Les faux espoirs de l’été libanais

Pourquoi la bravoure et l’intrépidité des combattants du Hezbollah dans leur résistance à l’agression

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jeudi 21 décembre 2006

Pourquoi la bravoure et l’intrépidité des combattants du Hezbollah dans leur résistance à l’agression israélienne de l’été dernier n’ont pas suffit à empêcher le retour au clivage mortifère entre pro et anti-syriens ? Pourquoi la barbarie de la riposte israélienne n’a-t- elle finalement pas uni les rangs au point de permettre au pays de dépasser la binarisation des positions de l’avant guerre ? Pourquoi l’énorme disproportion de l’attaque israélienne - qui rendait crédible l’hypothèse de sa préméditation - n’a pas suffit à convaincre la grande majorité des « sunnites » du Liban – à la différence de leurs homologues de presque tout le monde arabe - d’accepter de voir dans le Hezbollah autre chose qu’un « aventurier politique » ?

Trop de modernité mais trop peu de modernisation : voilà bien, plus que jamais, la clef de la crise qui continue à déchirer le Liban. La qualité technique de ses medias, le niveau de ses universités, de ses écoles ou de ses hôpitaux, la pratique répandue de l’anglais et du français, montrent combien le pays a su s’adapter à l’« ère du temps ». Pourtant, la plupart des Libanais, ils viennent de le démontrer, demeurent enfermés dans la prison de leurs appartenances primaires. Et les alliances ou les additions qui reconfigurent ces « prisons », si intrigantes soient-elles (certains anti-syriens comme Walid Joumblat, ont une longue carrière de « pro » alors que d’autres tel Michel Aoun, historiquement « anti » sont aujourd’hui alliés au camp des « pro »), sont loin de représenter une solution.

Le caractère éphémère de l’« unité nationale » affichée pendant la guerre de juillet-août pointe les limites de la perception « résistocentrique » du Hezbollah et le danger à surdéterminer ses talents patriotiques et moraux. La capacité de résistance du Hezbollah à Israël, qui est tout à son honneur, n’élude finalement ni sa nature confessionnelle (chiite) – qui en fait une force parmi d’autres, au même titre que toutes les principales composantes du champ politique libanais - ni le fait qu’il a cautionné (fut ce indirectement mais de ce fait de façon fort cynique) les procédés employés par le régime autoritaire syrien au Liban avant et après le retrait militaire de la fin avril 2005.

Au-delà de la politique immédiate, le problème de fond au Liban reste que la nature confessionnelle du système politique continue ainsi à condamner ses composantes à la recherche permanente d’allégeances extérieures. C’est le cas aujourd’hui avec les appuis politiques, policiers ou militaires de la Syrie et de l’Iran pour les uns, ceux de la France, des Etats-Unis (soutiens indéfectibles de la machine de mort israélienne), leurs livraisons d’armes ou « leur » cour internationale pour les autres. Comment accepter alors de voir dans ce système de démocratie consociative un « modèle », là où il suffit de donner à tout dysfonctionnement structurel l’excuse de la singularité et de ne voir dans l’accumulation de ces blocages qu’une preuve que la terre libanaise serait en train d’accoucher de la condition post-moderne !?

Le caractère multiconfessionnel des deux camps en présence (dirigés par Hariri, Geagea, Joumblat d’une part, Nasrallah, Aoun d’autre part) ne saurait faire illusion. Il ne s’agit malheureusement que de l’addition de trois appartenances communautaires chez les uns (sunnite, maronite et druze) et de deux (chiite et maronite) chez les autres. Or cette addition, loin de permettre de le dépasser, participe du jeu confessionnel. Et au lieu de l’affaiblir, elle le conforte. Demain, pourraient naître ainsi des affrontements entre « chrétiens » pour le monopole de la représentation confessionnelle « légitime », ou entre musulmans « sunnites » et « chiites », membres de deux camps opposés, et dont jour après jour les visions politiques divergent de façon de plus en plus inquiétante.

Trop peu d’acteurs politiques libanais semblent en fait se souvenir que, pour l’essentiel, leur « communauté » est le produit d’un processus d’ethnicisation enclenché principalement par les puissances occidentales au 19ème siècle pour accélérer le démantèlement d’un Empire Ottoman sur le déclin. Trop nombreux sont ceux qui semblent croire que leur appartenance communautaire est innée et qu’elle est leur unique porte d’entrée en politique.

Pire, les rares mouvements ou partis nés de leur affirmation anti-confessionnelle oublient cet essentiel là et préfèrent se ranger prudemment dans l’un ou l’autre camp. Au lieu d’affirmer ensemble la détermination citoyenne des individus, (quitte à dire leur refus de la confusion, qui s’opère depuis la fin de la guerre de 1975-1990, entre amnistie et amnésie) le Mouvement de la Gauche Démocratique et le Parti Communiste Libanais – dont les alliés respectifs sont très loin de reconnaître la valeur de leurs idées - préfèrent se battre en duel ! Le premier fait aujourd’hui le jeu des anciens chefs de guerre corrompus du camp anti-syrien, le second, sous prétexte de combattre Israël, s’allie avec ceux qui cautionnent les crimes du régime syrien en temps de guerre comme en temps de paix.

Quelque soit le potentiel d’une des parties libanaises à adopter une posture patriotique et morale, sa nature confessionnelle restera, en dernière instance, déterminante. Oser dire cette amère réalité et la regarder en face ne signifie point pour autant accepter de s’y soumettre. Bien au contraire, il s’agit là d’une façon de pousser tout citoyen Libanais à avoir le courage d’appeler un chat un chat. C’est une incitation à refuser de considérer les appartenances communautaires comme « allant de soi » et à dénoncer les travers redoutables de cette illusion consociative, dénominateur commun de toutes les crises passées du Liban et matrice, une fois encore, de celle qui se prépare.

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Auteur : Samy Dorlian

Doctorant libanais à l'IEP d'Aix-en-Provence

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