus les personnes âgées que les jeunes chez qui ce qui progresse est, avant tout, certaines expressions religieuses fortement socialisées comme la pratique du ramadan.

Ce qui progresse chez les jeunes, plus que la piété individuelle, c’est l’identification à l’islam.Mais les retours au religieux sont souvent très visibles (les comportements vestimentaires des born again et des convertis, hommes - la barbe et le qamis - comme femmes - le voile intégral) tout en étant peu encadrés (ils partent de l’individu, passent peu par des engagements organisationnels, et n’ont pas de projet politique et stratégique).

Cette nouvelle religiosité est donc à la fois plus publique et moins politique. Ce qui fait qu’elle pose un problème idéologique en France (car elle ne se confine pas au privé sans être pour autant politique). Elle ne constitue néanmoins pas– sauf pour les jihadistes – de menace politique ou sécuritaire. Au niveau de l’autonomisation du religieux des autres sphères, on remarque que l’Europe (la situation de minoritaire) invalide tout projet stratégique réel pour les acteurs de l’islam politique.

Ils sont alors contraints soit à la prédication (mais sur ce terrain les salafistes ou le tabligh sont meilleures), soit au lobbying (mais il faut trouver la masse critique de supporters ce qui est difficile donc on devient, au mieux, conseiller du prince) ou à se transformer en notables ce qui ne donne des résultats que au niveau local et vous expose au soupçon de compromission avec le pouvoir (comme le lobbying d’ailleurs). Quant aux fondamentalistes, les salafistes, qui sont en quête de la reproduction de la société idéale des premiers temps de la prophétie, ils sont contraints en contexte non musulman au repli sectaire et rêvent d’exode.

Par ailleurs, il y a une désillusion croissante chez beaucoup de jeunes d’une part face à la capacité pratique du projet islamique (qui fait de la religion un programme de réforme politique ou sociale) et, d’autre part, par rapport à la nécessité de penser le retour à l’islam en termes d’alternative civilisationnelle face à l’Occident. Dans le premier cas, on recherche le « politique pur » comme le disait un ancien activiste et le passage au politique devient sécularisé (passage par les partis existants, mobilisation sur des identité politiques non expressément religieuses comme les Indigènes de la république en France).

Dans le second cas, ce qui est recherché c’est le streetwear islamique, la pop hallal et Meca Cola, c’est-à-dire la « normalisation culturelle » des codes religieux référés à l’islam et non l’alternative civilisationnelle. Tous ces chemins de séparation entre religion et politique ou de déprogrammation idéologique de l’islam sont des indicateurs de la crise de la pensée qui voudrait faire de l’islam une réponse globale, politique, et exclusive aux problèmes de notre temps

Le thème de la compatibilité revient souvent dans le discours politique tant en France qu’en Suisse. En France, on parle souvent d’un islam français, voir « laïc ». En Suisse, la religiosité « profile bas » des populations musulmanes des Balkans, qui sont largement majoritaires, devient le modèle et l’islam des populations d’origine arabe le repoussoir. Que vous inspire le discours sur la compatibilité ?

Je pense encore une fois qu’il est important de clarifier les termes et de distinguer entre l’islam européen et l’islam de populations musulmanes présente en Europe. La quête de l’islam eurocompatible est invalidée non par l’islam mais par l’impossibilité d’identifier les termes de la compatibilité. Le converti jihadiste assoiffé d’anti-impérialisme est porteur de dimensions européennes : celle du radicalisme d’extrême gauche.

L’islamiste Frère musulman traditionnel est également porteur d’une dimension bien européenne (mais pas seulement) : la tradition du parti totalisant de type PC stalinien. Le conservatisme des organisations musulmanes sur les questions des valeurs (famille, homosexualité, etc.) sont encore en phases avec des valeurs européennes : celle de la droite chrétienne et/ou conservatrice. L’islam euro-compatible repose ainsi sur un double fantasme : celui de l’unité anthropologique de l’islam et celui de l’unité civilisationnelle de l’Europe.

Propos recueillis par la rédaction

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