Les enseignements politiques des « émeutes des banlieues »

(..) Aussi il convient de dire très clairement que l’islam, ni même l’islamisme ne sont en cause dans ce

lundi 29 mai 2006

Les "événements" de l’automne-hiver 2005 qui ont fait basculer bon nombre de villes françaises dans la violence urbaine (effet dominos ; c’est-à-dire échauffourées dans un tout premier temps dans et autour de la région parisienne, ensuite en province) nous ont fait prendre conscience du malaise profond de jeunes en perte de repères. Ceux-ci ont le sentiment d’être étrangers à eux-mêmes (crise d’identité liée au conflit des origines, autrement dit conflit entre la culture des parents qui leur a été inculquée ou dont ils ont hérité bon gré mal gré et la culture française) et étrangers au pays qu’ils habitent.

En effet, si l’on interroge aujourd’hui un jeune de quartier défavorisé sur sa nationalité très exactement sous cette formulation : "T’es quoi ?", il répondra quasi spontanément qu’il est Algérien, Marocain ou de toute autre nationalité d’origine alors même que la plupart d’entre eux sont nés en France en ignorant souvent totalement l’histoire des pays dont leurs parents sont originaires. Il y a comme une difficulté rédhibitoire à se revendiquer Français, lassés sans doute d’être ramenés sans cesse à leur condition de fils et filles d’immigrés.

Cette difficulté a semble-t-il partie liée avec le rapport non pacifié à un passé sous bien des aspects fantasmé. L’échec scolaire et l’anomie sociale, dans ces zones urbaines, sont nettement plus importants qu’ailleurs à tel point que l’économie parallèle devient une alternative parfois durable au chômage, attirant à elle les exclus les plus fragilisés par le système économique ; c’est en définitive parce qu’ils ne se sentent pas suffisamment comme co-sociétaires dans un Etat qui peine à les reconnaître en tant que citoyens au même titre que les "autres" et partant comme enfants légitimes de la République.

Ils entretiennent dès lors un complexe d’infériorité et finissent ainsi par cultiver une espèce de culture de l’échec et développent à certains égards un racisme anti-français qui joue contre eux, et se mut généralement en une haine de soi. En effet, à force de vexations répétées, on finit par être convaincus d’être radicalement différents. Ces soulèvements urbains méritent beaucoup d’attention pour se déprendre de préjugés qui biaisent le débat de fond. Il est à ce titre au moins indispensable, avant toute chose, de préciser un certain nombre de pré-requis pour bien saisir ce qui s’est véritablement joué.

Aussi il convient de dire très clairement que ni l’islam, ni même l’islamisme ne sont en cause dans cette histoire, non seulement parce qu’il n’y avait pas que des personnes de confession musulmane, ensuite dans la mesure où il ne s’est pas agi de revendications ayant un rapport plus ou moins lâche avec une quelconque demande de reconnaissance de droits spécifiquement culturels.

A ce titre la fatwa prononcée par l’UOIF est en complet décalage et contribue nolens volens aux amalgames en stigmatisant toujours davantage l’ensemble de la population musulmane vivant sur le territoire national et par voie de conséquence la foi islamique (Cette religion n’est décidément pas comme les autres ! ).

Cet avis juridique proféré par cette instance est du pain béni pour des crypto-racistes tels que Philippe de Villiers qui, le concernant, confond systématiquement émeutes avec insurrection ou encore emploie des expressions volontairement emphatiques telles que "guérilla urbaine de bandes communautarisées"en prétendant que la religion musulmane a servi incontestablement de référence identitaire.

L’élu de Vendée ajoute par ailleurs que les quelques fidèles musulmans présents sur place pour appeler au calme les émeutiers, constituent "une milice religieuse" tendant à accréditer la thèse selon laquelle la responsabilité de l’islam est pleinement engagée. Ensuite, ce ne sont pas les déclarations du Ministre d’Etat Nicolas Sarkozy qui proprement parlant sont la cause majeure du conflit, bien qu’elles aient par moments certainement attisé le feu. D’ailleurs les débordements étaient déjà largement consommés.

En définitive, deux choses majeures sont à souligner : d’abord, l’observation somme toute classique d’événements qui nous donnent à voir des jeunes de banlieues (essentiellement d’origines maghrébine et africaine mais de toutes façons Français à part entière et non entièrement à part !) dans la rue, provoquer les services de police avec des jets de pierres, des insultes et incendies de véhicules et d’écoles. C’est donc par la violence contre l’ordre public que ces bandes se sont exprimées ce qui est assez révélateur de l’état de désespoir certain dans lequel ils se trouvent.

Ensuite, un deuxième niveau qui consiste à mettre en exergue ce que ces "émeutes" urbaines peuvent fondamentalement donner à comprendre. En effet, il m’est avis que nous sommes tous d’accord pour affirmer de prime abord qu’il s’agit manifestement de contestations de l’élite politique, de protestations violentes contre des politiques publiques jugées par trop discriminatoires. Cependant, il est intéressant de relever aussi que ce sont les observateurs, c’est-à-dire les journalistes, élus et citoyens qui interprètent généralement ces agissements, et non pas les émeutiers, à l’exception d’une minorité puisque la majorité elle, ne trouve pas ou plus dans le dialogue les ressources nécessaires à la résolution de leurs problèmes. La parole est frappée d’inanité chez les jeunes de cités qui l’estiment inefficace.

Ils ont précisément le sentiment d’avoir été instrumentalisés par les pouvoirs politiques avec lesquels ils n’ont de rapports directs que lors de campagnes électorales, servant par conséquent tout au plus de réservoir de voix. A ce propos et sans mauvais jeu de mots, ils deviennent de simples objets du politique à défaut d’être de vrais sujets politiques. Ces jeunes en quête d’identité ne parviennent pas à se penser en tant que "je", autrement dit dans une réelle autonomie. Ils sont en quelque sorte désincarnés quand on sait que l’usage des pronoms "nous" et "on" leur est beaucoup plus facile. Ce ne sont donc absolument pas des manifestations auxquelles on a assisté au sens plein du terme, car il n’y a à aucun moment de revendications clairement formulées de la part des émeutiers.

Finalement, pour qu’il y ait manifestation (revendications ciblées et argumentées), il faudrait qu’il y ait au préalable mobilisation. Or la mobilisation n’est possible que par une prise de conscience politique ou à tout le moins citoyenne, d’où la nécessité de débats publics qui mettent régulièrement aux prises élus locaux, jeunes ou présidents d’association afin de permettre une véritable formation des volonté et opinion politiques ; en d’autres termes, pratiquer une vraie démocratie participative dans les quartiers populaires. Les habitants des banlieues sont majoritairement dépolitisés et ne mesurent pas les impacts positifs des procès d’argumentation.

C’est moins un désintérêt (car cela supposerait un tant soit peu une certaine familiarité avec la vie politique) qu’un éloignement suscité par le décalage entre les discours et la réalité de la vie de tous les jours. Ce constat est tellement vrai, que les rares fois où ils se sont mobilisés, comme par exemple en 1983 lors de " la marche des beurs", c’est à l’initiative de gens extérieurs, en l’occurrence cette fois-ci du prêtre Christian Delorme l’un des principaux initiateurs du mouvement avec SOS racisme. Johanna Siméant dans "La cause des Sans-Papiers" ouvrage paru aux presses de Science-Po en 1998 avance au sujet de l’intégration trois propositions sous forme de questions : "Peut-on considérer que la mobilisation est un "un symptôme" (de l’intégration " en train de se faire"), une "cause" (de l’intégration à la communauté politique) ou enfin une conséquence "d’une intégration déjà faite et qui se manifesterait par la capacité à intervenir dans l’espace politique) ?"

A l’évidence, l’ultime interrogation n’est qu’un horizon. On n’en est pas encore là si l’on ose dire ! A contrario, il apparaît que la voie tracée par la théorie procédurale de la discussion consiste précisément en une synthèse des deux premières questions à travers justement le consensus par confrontation. En effet, par le débat public, grâce à la prise en compte d’arguments même minoritaires, on concourt à la formation des opinions et volontés politiques, préalable crucial à une mobilisation digne de ce nom. Informer les jeunes de leurs droits, des recours possibles en cas de discriminations avérées paraît essentiel et pour la vie en société, et pour le débat avec les responsables publics. On ne peut effectivement revendiquer que lorsqu’on est bien informé.

Enfin, parler de "discrimination positive" est un fantastique aveu d’échec qui ne dit pas son nom ! Cet oxymore travestit La devise républicaine "Liberté, Egalité, Fraternité" qui nous est à tous très chère. Ou veut-on la sacrifier et laisser place à une citoyenneté à géométrie variable ? C’est comme s’il y avait deux catégories de citoyens ; autrement dit, des citoyens français, et d’autres qui ne le seraient pas encore tout à fait. "La discrimination positive" nous est importée des Etats-Unis où originellement, elle était destinée à favoriser les descendants d’esclaves pour tenter de faire face au racisme dont ils étaient l’objet. Cette tentation de suivre le modèle anglo-saxon en la matière risque de distendre encore un peu plus les relations entre Français et générer une inégalité devant la loi.

En outre, au nom de quels critères (Couleur de peau, nom à consonance étrangère etc.) pourrions-nous invoquer à bon droit ladite discrimination au moment même où l’on veut éviter une dérive communautariste ? Entre d’autres mots, comment parvenir à différencier la personne à discriminer de celle qui ne répondrait pas aux critères retenus ? Aussi quel(s)individu(s) disposerait de suffisamment de légitimité pour établir lesdits critères ? Est-ce du seul ressort du législateur ? Enfin, que fait-on de ceux qui n’acceptent tout simplement pas d’être considérés comme différents ? On se heurte effectivement à ce genre de difficultés quand on aborde le problème des discriminations.

Il importe au contraire, nous semble-t-il , de faire appliquer la loi républicaine et toute la loi en renforçant s’il le faut la lutte anti-discrimination, c’est-à-dire appliquer de manière plus drastique les dispositifs législatifs condamnant sévèrement les manquements coupables. L’application de la loi et une lutte significative contre toutes formes de discrimination est, cela va sans dire, indissociable de l’éducation dont l’école est en partie garante. En effet, il s’agit de réconcilier tous les Français avec leur Histoire ( Le passé de la France dans le cadre de la colonisation du Maghreb, de l’Afrique) ô combien sujet de tabous et de passions. Il convient de décrisper ce rapport au passé et de rompre les différentes mythifications qui empêchent le dialogue et la transparence.

L’école, l’enseignement et tout ce qui a trait de manière générale à l’éducation au sens large peut constituer une réponse efficace à l’émergence d’individus à l’identité personnelle suffisamment constituée pour parvenir à se penser de nouveau comme sujets. Ce n’est qu’à partir de là que l’on peut intérioriser la loi qui se devra évidemment elle-même, dans son application, d’être fidèle aux grands principes républicains.

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