Les fanatiques

Tel est le titre du petit roman que vient de faire paraître Max GALLO, qui nous conte là l’histoire tragiq

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jeudi 13 juillet 2006

Tel est le titre du petit roman que vient de faire paraître Max GALLO[1], qui nous conte là l’histoire tragique d’un universitaire admirateur des Lumières, qui sera sauvagement assassiné par des fanatiques que l’on suppose islamistes, après s’être insurgé contre la conversion de sa fille unique à l’islam.

Curieux roman que celui-ci, aux allures d’essai, voire de pamphlet anti-musulman... Mais ne dénaturons pas la pensée de l’auteur : nul doute que si Max GALLO, ancien ministre de la République, avait voulu nous dire ce qu’il pense de l’islam, il ne se serait pas caché derrière un personnage fictif mais, à l’instar de l’un de ses héros de romans, il nous aurait dit avec courage, en son nom, ce qu’il croit en savoir. Ne nous trompons donc pas : dans ce roman, Max GALLO a certainement voulu nous montrer, et il y réussit, à quelles dérives l’islamophobie peut conduire les esprits les plus éclairés, à quel point la haine de l’Autre conduit à la reconstruction de l’identité de celui-ci, et surtout, quelles sont les faiblesses intimes qui conduisent à ces sentiments de haine.

Arrêtons nous tout d’abord sur le héros tel qu’il nous est présenté. Vieux quinquagénaire à la virilité désormais incertaine[2], « homme des Lumières, laïc, disciple de Voltaire »[3], professeur d’histoire romaine à la Sorbonne, se définissant comme « invisible »[4], ayant « choisi de vivre comme un musulman, maître de ce que j’appelais un “harem informel” et pratiquant une “polygamie de fait”. Et j’étais heureux que l’islam, religion aussi favorable aux mâles, fût devenue la deuxième de France. » dit-il de lui-même.

Que de choses déjà dans ces quelques lignes ! Elles sont révélatrices (à leur insu ?) de l’opinion d’une part non négligeable de la population cultivée : l’islam était intéressant, sympathique, voire passionnant, dès l’instant qu’il restait lointain, exotique... un islam débauché et sensuel, moralement permissif, dans lequel le harem, sorte d’antichambre du paradis, cristallisait les fantasmes... Désormais l’islam est à nos portes, chez nous... et la sympathie tombe avec la confrontation à la réalité.

Ce qui cependant semble dominant chez le narrateur sont la lâcheté et les sentiments d’humiliation et d’impuissance. Ces thèmes sont constants tout au long du roman : Pierre Nori s’interroge sur le fait d’être « parmi les vaincus »[5]après avoir lu HUNTINGTON, répète sans cesse qu’il se sent « impuissant » ou dans un état de déréliction[6], méritant « de souffrir. Et même de mourir. »[7]  ; il est perpétuellement humilié[8] ; la politesse même, lorsqu’il serre la main de son gendre, ce monstre manipulateur qui lui a volé sa fille, étant vécue comme une capitulation supplémentaire devant un ennemi ![9]

C’est une bien étrange conception des rapports sociaux qui se révèle d’ailleurs à ce détour de phrase, car qu’est-ce donc que la politesse, si ce n’est précisément le moyen d’entrer en rapport avec autrui en évitant le conflit systématique, en gommant les aspérités qu’engendrent presque toujours les relations sociales, en écoutant ce que l’autre a à nous dire ? En arabe cela se dit « adab » et cela implique, tout comme en Europe, non seulement une attitude physique à égard de ses interlocuteurs, mais aussi une attitude intellectuelle de respect et d’écoute. Quel autre terrain serait donc a priori plus favorable aux échanges interculturels ?

Mais ce sont précisément ceux-ci qui semblent poser un problème à notre narrateur.

Les partisans et acteurs du dialogue interreligieux sont en effet, dans ce roman, de bien pitoyables personnages : il s’humilient honteusement[10], ont des visages qui expriment la soumission[11], sont fascinés par la force et paralysés par la lâcheté[12]... Jamais un mot positif pour les qualifier n’est écrit. Idiots utiles ou sinistres pantins, plus ou moins consciemment complices d’interlocuteurs pratiquant la duplicité, prêts à abandonner leur civilisation pour une assiette de lentilles...

Serait-ce la virilité incertaine du narrateur qui lui fait douter à ce point de lui-même et tenir de tels propos ? Il se décrit en effet, après une conquête féminine, comme « Apaisé, rassuré - comme tout vieux quinquagénaire pour qui chaque femme est un défi qu’il ne craint de pouvoir relever et que, l’épreuve franchie, le plaisir donné et reçu comble de vanité... »[13] Est-ce cette peur de ne pouvoir franchir les épreuves qui fait voir à cet homme au sperme rare les « vainqueurs », nécessairement autres, « jeunes et virils » ? Un paragraphe mérite d’être cité in extenso : « Peut-être était-ce là le destin de l’Occident européen, sceptique, lâche, épuisé par tant de combats, écrasé par une si longue histoire, vieilli, seulement soucieux d’agoniser en paix ?

« Je l’ai imaginé - je me suis moi-même imaginé[14] - en retraité aboulique qui ne peut plus se faire obéir ni respecter par de jeunes serviteurs qu’il a autrefois, quand il disposait de la force et de la puissance, traités rudement. Ces jeunes gens découvrent jour après jour ses faiblesses. Alors on ne le sert plus, on le malmène, on le frappe, on le relègue dans une pièce sombre où il va pourrir au milieu de ses déjections.

« Les serviteurs, devenus maîtres de la demeure, en changent la décoration et le nom. Et la fille du vieil impotent est devenue l’épouse des vainqueurs jeunes et virils. »[15]

Il nous est d’ailleurs dit plus loin[16] que sa fille est heureuse auprès de son gendre Arabe, qui incarne « la force ».

Curieuse vision de l’Occident, de son mythique déclin, alors précisément que nos valeurs, les valeurs de l’Occident, s’imposent à l’ensemble de la planète, alors que le commerce mondial se fait à notre profit, que notre culture, notre cinéma, notre musique, notre information, sont des étalons de plus en plus universels - on peut d’ailleurs regretter l’uniformisation culturelle qui en résulte ; curieuse vision d’esclaves devenant les maîtres - assortie de quels regrets ! - au moment où l’actualité nous révèle les expulsions d’enfants de sans papiers, ou des clandestins vivant dans des conditions déplorables...

Vision, étrange sous la plume de M. GALLO, d’une nouvelle version de l’expression conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire, du XIX° siècle : « classes laborieuses, classes dangereuses et vicieuses »... Je croirais, en lisant ces propos, entendre une vieille dame de ma connaissance qui avait longtemps vécu « aux colonies » et me disait un jour sur le ton de la confidence : « Jean-Michel, vous savez, pour l’argenterie, rien ne vaut les petites négresses : elles aiment tellement ce qui brille qu’elles la font à la perfection ! »[17]

On retrouve d’ailleurs cette vision coloniale dans les qualités prêtées à la femme de ménage « indigène », bonne généreuse et honnête, si caricaturale que l’on s’étonne presque de ne pas l’entendre appeler la fille du narrateur par un « Oui, Mam’zellle Scarlett ! »

Curieuse vision, mais partagée par beaucoup, pour qui toute amorce de dialogue est effectivement une capitulation. Je citerai un autre témoignage : à Strasbourg, une institution catholique de la ville organisait un jour une conférence sur l’islam, dans laquelle était notamment abordée la question de la construction d’une mosquée. Une séance de questions était prévue après la conférence : un assistante se lève alors, non pour poser une question mais pour dire que cela commençait à bien faire, « on » parle « toujours » de « ça », « il n’y en a plus que pour ça », cette thématique est devenue « excessive », alors que l’on pourrait parler également des « autres » qui ont aussi des « problèmes ».

Pour goûter tout le sel de cette remarque, il faut savoir qu’elle se faisait en un lieu au centre d’un périmètre de 500 mètres environ, dans lequel se trouve : la cathédrale, deux églises catholiques, deux protestantes, le grand séminaire, un collège confessionnel... et aucune mosquée !

C’est cette vision paranoïaque qui est développée dans le roman : que le dialogue soit aussi une recherche de connaissance, une volonté de compréhension, le souhait d’éviter que se développe un racisme fondé sur l’ignorance réciproque, rien de tout cela dans ces pages. Veulerie, lâcheté, acceptation de la « défaite » face à un ennemi en « guerre » : c’est cette attitude face à une vision totalement fantasmatique de l’islam qui est exposée ici.

Je trouve à ce propos des plus regrettable que Max GALLO fasse tenir à l’un de ses personnages israélites, Me Weissen, des propos aussi violemment anti-musulmans que ceux-ci, qui interviennent après avoir cité Sayyid Qotb : « C’est l’absolu du totalitarisme .Mais, pour l’instant, c’est indicible en Europe. Et d’ailleurs même dans les pays d’islam ! [...] Les musulmans s’entretuent donc. Mais même chez les plus modérés des croyants, il y a l’idée que deux camps existent, et deux seulement : celui d’Allah et celui de Satan. »[18] Certes, le romancier est libre, mais je suis personnellement assez mal à l’aise devant de telles scènes, reprenant à bon compte soit l’islamophobie supposée des israélites, soit l’antisémitisme tout aussi supposé congénital des musulmans.

De telles caricatures ne font guère avancer le débat. Ceci dit, la scène en question a l’avantage de pointer du doigt une attitude assez communément partagée à propos de l’islam, qui consiste à crier bien fort, au moment même où l’on en dit n’importe quoi, que l’on ne peut précisément « rien » en dire !

Mais parlons un peu de a religion de soi avant de parler de la religion de l’Autre... le narrateur, Pierre Nori, nous parle souvent de sa foi, qui a une importante dimension identitaire - plus que spirituelle - et qui consiste bien souvent en une vision a historique de la religion, élément que nous retrouverons logiquement quand il s’agira de l’islam.

Il débute ainsi : « J’ai lu le Coran. Ce n’était pas mon Livre, et j’ai pensé que le christianisme, confronté à cet éloge de la force, à cette fusion entre foi et politique, à cet emprisonnement de chaque acte de la vie dans une tradition intangible, était la religion de la Liberté personnelle, une affirmation du libre arbitre. »[19] Ces propos peuvent paraître étonnants dans la bouche d’un personnage présenté comme universitaire : le christianisme, pas plus ni moins que l’islam, n’est en soi affirmation de la liberté et du libre arbitre : si c’était le cas, Luther, posant à la Diète de Worms, en 1521, l’affirmation de la conscience individuelle face au poids de la tradition, n’aurait jamais été condamné ; au XVIII° siècle l’Eglise n’aurait pas non plus condamné la Franc-maçonnerie qui préconisait le libre examen... Et une fois de plus, la « fusion entre foi et politique » est-elle bien une spécificité musulmane ?

Sans remonter aux Empereurs - prêtres de Byzance ou au sacre des Rois de France qui faisait de ces derniers des « évêques du dehors », à la condamnation, par le Pape Pie X de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 qualifiée de « contraire à la constitution divine »[20] pourquoi oublier la fondation de la démocratie chrétienne, dont les buts étaient cependant explicites : la citoyenneté ne pouvant se concevoir en dehors de l’identité catholique[21] ; que penser également de ces députés brandissant la Bible dans l’Hémicycle ou de ce préfet invoquant, voici une dizaine d’années, ses « convictions chrétiennes » dans l’exercice de ses fonctions ?

De surcroît, au petit jeu des citations qui ne veulent rien dire en soi, Pierre Nori aurait pu se souvenir de la Bible, s’il l’avait lue... Je ne ferai que deux citations tirées de l’Evangile selon Saint Matthieu, dans lequel nous pouvons lire : « « Qui aime père ou mère plus que moi n’est pas digne de moi, et qui aime fils ou fille plus que moi n’est pas digne de moi ; [...] qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. »[22], ou bien : « Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne ramasse pas avec moi disperse. »[23] Mais ce sont des citations sans doute trop gênantes pour que l’on veuille s’en souvenir...

Je ne saurais trop conseiller aux universitaires pouvant ressembler au Pierre Nori de Max GALLO de lire régulièrement « Oumma.com » pour éviter de raconter par la suite de telles sornettes.

La religion du narrateur, ensuite, est avant tout celle de sa grand-mère, religion mêlée de superstitions siciliennes[24] ; la quitter est une « folie doublée d’une trahison de ses origines, [... un] suicide »[25], foi de ses origines qu’il a été incapable de transmettre[26] et qui s’élargit ensuite aux Lumières, dans une même faillite : « Tout au long de ma vie j’avais au contraire stigmatisé la civilisation et la foi que l’on m’avait léguées. J’avas oublié « nos » religions : la judéo-chrétienne, puis celle du progrès et des Lumières. »[27]

Faut-il revenir sur ces invraisemblances ? Compte tenu de son âge, le narrateur - et a fortiori sa grand-mère ! - on été élevés dans les valeurs de l’Eglise préconciliaire[28] : l’expression « judéo-christianisme » est postérieure à la seconde Guerre Mondiale et n’avait en aucune manière cours dans l’Eglise au sein de laquelle a été élevée la grand-mère du narrateur qui parlait encore du peuple déicide et dans laquelle on « crachait sur le juif perfide » ! Ce n’est donc qu’une valeur pseudo traditionnelle, une reconstruction idéologique a posteriori, qui pour être fausse n’en n’est pas moins efficiente.

Quant à la référence aux Lumières, posée dès le prologue du roman, elle semble elle aussi singulièrement sélective : Voltaire est invoqué à plusieurs reprises, le narrateur s’identifiant à lui pour faire de la conversion de sa fille sa propre « affaire Calas »[29] ! Ici encore de la méconnaissance : Jean Calas a été torturé parce qu’il était protestant, minoritaire, et Voltaire l’a défendu parce qu’il était innocent. Quel rapport avec la volonté d’un père de lutter contre la conversion - volontaire ! - de sa fille à l’islam ? Aucun ! Aucun si ce n’est une absence de lumières du narrateur pour oser faire de telles comparaisons !

Si les lumières son invoquées dans leur aspect anti-religieux - et il faut quand même dire ici que dans son « Mahomet » Voltaire visait en réalité l’Eglise catholique - le narrateur ignore aussi, semble-t-il, que c’est de l’époque des Lumières, précisément, que date la réappréciation d’autres cultures, de la culture musulmane en particulier. Les premières pages de l’ouvrage classique de Paul HAZARD : La crise de la conscience européenne, 1680 - 1715[30], s’ouvrent quasiment sur le contraste entre la vision antérieure, très négative, de l’islam et de Mohammed, et le réexamen qui est fait à cette période, à la fois grâce aux voyageurs et aux savants tels d’Herbelot, Antoine Galland en France, Pococke et Ockley en Grande Bretagne, Reland en Hollande : « En vérité, leur [les Arabes] religion était parfaitement cohérente, et noble, et belle ; allons plus loin : leur civilisation était admirable ; après que la barbarie eut recouvert le monde, qui a maintenu les droits de la pensée et de la culture ? Les Arabes... »[31]

Il est difficile d’imaginer, à la lecture du roman, qu’un Simon Ockley ait pu écrire voici plus de deux cent ans : « ... si l’Ouest a ajouté quelque progrès que ce soit, si petit qu’il soit, à la sagesse de l’Est, je dois avouer que je me trompe singulièrement »[32] . Il écrira par la suite une « Vie de Mahomet » dans laquelle le Prophète figurera la sagesse des Arabes, comme le Christ avait figuré celle des Juifs[33]. L’on pourrait en dire autant, après les Arabes, des autres peuples musulmans, Turcs ou Persans, don l’exemple sans doute le plus représentatif d’image positive est celle du pacha Selim, l’un des héros de « L’Enlèvement au Sérail »[34], qui, bien qu’amoureux de Constance, la rendra à son fiancé Belmonte, ou bien de celle sympathique qu’en présente Gluck dans son opéra « Les pèlerins de la Mecque ».

Rien, mais alors rien de tout cela dans le roman de Max GALLO : son gendre arabe est « coupable et manipulateur »[35], une photo de son visage donnant « l’impression de se cacher afin que l’on ne retînt de ses traits qu’une vague sensation de douceur »[36]  ; les « représentants policés de tous les fanatismes »[37] se donnant rendez-vous à Genève : « Ceux-là, aux ongles soignés, se contentaient, entre deux parties de golf, de prêcher et de financer la haine. »[38] Ces fanatiques sont installés « au coeur de notre système, l’utilisant avec habileté et en même temps le rejetant, cherchant à imposer sa loi et sa foi. »[39] Ce sont des « chevaux de Troie, à l’intérieur de la Ville »[40]

A travers ces derniers personnages, Max GALLO nous présente en fait un islam essentialisé, brutal, violent, sabre au clair à la conquête de l’Europe.

Est-ce pour faire plus exotique ? Il en rajoute dans les transcriptions : « Allah akbar » devient « Allah akhbar »[41], sa compagne s’appelle Zuba Khadjar, alors que Qadjâr aurait sans doute suffi et aurait été plus valorisant... - plus c’est guttural, plus c’est « sauvage » sans doute ? on prépare un couteau pour « égorger un koufer » - alors qu’un « kafir » aurait suffi faute de plusieurs « koufar »... Mais ce n’est pas le plus important...

Le texte regorge tout d’abord de « citations », dont on ne sait d’où elles sont tirées. C’est l’avantage du roman, qui permet de ne pas citer ses sources... La seule référence que l’on trouve est celle de la troisième sourate du Coran : « Allah effacera les infidèles », placée dans la bouche du gendre du narrateur.

Je suppose - il est impossible de faire plus ici - qu’il s’agit en réalité d’une citation du verset 12 de cette sourate : « Dis aux incrédules : « Vous serez vaincus ; vous serez rassemblées dans la Géhenne ». - Quel détestable lit de repos ! - »[42] Outre que tous les prophètes ont proféré les mêmes menaces, rappelons quand même que cette sourate est aussi celle qui raconte la naissance de Jésus. Il aurait de plus été possible d’en tirer aussi la citation suivante : « nul autre que Dieu ne connaît l’interprétation du Livre. »[43] Mais voilà qui est sans doute trop contraire à la version « totalitariste » de l’islam...

Effectivement, tous les poncifs de l’islamophobie traînent au fil des[44] pages : le fanatisme des convertis dans la lettre de la fille du narrateur, l’islam perçu comme une régression et une drogue[45], une peste des âmes[46], faisant l’apologie du suicide[47], un foi qui « ne laissait aucun espace à l’incertitude, à la réflexion »[48]et qui « ne pouvait être que conquérante »[49], dans laquelle l’amour est absent[50], ne pouvant apporter d’autre paix que celle de l’aveuglement et du fanatisme[51], voire celle de la mort[52].

En outre, une citation de Tabari apparaît deux fois dans le texte : une première fois en exergue - il est donc permis de penser que Max GALLO la reprend à son compte, une deuxième fois dans le corps du roman : Quiconque se sert de son seul jugement pour traiter du Coran, même s’il atteint sur ce point la vérité, est cependant dans l’erreur par le fait d’en avoir traité par son seul jugement. » et une deuxième fois citée par le narrateur[53].

C’est, une nouvelle fois, un sentiment d’accablement qui saisit lorsque ces pages nous tombent sous les yeux. Une fois de plus, pour parler de l’islam, n’est retenu que le discours extrémiste, ultra minoritaire dans les faits mais omniprésent sur les ondes. Mais renoncer à le dénoncer serait s’en faire complice.

Commençons donc par l’exergue. Afin d’en relativiser d’entrée la portée, signalons que Tabarî, sans nier l’importance de ses « Chroniques », ne fait l’objet que d’une seul citation (p. 44) dans l’ouvrage d’Henry CORBIN : Histoire de la philosophie islamique[54]. La question de l’autonomie du jugement et de la raison est cependant une affaire trop importante pour être évacuée ainsi, quasiment d’un trait de plume.

Commençons par le cas - certes contesté dans le sunnisme - de l’école mo’tazilite, qui repose sur ceux principes : la transcendance absolue de Dieu d’une part et le principe de la liberté individuelle de l’homme, qui entraîne la responsabilité immédiate de ses actes, et qui fait de la raison une source autonome du raisonnement, ce principe de responsabilité étant par ailleurs totalement admis dans le shi’isme. Comme l’écrit Henry CORBIN[55] : « l’ingéniosité de l’école mo’tazilite fut de fonder le principe, de l’action morale et sociale sur le principe théologique de la justice et de la liberté de l’homme. »

Faut-il aussi rappeler l’oeuvre d’Al-Kindî et sa conviction de la possibilité d’un accord entre la recherche philosophique et la foi prophétique ? Il distinguait entre une science humaine comprenant la logique, le « quadrivium » et la philosophie, et une science divine révélée aux seuls prophètes[56]. Faut-il aussi rappeler celle d’Ibn Sînâ - Avicenne - qui avait rédigé une encyclopédie, le « Livre du jugement impartial » (le titre en soi est intéressant ici !), en vingt volumes, dont ne subsiste qu’une partie (dont le Livre de la théologie dite d’Aristote)[57] ? Les références sont trop nombreuses pour être toutes citées... Il est vrai que certains semblent s’imaginer qu’elles n’existent pas simplement parce qu’ils les ignorent.

Je terminerai sur la question de l’absence d’amour dans l’islam, développée, si j’ose dire, affirmée serait plus exact, dans les pages 161 et162 du roman : « On partageait aux côtés de l’Autre la foi, le jeûne du mois de ramadan, le pèlerinage à la Mecque, mais ce qu’on lui devait en particulier, ce n’était pas l’amour, plutôt ce « cinquième pilier de l’islam » : l’aumône. » Pourquoi, tout d’abord, mettre entre guillemets cette expression de « cinquième pilier de l’islam » à propos de l’aumône, puisque celle-ci est bien un pilier de l’islam ?

Mystère... Dernière remarque préliminaire, il semble que le narrateur ait oublié, pour autant qu’il l’ait jamais su, que dans le christianisme le premier commandement est d’aimer Dieu « de tout son coeur, de toute son âme et de toute sa pensée »[58], l’amour du prochain ne venant qu’ensuite. Islam et christianisme sont donc bien d’accord sur ce point.

Venons en aux faits. Sur l’amour, je distinguerai shi’isme et sunnisme.

Dans le shi’isme, est postulée l’existence d’un sens caché des Ecritures (bâtin), qui vient compléter le sens apparent de celles-ci (zâhir), la clé d’accès à ce sens caché étant l’Imâm (‘Ali et ses descendants), l’Imâm étant pour la communauté spirituelle ce que le coeur est pour l’organisme humain : à la fois objet et moyen de la Connaissance. Eux-mêmes aimés de Dieu - le lien qui les unit se dit en arabe walâyat - ils se donnent à connaître et donnent à connaître au fidèle à proportion de l’amour qu’on leur porte. Equivalents de l’Arche d’Alliance dans le judaïsme - puisqu’ils connaissent le nom suprême de Dieu - ils sont au centre de toute sainteté et (re)conduisent le fidèle dans son ascension spirituelle (ta’wil).

Dans le sunnisme, le soufisme, coeur de l’islam selon l’heureuse expression d’Eric GEOFFROY, ne peut se comprendre sans la notion d’amour, l’amour que le soufi porte à son sheikh, à son maître, lui ouvrant les portes de la Connaissance. Je préfère ici laisser la parole à Ghazâlî : Lorsque l’amour existe réellement, l’amant [c.a.d. le fidèle] devient la nourriture de l’Aimé [c.a.d. Dieu] ; ce n’est pas l’Aimé qui est la nourriture de l’amant, car l’Aimé ne peut être contenu dans la capacité de l’amant (...) Le papillon qui est devenu l’amant de la flamme, a pour nourriture, tant qu’il est encore à distance, la lumière de cette aurore. C’est le signe avant-coureur de l’illumination matutinale qui l’appelle et l’accueille. Mais il lui faut continuer de voler jusqu’à ce qu’il la rejoigne. Lorsqu’il y est arrivé, ce n’est plus a lui de progresser vers la flamme, c’est la flamme qui progresse en lui. Ce n’est pas la flamme qui est une nourriture, c’est lui qui est la nourriture de la flamme. Et c’est là un grand mystère. Un instant fugitif il devient son propre Aimé (puisqu’il est la flamme). Et sa perfection, c’est cela. »[59]

Théorie ? Il faut avoir vu la chaleur des relations entre maître et disciple au sein d’une confrérie, l’amour à la fois brillant et doux que les soufis portent à leur sheikh et celui attentif soyeux qu’il leur rend pour comprendre à quel point l’islam peut-être aussi une religion d’amour.

Evidement, faire un livre avec tout cela aurait été plus difficile que de retenir la version catastrophiste de l’islam et des musulmans. Bien sûr, n’est par Rûmî ou Ghazâlî qui veut...

Je retiendrai cependant une version optimiste de ce roman : bien entendu, il n’était pas dans les intentions de Max GALLO de dénoncer ce que tout le monde dénonce, de faire une profession de foi quasi barrésienne sur la terre et les morts - en l’occurrence sa grand-mère..., de préférer le cortège des loups à celui des vainqueurs. Si c’était le cas, il aurait fait un essai digne de ce nom, avec des références pour les citations afin que l’on puisse s’y retrouver et vérifier ses affirmations.

Il prend bien la précaution dès la première page : « Roman = « mentir vrai ». Toute concordance, tout rapprochement avec des noms, des circonstances, des propos, des lieux réels, seraient purement fortuits. » Non, je crois plutôt qu’il a voulu nous montrer à quelles dérives, à commencer par les dérives intellectuelles peut conduire l’islamophobie, qui fait des musulmans les Juifs du XXI° siècle : êtres pervers, voleurs de filles, adeptes du double discours, hypocrites et bas, fanatiques, préparant la conquête de l’Europe dans le seul but d’imposer leur obscurantisme. On prête par ailleurs assez peu attention au fait que l’antisémitisme n’ayant pas disparu, islamophobie et antisémitisme se nourrissent ainsi mutuellement, pour le plus grand profit de l’extrémisme politique, absent dans les pages de Max GALLO.

Regrettons simplement que celui-ci ne prenne pas la précaution de mettre le lecteur en garde contre de tels dangers. Qui sait ? certains pourraient être tentés de lire son livre au premier degré...



[1] Ed. Fayard, 2006250 pp.

[2] p. 203

[3] p. 13

[4] p. 21

[5] p. 32

[6] pp. 89, 132, 133, 182, 230, 239...

[7] p. 56

[8] pp. 111, 148, 180,235

[9] p. 124

[10] p. 176

[11] p. 178

[12] p. 187

[13] p. 203

[14] C’est moi qui souligne.

[15] pp. 101 et 102

[16] p. 182

[17] Ce propos est -hélas ! - absolument authentique...

[18] p. 188

[19] p. 31

[20] cf. entre autres références DANSETTE (Adrien), Histoire religieuse de la France contemporaine, éd. Flammarion, 1965 ; REMOND (René), Histoire de l’anticléricalisme, éd. Complexe, 1985, p. 174 et s ; du même : Religion et société en Europe, éd. du Seuil, p. 201 et s.

[21] cf. BIRNBAUM (Pierre), La France aux Français - Histoire des haines nationalistes, éd. du Seuil, coll. XX° siècle, 2006, 413pp. et notamment le chapitre « Identité catholique et suffrage universel ».

[22] Chapitre X, 37 -39(Trad. du chanoine Osty)

[23] Idem, chap. XII, v. 30.

[24] pp. 37 et 38

[25] p. 46

[26] p. 57

[27] p. 134

[28] On appelle ainsi l’Eglise avant le concile de Vatican II (1962 - 1965) qui a profondément renouvelé la doctrine de l’Eglise catholique.

[29] p. 82

[30] éd. Fayard, coll. Les grandes études littéraires, 1961, 429 p

[31] HAZARD (P.), op. cit. p. 15

[32] Idem, p. 16

[33] idem

[34] Créé à Vienne en juillet 1782

[35] p. 67

[36] p. 86

[37] p. 108

[38] id.

[39] p. 133

[40] p. 179

[41] p. 138

[42] Le Coran, trad. De D. Masson, éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

[43] Idem, verset 7

[44] p. 45

[45] pp. 65 et 66

[46] pp. 67 et 114

[47] p. 85

[48] p. 138

[49] p. 142

[50] pp. 161 et 162

[51] p. 242

[52] p. 243

[53] p. 139

[54] éd. Gallimard, coll. Folio Essais, 1986, 546 p.

[55] in Histoire de la philosophie islamique, op. cit. p. 164

[56] idem, p. 222

[57] id. p. 240

[58] cf. Matthieu XXII, 37 - 39

[59] In Les intuitions des fidèles d’amour

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Auteur : Jean-Michel Cros

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