Samedi 26 mai 2012
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook
Oumma.com sur Facebook

Les enjeux politiques du terrorisme

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’humanité, nous retrouvons l’usage et la pratique, sous diverses formes, de comportements et d’agissements terroristes. Des peuples guerriers tels que les Vikings, les Mongols ou les Romains ont notoirement érigé en pratique la torture et l’assassinat de masse, dans le but de soumettre des populations à leurs jougs.

Partagez :

A Tayssir Allouni, Sami Al Hajj et à toutes les victimes de l’arbitraire, dans le monde.

“De notre temps, la relation entre Etat et violence
est tout particulièrement intime. Depuis toujours les groupements politiques
les plus divers – à commencé par la parentèle – ont tous tenu la violence
physique pour le moyen normal du pouvoir”
style=''>. lang=EN-US style=''>Max Weber

La thèse nous présentant les différents
actes de violence qui ont émaillé la scène internationale, du Proche au
Moyen-Orient, en passant par l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis, de la chute
de l’Union soviétique à nos jours, comme autant d’actes de terrorisme,
aveugles, barbares, dénués de significations et donc de légitimité est, dans
nos sociétés, une thèse depuis bien longtemps unanime. Cette thèse est très
largement relayée par les médias, les divers "analystes" et
géopoliticiens, et constitue quasiment l’unique grille de lecture des conflits
post-guerre froide. Elle n’est pas nouvelle. Des historiens nous diraient même
qu’elle est fondatrice d’une certaine pensée politique établie autour du primat
de l’Etat sur l’individu.

Aussi loin que l’on puisse remonter dans
l’histoire de l’humanité, nous retrouvons l’usage et la pratique, sous diverses
formes, de comportements et d’agissements terroristes. Des peuples guerriers
tels que les Vikings, les Mongols ou les Romains ont notoirement érigé en
pratique la torture et l’assassinat de massse, dans le but de soumettre des
populations à leurs jougs.

I) Une définition volatile lang=EN-US>

Qu’est-ce que le terrorisme ?

Le Robert le
définit comme “l’emploi systématique de la violence pour atteindre un but
politique (prise, conservation, exercice du pouvoir) et spécialement l’ensemble
des actes de violence, des attentats, des prises d’otages civils qu’une
organisation politique commet pour impressionner un pays.”

Un premier niveau de signification nous
renvoie ainsi à l’emploi de la violence contre des civils, à des fins
politiques.

Il est révélateur de constater que Le
Robert
n’emploie pas le terme d’état mais de pays pour désigner le sens
usuel du destinataire de cette violence. Et pour cause, le premier usage de
cette notion de terrorisme est lié au processus historique de formation de la
modernité politique et de transformation de l’Etat, qui accompagna la
Révolution française : “Politique de terreur des années 1793-1794, en
France”
.

Le premier sens historique, moderne et
contemporain de cette notion, désigne donc un terrorisme d’état. Nous y
reviendrons.

Une des problématiques essentielles du
terrorisme est son rapport à la morale, la condamnation morale dont il fait
l’objet étant l’aspect le plus récurrent dans les débats qu’il nourrit. Cet
aspect renvoie directement à la question de la résistance armée et de la légitimité
des moyens qu’elle peut employer. Nous n’aborderons pas, dans ce texte, ce
point car il nécessite à lui seul un long développement. Seule la nature
éminemment politique du terrorisme sera, ici, examinée.

Si cette sémantique du terrorisme ne fait
pas l’objet d’un consensus universel, étant donné les enjeux politiques qu’elle
recoupe, elle s’est néanmoins imposée comme une notion incontournable, dans le
vocabulaire des acteurs institutionnels internationaux.

Expert sur cette question, Alex Schmid
proposa à l’ONU en 1988 et 1992, deux définitions, dans plusieurs rapports
officiels, qui forment actuellement la trame de son utilisation.

"Le terrorisme est une méthode qui s’inspire de
l’anxiété des actes violents répétitifs, employés par des individus (semi)
clandestins, des groupes ou des états acteurs, pour des raisons particulières,
criminelles ou politiques par lesquelles – à la différence d’assassinats- les
objectifs directs de violence ne sont plus les principaux objectifs. Les
victimes directes de cette violence sont généralement choisies au hasard
(cibles d’occasion) ou séléctionnées (cibles représentatives ou symboliques)
issues d’une population cible, et servant à générer des messages.

La menace- et la violence-basées sur le processus de
communication entre les terroristes (organisations), les victimes et les
principales cibles sont utilisés pour manipuler le principal but (l’audience,
l’établissement d’un climat de terreur) avec pour objectif , les demandes
(exigences) ou l’attention, dépendant du climat d’intimidation, de coercition,
ou de propagande qui est toujours recherchée
class=MsoHyperlink>1 style=';'>".

Cette définition de Schmid reprend l’usage
de la violence à des fins politiques, qui peut émaner de l’Etat, en insistant
sur l’aspect psychologique de cette stratégie (anxiété des actes violents
répétitifs), centrale. La peur et l’intimidation deviennent les moyens
indispensables d’atteindre des objectifs politiques.

Une autre définition complémentaire d’Alex
Schmid élargit ce premier sens et l’intègre au contexte socio-politique qui
différencie le temps de paix et le temps de guerre.

“Il pourrait être pertinent de prendre
le consensus actuel sur ce que constituent les crimes de guerre comme point de
départ. Si le sens des crimes de guerre – des attaques délibérées contre des
civils, des prises d’otages, des prisonniers tués- est étendu en temps de paix,
nous pouvons plus simplement définir les actes de terrorisme comme des temps de
paix équivalents aux temps de guerre
style=''>2.”

L’arme du fort ?

Autrement dit, le caractère destabilisant
d’une stratégie terroriste proviendrait du fait quelle imposerait une logique
de guerre et d’assassinat, en temps de paix, c’est à dire de guerre non
déclaré, dans les termes conventionnels de ce qui définit la guerre (conflit
entre deux états souverains, précédé d’ultimatum). Un sens cette-fois ci plus
problématique, car il s’oriente nettement vers une caractéristique
groupusculaire, favorable à l’interprétation du terrorisme comme un phénomène
non-étatique. Ce qu’il est loin d’être seulement.

En effet, longtemps présenté comme
l’expression par excellence de “l’arme du faible contre le fort”, de ce que les
analystes appellent la guerre asymétrique (pendant de la guerre disymétrique),
le terrorisme s’est toujours présenté comme la manifestation d’une double
relation politique entre état et organisation non étatique, la plupart des
phénomènes terroristes groupusculaires étant eux-mêmes des réponses à des
politiques de violence terroristes étatiques.

Le philosophe contemporain Jacques Derrida
évoque ce lien indissoluble et quasi-génétique entre Etat et terrorisme. “Si
on se réfère aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme,
qu’y trouve-t-on ? La référence à un crime contre la vie humaine en
violation des lois (nationales ou internationales) y implique à la fois la
distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées
être civiles) et une finalité politique (influencer ou changer la politique
d’un pays en terrorisant sa population civile). Ces définitions n’excluent donc
pas le « terrorisme d’Etat ». Tous les terroristes du monde
prétendent répliquer, pour se défendre, à un terrorisme d’Etat antérieur qui,
ne disant pas son nom, se couvre de toutes sortes de justifications plus ou
moins crédibles
3 lang=EN-US>. »

Un lien qui a déterminé le sens et le
destin de ce concept sur les plans historique, philosophique et politique.

Historique d’abord. La matrice du
terrorisme est une matrice étatique. La première forme de terrorisme
systématique, moderne, est née immédiatement au cours des années
post-révolutionnaire françaises(1793-94), sous ce qu’on a appelé la Terreur,
qui a constitué le modèle prototypique des formes ultérieurs de terrorismes
d’état.

Mais que fut, au juste, la Terreur ?

II)La Terreur : matrice originelle du terrorisme
d’état

Pour le comprendre, il est nécessaire de
rappeler brièvement les circonstances politiques qui ont rendu possible cet
épisode sanglant de la fondation républicaine.

Nous sommes en 1793. La Convention, qui est
l’assemblée révolutionnaire siègeante, met en place les bases du nouveau
pouvoir républicain, en même temps qu’elle liquide l’héritage monarchique. Une
politique qui provoque rapidement une levée de boucliers, dans les vieilles
monarchies européennes.

“L’exécution de Louis XVI et les
annexions de la Convention provoquèrent au début de 1793 une coalition contre
la France (…) La première coalition comprit, outre ces deux états (l’Angleterre
et la Hollande), l’Autriche et la Prusse, toujours en guerre contre la France,
puis l’Espagne et le Portugal, la Sardaigne, le royaume de Naples, plus tard
même les Etats allemands et, officiellement, la Russie. La coalition remporta
immédiatement de grands succès
style=''>4.” lang=EN-US>

A cette offensive européenne, la Convention
répond par la levée de 300 000 volontaires, ce qui provoque le soulèvement des
Vendéens, entre le 10 et le 15 mars 1793, qui refusèrent en masse la
Constitution civile du clergé et les mesures prises contre les prêtres dits
réfractaires. Rapidement, les Vendéens s’emparent des communes de Cholet,
Saumur et font le siège de Nantes.

Ce contexte d’un double front
anti-révolutionnaire de l’intérieur et de l’extérieur va provoquer la mise en
place rapide d’un système de défense bureaucratique et policier ultra-répressif
lang=EN-US>. Les germes de la Terreur sont posés.

“Sous la pression des éléments les plus
avancés de la population parisienne, ceux qu’on appellera les Enragés, la
Convention créa à Paris un Tribunal révolutionnaire et dans chaque commune, des
Comités de surveillance pour rechercher les suspects. Elle vota également la
formation d’un Comité de salut public chargé de prendre toutes les mesures
nécessaire pour sauver l’Etat
.

Les échecs militaires avaient donc pour
première conséquence l’établissement d’un régime de dictature
lang=EN-US style=''>5.”

Deux premières leçons cruciales peuvent
être tirées de ces évènements. La mise en place d’une stratégie terroriste,
loin d’être une option parmi d’autres, fruit d’une décision librement
consentie, est largement conditionnée par les circonstances historiques et le
contexte politico-militaire d’un Etat. Le péril et le “salut” de l’Etat la
justifie aux yeux de ses auteurs.

Mais une telle stratégie suppose au
préalable un processus de coercition interne, anti-démocratique et
inconciliable avec les principes d’un Etat de droit.

“Pour rassurer l’opinion des
départements, émue par le coup de force du 2 juin, les Montagnards votèrent, le
24 juin 1793, une Constitution très libérale. Mais, devant l’immensité des
périls intérieurs et extérieurs, qui menaçaient la France, ils jugèrent que son
application immédiate était impossible et ils lui substituèrent provisoirement
un régime de dictature, qu’ils appelèrent Gouvernement révolutionnaire. Le 10
octobre 1793, la Convention décréta : “Le gouvernement provisoire de la France
est révolutionnaire jusqu’à la paix.”

Le gouvernement révolutionnaire ne
prit forme que lentement et il se modifia sans cesse au gré des nécessités
lang=EN-US style=''>6.”

C’est ainsi que pour préserver la
République, fut instituer la dictature, et le terrorisme d’état, pour sauver
l’état.

“Pour vaincre, le Comité de Salut public
devait éliminer toute opposition. L’ensemble des moyens de contrainte auxquels
la Convention recourut constitue ce qu’on appelle la Terreur. Le gouvernement
révolutionnaire fut un gouvernement terroriste et la police politique y prit un
développement extraordinaire. Dans chaque commune un Comité révolutionnaire
surveillait les étrangers, délivrait les certificats de civisme, dressait la
liste des suspects avec pouvoir de décerner contre eux des mandats d’arrêt,
veillait à l’application des lois révolutionnaires (…) les jugements étaient
sans appel et les biens des condamnés à mort acquis à la République
lang=EN-US style=''>7.”

L’ennemi intérieur

Autre enseignement : dans un contexte de
danger politique, de double menace interne et externe, les premières victimes
d’un appareil politique, sont toujours les étrangers. Suspects idéaux, ils
forment une frange caractéristique, une cible privilégiée pour le système
répressif d’état. Absence de loyauté, allégeance cachée, sont les formes de
soupçon les plus courantes qui leurs sont attribués.

Une fois définies les catégories de la
population dites dangereuses pour l’Etat (réellement ou potentiellement), le
processus d’élimination physique (processus aujourd’hui transféré sur le plan
symbolique, d’élimination médiatique) est rapidement déclenché. Les instruments
du pouvoir (tribunaux, police) sont alors monopolisés pour procéder à la purge.

“Pour sauver la France, les
Conventionnels prirent des mesures qu’ils n’auraient jamais votées en temps de
paix (…) Désormais l’individu était entièrement sacrifié à l’état ; toutes les
libertés étaient provisoirement suspendues et un régime de dictature
s’instaurait, chaque jour plus tyrannique. Plus de séparation des pouvoirs,
plus d’élections, plus de liberté de la presse. Tous les citoyens et jusqu’aux
enfants dans les écoles devaient partager les mêmes haines et les mêmes
enthousiasmes que le gouvernement. Le fanatisme devenait une vertu et la
dénonciation un devoir : enfin, en place du cosmopolitisme de la Constituante,
la Convention prêchait un chauvinisme exaspéré
lang=EN-US style=''>8.”

Ceci illustre à quel point et de quelle
manière des circonstances extrêmes sur le plan politique, économique (famine)
et militaire, peuvent changer et bouleverser une structure étatique, et
au-delà, une société tout entière. Les libertés sont confisquées, les individus
sacrifiés à l’Etat, les haines politiques attisées et l’ultra-nationalisme,
célébré.

Le dernier acte de ce processus sanglant
fut le vote de deux lois. Celle dite des suspects (17 septembre 1793) qui
codifia toute une série de mesures et les catégories de suspects, concernés par
ces mesures, ouvrira la voie à une autre loi, bien plus dangereuse, celle du 22
Prairial, conséquences directes des développements radicaux de la pensée de
Robespierre. “La première maxime de votre politique doit être qu’on conduit
le peuple par la raison et les ennemis du peuple par la terreur...Il n’ y a de
citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les conspirateurs,
ne sont pour elle que des étrangers, ou plutôt des ennemis...Il faut étouffer
les ennemis intérieurs et extérieurs de la République ou périr avec elle...Le
gouvernement de la révolution est le despotisme de la liberté contre la
tyrannie
9 lang=EN-US>.” Il est intéressant de constater que
là-encore, tout transpire dans ce discours, tout y est. La figure de
l’étranger, de l’ennemi intérieur, contre lequel toute violence d’état devient
légitime, va devenir une constante de la stratégie terroriste étatique. Le Patriot
Act
, loi sécuritaire extrêmement répressive, voté en octobre 2001, par
l’administration Bush, dans la lignée du 11 septembre, nous en rappelle l’amère
réalité.

Ces deux lois, points d’orgue, clefs de
voûte de la légitimation du crime, organisé sur le territoire français,
déclencheront une vague de décapitation sans précédent dans le pays. Elles
libèreront une violence politique qui, à la faveur des circonstances radicales
du moment, deviendra aveugle et sans contrôle, allant jusqu’à engloutir ses propres
fils. Saint-Just et Robespierre, qui l’établirent, puis Danton et Desmoulins,
qui le combattirent, finiront décapités, victimes de ce terrorisme d’état.
C’est, pour reprendre l’expression de l’historien Jean Massin, “le vertige
de la Terreur
”. Plus de 200 exécutions à Paris, 300 à Bordeaux, 400 à
Marseille, 2000 à Lyon et sans doute 3000 à Nantes où “le représentant
Carrier, aidé des terroristes locaux, employa, pour vider les prisons
encombrées de Vendéens, le procédé sommaire des “noyades” dans la Loire
lang=EN-US style=''>10.”

Des circonstances historiques périlleuses,
un climat de fanatisme et de haine exacerbé, des libertés politiques
suspendues, des suspicions anti-étrangers organisées, une loi de légitimation
criminelle : telles furent les étapes fondatrices de ce qui devint la première
forme moderne de terrorisme d’état.

Un terrorisme historique qui reposait sur un
fondement philosophique implicite
 : le monopole légitime de la violence,
par l’Etat. “L’histoire politique du mot « terrorisme » dérive
largement de la référence à la Terreur révolutionnaire française, qui fut
exercée au nom de l’Etat et qui supposait justement le monopole légal de la
violence
11 lang=EN-US>.”

III) lang=EN-US>L’Etat ou le monopole légal de la violence

Ce que Derrida énonce là, comme
éclaircissement sur la raison profonde et le fondement du terrorisme d’état,
tire sa source d’une définition célèbre, dans l’histoire de la pensée politique
européenne. Celle de Max Weber, formulée dans le Savant et le Politique.
“Il faut concevoir l’Etat contemporain comme une communauté humaine qui,
dans les limites d’un territoire donné- la notion de territoire étant l’une de
ses caractéristiques- revendique avec succès pour son propre compte le monopole
de la violence physique légitime. Ce qui est en effet le propre de notre
époque, c’est qu’elle n’accorde à tous les autres groupements ou aux individus
le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l’Etat la tolère :
celui-ci passe donc pour l’unique source du “droit à la violence
lang=EN-US style=''>12.”

Cette définition, très originale, reprend
les thèses marxistes, formulées par Trotsky, que Weber cite explicitement.
“Tout état est fondé sur la force”, disait un jour Trotsky à Brest-Litovsk. En
effet, cela est vrai. S’il n’existait que des structures sociales d’où toute
violence serait absente, le concept d’état aurait alors disparu et il ne
subsisterait que ce qu’on appelle, au sens propre du terme, l’”anarchie”. La
violence n’est évidemment pas l’unique moyen normal de l’état - cela ne fait
aucun doute – mais elle est son moyen spécifique. De notre temps, la relation
entre Etat et violence est tout particulièrement intime. Depuis toujours les
groupements politiques les plus divers – à commencé par la parentèle – ont tous
tenu la violence physique pour le moyen normal du pouvoir
lang=EN-US style=''>13.”

Il est révélateur de constater la filiation
manifeste qui peut relier la période de la Terreur (1793-94) dont on sait
qu’elle nourrit et inspira nombre de considérations idéologiques de Lénine et
Trotsky, la condamnation morale de principe des marxistes au sujet de la
violence inhérente de l’Etat, instrument d’oppression de la bourgeoisie contre
le prolétariat, et les thèses de Weber.

L’intérêt de cette analyse wébérienne est
multiple. Elle rompt avec une tradition philosophique qui remonte à Platon et,
plus proche de nous, de Montesquieu, de classification morale des régimes
politiques. “Comme il faut de la vertu dans une république, et dans une
monarchie, de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique
et l’honneur y serait dangereux
style=''>14.” lang=EN-US>

Dans cette perspective, la violence
apparait désormais comme la chose au monde la mieux partagée, par les
Etats, quelque soit la nature politique de leurs régimes. C’est en sociologue
avisé que se positionne ici Weber et non en idéologue patenté. Il tente de
définir ce qui constitue l’essence ou plutôt la caractéristique
phénoménologique la plus spécifique de l’Etat. “Qu’est-ce qu’un Etat ? Lui
non plus ne se laisse pas définir sociologiquement par le contenu de ce qu’il
fait. Il n’existe en effet presque aucune tâche dont ne se soit occupé un jour
un groupement politique quelconque ; d’un autre côté il n’existe pas non plus de
tâches dont on puisse dire qu’elles aient de tout temps, du moins exclusivement
, appartenu en propre aux groupements politiques que nous appelons aujourd’hui
Etats ou qui ont été historiquement les précurseurs de l’Etat moderne. Celui-ci
ne se laisse définir sociologiquement que par le moyen spécifique qui lui est
propre, ainsi qu’à tout autre groupement politique, à savoir la violence physique
lang=EN-US style=''>15.” lang=EN-US>

Il faut ajouter, pour être tout à fait
honnête avec Weber, qu’il complète cette définition d’une condition
indispensable à la pérennité du pouvoir : la légitimité. Weber la distingue de
trois sortes : la tradition, le charisme et la légalité. Un Etat ne peut donc
exercer et revendiquer durablement cette violence qu’’à travers le filtre de la
légitimité, déclinée sous ces trois formes.

Ceci étant dit, cette condition de la
légitimité “webérienne” est telle qu’elle s’applique à tout les types de
régimes politiques, sans exception. Nous revoilà donc en présence de l’Etat,
acteur privilégié d’une violence qu’il s’attribue, exclusivement, comme
légitime.

IV) Le terrorisme comme excommunication politique

L’emploi de la catégorie de terroriste
est un emploi éminemment politique. Le terrorisme est un concept politique,
largement produit et utilisé par l’Etat, à des fins d’usage interne ou externe.
Bon nombre de mouvements armés, qui ont pratiqué le terrorisme, ont évolué dans
cette voie en réaction à une gestion toujours exclusiviste de l’Etat. Refus de
reconnaissance de droits civiques, politiques oppressives menées contre des
minorités, domination coloniale, ont toujours été les ferments les plus
naturels du terrorisme. L’exemple du FLN et du nationalisme algérien est à cet
égard, démonstratif.

Nous pouvons même aller plus loin en
affirmant, dans la pure tradition schmittienne
style=''>16, que nous avons
affaire, ici, à un concept équivalent, sur le plan politique, à
l’excommunication religieuse. Comme l’excommunication, le recours au concept de
terrorisme et à la catégorie de terroriste, permet à ses auteurs de neutraliser
un ennemi politique, de l’isoler en le rangeant définitivement au ban de la
société et, ce faisant, de justifier sa “liquidation”. L’accusation de
terrorisme, prive en général un citoyen de son statut social, civique et le met
vite en marge de la société. Ce qui en fait, pour les régimes sécuritaires, un
levier de contrôle social implacable.

“Le terrorisme d’Etat ou para-étatique
est une forme de terrorisme qui provoque toujours plus de victimes que le
terrorisme publicitaire (
celui pratiqué par des
groupuscules), son but n’étant pas de se présenter comme un coup de théâtre
mais de terroriser en liquidant souvent massivement les oppositions effectives
ou potentielles. Souvent l’Etat fait officiellement cette “remise en ordre”...
Le terrorisme répressif est depuis toujours l’arme de la tyrannie et du
depotisme
17 lang=EN-US>.”

L’une de ces armes les plus efficaces
étant la torture, définie à juste titre par Paul Wilkinson, spécialiste
britannique du terrorisme, comme “la forme extrême de la terreur
individualisée”

La fabrique du terrorisme

On peut avoir une idée assez précise de
cette méthode en observant la manière dont les états les plus autocratiques du
monde arabe, utilise cet outil terroriste, contre la société civile et au
profit d’alliances géostratégiques, le plus souvent atlantiste.

Ainsi de l’Egypte, dans l’affaire Sorokine lang=EN-US style=''>18. “Il
s’agit d’une initiative des services égyptiens pour se faire valoir auprès des
Etats-Unis et d’Israël, en créant des « terroristes ». Des
rafles, arrestations et tortures sont pratiqués dans les milieux étudiants
turc, arabes et français, rarement dans le but de démanteler des réseaux mais
davantage pour créer un climat de peur et de suspicion, une sorte de pression
préventive. Il existe une concurrence entre les régimes arabes pour savoir qui
arrêtera et torturera le mieux, qui sera le bon élève de cette lutte.

Ces régimes ont perdu toute légitimité,
comme la redistribution des richesses qui faisaient leur notoriété dans les
années soixante-dix. La privatisation a mis fin à tout cela.

Résultat : face à la montée de la
contestation politique et sociale, le seul moyen pour le pouvoir de se
maintenir, est d’entretenir un climat de peur. Le message est : « Il
peut vous arriver des problèmes
style=''>19 » lang=EN-US>.

Au demeurant, il s’agit d’une lointaine
réminiscence d’une vieille tradition démocratique que l’on retrouve cinq
siècles avant J-C, à Athènes. A cette époque, on parle d’ostracisme, ce qui
signifie, pour un citoyen grec, un banissement de dix années. Un procédé que
les factions politiques employaient couramment pour se débarasser mutuellement
de leurs “ennemis”, comme le rapporte Plutarque
style=''>20.

“Comme pour beaucoup de notions
juridiques dont les enjeux sont très graves, ce qui reste obscur, dogmatique ou
pré-critique dans ces concepts n’empêche pas les pouvoirs en place et dits
légitimes de s’en servir quand cela leur paraît opportun. Au contraire, plus un
concept est confus, plus il est docile et son appropriation opportuniste. C’est
d’ailleurs à la suite de ces décisions précipitées, sans débat philosophique au
sujet du « terrorisme international » et de sa condamnation, que
l’ONU a autorisé les Etats-Unis à utiliser tous les moyens jugés opportuns et
appropriés par l’administration américaine pour se protéger devant ledit
« terrorisme international 
style=''>21 » lang=EN-US>.

Des sicaires de Bar Giora, dans la
Palestine de l’an 66, à l’armée secrète de Jean Moulin, en passant par le FLN
algérien, cette posture stratégique de délégitimation politique est devenue un
classique des “offensives” coloniales. Ce qui explique la remarquable
persistance de ce concept et le fait que la plupart des mouvements de
résistances armées furent qualifiés de “terroristes”, par des Etats/Empires
prédateurs.

D’un point de vue politique et militaire,
les choses sont plus claires s’il l’on comprend qu’il fut prévisible que
l’ensemble des mouvements révolutionnaires de résistance armée qu’ils soient ou
qu’ils furent nationalistes, religieux ou marxistes, aient souhaité transformer
une victoire militaire en acquis politique durable, à savoir la fondation d’un
Etat ou d’un régime politique résolument différent du passé. Avec comme
principale caractéristique, la volonté d’officialiser, de légitimer et
d’obtenir la reconnaissance légale par tous, de cet acquis politique, conquis
par des moyens armés, initialement considérés comme illégaux.

Une fois cette reconnaissance obtenue, ces
anciens mouvements, transmués en gouvernements, rejettent, renient et
condamnent totalement tout usage de la violence armée et toute forme de
guérillas, quelque soit le groupe qui la provoquera, pour la raison évidente
que ces mouvements constituent des menaces pour ces Etats établis ou pour les politiques
qu’ils mènent. Une menace par les moyens employés, à savoir la violence armée,
mais aussi par le discours et l’idéologie revendiqués par ces mouvements, qui
peuvent représenter des sources de légitimés idéologiques, morales et
politiques alternatives à celles de l’Etat. C’est le cas de l’islam, envisagé
comme discours et matrice de légitimation politique.

« Menace violente pour la société ou danger pour la
république, l’Islam fondamentaliste apparaît donc sous l’œil des services de
renseignement comme problématique a priori. Pour eux, il cumule en effet une
dimension trans-nationale (cohérent avec la manipulation étrangère), de fortes
communautés implantées dans les Etats occidentaux, mais occupant des positions
basses dans les hiérarchies sociales, et une idéologie hostile à l’ordre social
et politique dominant. Cet Islam se présente de la sorte comme un projet global
de subversion susceptible de se substituer au communisme, frappé par les
restructurations du capitalisme post-fordiste et l’effondrement de l’URSS. Il
prend sa place dans le discours de pouvoir et de normalisation décrit par
Michel Foucault, et dans lequel la société « sera menacée par un certain
nombre d’éléments hétérogènes, mais qui ne lui sont pas essentiels, qui ne
partagent pas le corps social, le corps vivant de la société, en deux parties,
mais qui sont en quelque sorte accidentels. Ce sera l’idée d’étrangers qui se
sont infiltrés, ce sera le thème des déviants qui sont les sous-produits de
cette société ». De là, les discours sur
l’altérité irréductible des musulmans (comme hier, des classes
dangereuses), la focalisation sur les convertis et le renforcement du contrôle
policier
22. »

Par ailleurs, l’utilisation de ce terme de
terrorisme poursuit d’autres objectifs. L’un d’entre eux est de nier purement
et simplement les causes et la nature politique des mouvements faisant usage de
cette violence armée. Il s’agit de fermer toute fenêtre de reconnaissance à ces
mouvements et de leur nier toute forme de légitimité, afin de les isoler, en
les privant d’un soutien politique pouvant provenir d’états ou d’opinions
publiques.

Pour ces états, il n’y a jamais, dans ces
cas précis, de guerre, c’est à dire de lutte armée visant des buts politiques
bien précis et pouvant s’inscrire dans un certain cadre légal et international,
mais toujours des luttes anti-terroristes face à des groupes faisant usage de
la violence de manière irrationnelle, sans buts, et donc sans droits. Une
conception répressive qui s’oppose directement à la défense des droits de
l’homme dont ne jouissent jamais les peuples engagés dans des conflits les
confrontant à des Etats. Nous avons affaire ici à un discours typique de
propagande, s’inscrivant dans une stratégie de guerre psychologique classique,
doublée d’une disposition habile à exploiter les insuffisance juridiques du
droit international.

Enfin, l’emploi du vocable terroriste
permet à des états, aux politiques impérialistes et coloniales, d’inverser la
culpabilité morale de leurs actes en la dérivant sur leurs victimes, pour s’en
disculper de la manière la plus commode.

V) Du terrorisme à la violence
politique : une solution crédible

 Pour sortir de cette impasse, de ce
glissement inévitable et de cette instrumentalisation politique où « des
terroristes peuvent être loués comme des combattants de la liberté dans un
contexte (par exemple dans la lutte contre l’occupant soviétique en
Afghanistan) et dénoncés comme des terroristes dans un autre (souvent les mêmes
combattants, avec les mêmes armes, aujourd’hui) 
lang=EN-US style=''>23 », lang=EN-US> il devient nécessaire de lui substituer une autre notion, moins
ambigüe et plus pertinente.

Des politologues comme Philippe Braud ou
Laurent Bonelli ont proposé la notion phénoménologique de violence politique,
comme substitut crédible au terrorisme.

« D’abord, parler de « violence
politique » et non de « terrorisme » permet d’éviter les
impasses auxquelles conduit immanquablement l’usage de ce terme politiquement
et moralement connoté. En effet, « terrorisme » ne décrit pas une
réalité objective, qui s’imposerait à tous. L’armée allemande utilisait ce
terme pour parler pour les résistants français, la Russie le fait pour les
combattants tchétchènes et la Colombie pour les FARC, la Turquie pour le PKK,
etc. Dans le même registre, Yasser Arafat était considéré comme un
« terroriste », jusqu’à ce qu’il devienne président de l’autorité
Palestinienne, de même que le Front de libération national (FLN) algérien,
avant d’accéder au pouvoir après l’indépendance. D’ailleurs, aucun groupe
clandestin ne se revendique comme tel préférant selon les cas
« combattants de la liberté », « nationalistes »,
« avant-garde du prolétariat », « soldats de l’Islam »,
etc. L’apposition du label « terrorisme » – comme d’ailleurs celui de
« bandit » – n’est de la sorte qu’un instrument ordinaire de
délégitimation de certains mouvements et de leurs revendications, un instrument
de négation de la nature politique du conflit
24".

Cette solution a le mérite de la précision et de la
clarté analytique. Elle n’induit pas de jugement de valeur moral ou politique,
mais se situe exclusivement du côté du phénomène.

De là à revendiquer"une approche clinique de la
violence
style=';;'>25 class=MsoHyperlink>", class=MsoHyperlink>dans le
traitement d’un phénomène, à tous points de vue, politique, il n’ y a qu’un pas
à franchir. Celui de l’audace.

Notes

1-Traduit de
l’anglais, des archives du site United nations Office on Drugs and crime,
in
href="http://wikiwix.com/cache/?url=http://www.unodc.org/unodc/terrorism_definitions.html">http://wikiwix.com/cache/ ?url=http://www.unodc.org/unodc/terrorism_definitions.html

2- ibid

3- Qu’est-ce
que le terrorisme international ?
, Le Monde diplomatique, février
2004.

4- Les
Révolutions
, in L’histoire, par les historiens Alba, Isaac, Michaud
et Pouthas, éditions Marabout.

5- ibid

6- ibid

7- ibid

8- ibid

9- Robespierre, Discours
du 17 pluviôse, cité in “Robespierre”
de Jean Massin, p 224, éditions
Portraits de l’histoire.

10- Les Révolutions, ibid.

11-Qu’est-ce que le terrorisme international ?, ibid.

12- Le Savant
et le Politique
, p 100-102, collection 10-18.

13- ibid.

14- De l’Esprit
des lois,
Montesquieu (III,
9).

15- Le Savant
et le Politique
, p 100-102, collection 10-18.

16- Le Carl
Schmitt de la “Théologie politique”, éditions Gallimard, qui
débute le troisième chapitre de son oeuvre par cette analyse remarquable : “Tous
les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts
théologiques sécularisés. Et c’est vrai non seulement de leur développement
historique, parce qu’ils ont été transférés de la théologie à la théorie de
l’Etat – du fait, par exemple,, que le Dieu tout-puissant est devenu le
législateur omnipotent-, mais aussi de leur structure systématique, dont la
connaissance est nécessaire pour une analyse sociologique de ces concepts”
(p
46).

style=''>17- Gérard Chaliand, Terrorismes et guérillas, édition
Flammarion
, p 120.

18- Du nom de
Youri Sorokine, étudiant français, converti à l’islam, parti en Egypte pour
faire des études et arrêté, le 25 novembre 2006, au cours d’une rafle dans les
milieux étudiants, par la police égyptienne (am daoula). Sorokine, après avoir
subi des sévices , sera finalement relâché, disculpé et rentrera en France. 

19-Entretien avec
Vincent Geisser (mars 2007).

20- Vie
d’Aristide
(VII, 7–8)

21- Derrida, in
“Qu’est-ce que le terrorisme international ?”, Le Monde diplomatique,
février 2004.

22-Laurent
Bonelli, « Un ennemi « anonyme et sans visage ».
Renseignement, exception et suspicion après le 11 septembre 2001 »
,
Cultures & Conflits, 58, été 2005.

23-Qu’est-ce
que le terrorisme international ?
, Le Monde diplomatique, février
2004.

24- Laurent
Bonelli, ibid.

25- Philippe
Braud, Violences politiques, éditions Points essais.

Publicité Oumma Media

Commentaires

X
0 points

"Une des problématiques essentielles du terrorisme est son rapport à la morale, la condamnation morale dont il fait l’objet étant l’aspect le plus récurrent dans les débats qu’il nourrit. Cet aspect renvoie directement à la question de la résistance armée et de la légitimité des moyens qu’elle peut employer. Nous n’aborderons pas, dans ce texte, ce point car il nécessite à lui seul un long développement. Seule la nature éminemment politique du terrorisme sera, ici, examinée".

Tout d’abord, c’est un bien bel article.

Peut être serait-il judicieux de développer la question morale de la résistance armée et de la légitimité des moyens dans un autre article ?

X
0 points

la définition d’alex shmid du terroriste décrit bien ce qu’on appelle terrorisme sans parti pris, contrairement aux gouvernements qui définissent comme terroristes tous ceux qui sont contre eux.
Hors des mouvments terroristes il y eb a en oeuvres ces dernières années, on les reconnait à ce qu’ils visent des civils indistinctement, en plus parfois d’assassinats ciblés.

Confondre l’armée secrète de jean moulin avec les mouvements terroristes islamistes, est un amlagame fallacieux. Car justment la résistance française ne répond pas à la définition de shmid, puisque c’était uniquement les onjectifs militaires ou stratégiques comme les voies ferrées qui étaient visaient, et non des groupes anonymes de civils.
Les résistants français n’allaient pas deans les marchés allemands poser des bombes, ils s’attaquaient à des soldats allemands, ou à leurs supplétifs de la milice.

Hors lorsque les mouvments islamistes prennent les armes, que ce soit en palestine, en algérie, en irak, en afghanistan, il y a toujours des attaques aveugles contre les civils.

Donc on peut faire la distinction entre les groupes combattants et les groupes terroristes, par les cibles qu’ils attaques.
Ce n’est aps le fait de combattre des troupes étrangères qui fait le terroriste, mais le fait de cibler des civils pour faire passer un message.

X
0 points

Vous avez raison, adapa. Simple et pertinent. Merci.

X
0 points

Excellent article.

La première partie sur le terrorisme d’état est intéressante.
Elle implique entre autre cette interrogation : Pour imposer son autorité , l’état doit-il nécessairement user de la terreur ?
La philosophie politique s’est longtemps penché sur cette question apportant un semblant de réponse..Le pouvoir s’oppose de manière juste lorsque le souverain ou l’état use de L’Autorité avec un grand A, cette autorité qui repose sur le charisme ou la déférence et qui fait que le peuple obeit naturellement et sainement à l’instance au pouvoir.

Cet idéal est-il applicable dans la réalité ? C’est plus difficile.

X
0 points

Entièrement d’accord avec adapa.