Les enjeux politiques du terrorisme

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’humanité, nous retrouvons l’usage et la prat

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mardi 21 avril 2009

A Tayssir Allouni, Sami Al Hajj et à toutes les victimes de l’arbitraire, dans le monde.

“De notre temps, la relation entre Etat et violence est tout particulièrement intime. Depuis toujours les groupements politiques les plus divers – à commencé par la parentèle – ont tous tenu la violence physique pour le moyen normal du pouvoir”. Max Weber

La thèse nous présentant les différents actes de violence qui ont émaillé la scène internationale, du Proche au Moyen-Orient, en passant par l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis, de la chute de l’Union soviétique à nos jours, comme autant d’actes de terrorisme, aveugles, barbares, dénués de significations et donc de légitimité est, dans nos sociétés, une thèse depuis bien longtemps unanime. Cette thèse est très largement relayée par les médias, les divers "analystes" et géopoliticiens, et constitue quasiment l’unique grille de lecture des conflits post-guerre froide. Elle n’est pas nouvelle. Des historiens nous diraient même qu’elle est fondatrice d’une certaine pensée politique établie autour du primat de l’Etat sur l’individu.

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’humanité, nous retrouvons l’usage et la pratique, sous diverses formes, de comportements et d’agissements terroristes. Des peuples guerriers tels que les Vikings, les Mongols ou les Romains ont notoirement érigé en pratique la torture et l’assassinat de massse, dans le but de soumettre des populations à leurs jougs.

I) Une définition volatile

Qu’est-ce que le terrorisme ?

Le Robert le définit comme “l’emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique (prise, conservation, exercice du pouvoir) et spécialement l’ensemble des actes de violence, des attentats, des prises d’otages civils qu’une organisation politique commet pour impressionner un pays.”

Un premier niveau de signification nous renvoie ainsi à l’emploi de la violence contre des civils, à des fins politiques.

Il est révélateur de constater que Le Robert n’emploie pas le terme d’état mais de pays pour désigner le sens usuel du destinataire de cette violence. Et pour cause, le premier usage de cette notion de terrorisme est lié au processus historique de formation de la modernité politique et de transformation de l’Etat, qui accompagna la Révolution française : “Politique de terreur des années 1793-1794, en France” .

Le premier sens historique, moderne et contemporain de cette notion, désigne donc un terrorisme d’état. Nous y reviendrons.

Une des problématiques essentielles du terrorisme est son rapport à la morale, la condamnation morale dont il fait l’objet étant l’aspect le plus récurrent dans les débats qu’il nourrit. Cet aspect renvoie directement à la question de la résistance armée et de la légitimité des moyens qu’elle peut employer. Nous n’aborderons pas, dans ce texte, ce point car il nécessite à lui seul un long développement. Seule la nature éminemment politique du terrorisme sera, ici, examinée.

Si cette sémantique du terrorisme ne fait pas l’objet d’un consensus universel, étant donné les enjeux politiques qu’elle recoupe, elle s’est néanmoins imposée comme une notion incontournable, dans le vocabulaire des acteurs institutionnels internationaux.

Expert sur cette question, Alex Schmid proposa à l’ONU en 1988 et 1992, deux définitions, dans plusieurs rapports officiels, qui forment actuellement la trame de son utilisation.

"Le terrorisme est une méthode qui s’inspire de l’anxiété des actes violents répétitifs, employés par des individus (semi) clandestins, des groupes ou des états acteurs, pour des raisons particulières, criminelles ou politiques par lesquelles – à la différence d’assassinats- les objectifs directs de violence ne sont plus les principaux objectifs. Les victimes directes de cette violence sont généralement choisies au hasard (cibles d’occasion) ou séléctionnées (cibles représentatives ou symboliques) issues d’une population cible, et servant à générer des messages.

La menace- et la violence-basées sur le processus de communication entre les terroristes (organisations), les victimes et les principales cibles sont utilisés pour manipuler le principal but (l’audience, l’établissement d’un climat de terreur) avec pour objectif , les demandes (exigences) ou l’attention, dépendant du climat d’intimidation, de coercition, ou de propagande qui est toujours recherchée1".

Cette définition de Schmid reprend l’usage de la violence à des fins politiques, qui peut émaner de l’Etat, en insistant sur l’aspect psychologique de cette stratégie (anxiété des actes violents répétitifs), centrale. La peur et l’intimidation deviennent les moyens indispensables d’atteindre des objectifs politiques.

Une autre définition complémentaire d’Alex Schmid élargit ce premier sens et l’intègre au contexte socio-politique qui différencie le temps de paix et le temps de guerre.

“Il pourrait être pertinent de prendre le consensus actuel sur ce que constituent les crimes de guerre comme point de départ. Si le sens des crimes de guerre – des attaques délibérées contre des civils, des prises d’otages, des prisonniers tués- est étendu en temps de paix, nous pouvons plus simplement définir les actes de terrorisme comme des temps de paix équivalents aux temps de guerre2.”

L’arme du fort ?

Autrement dit, le caractère destabilisant d’une stratégie terroriste proviendrait du fait quelle imposerait une logique de guerre et d’assassinat, en temps de paix, c’est à dire de guerre non déclaré, dans les termes conventionnels de ce qui définit la guerre (conflit entre deux états souverains, précédé d’ultimatum). Un sens cette-fois ci plus problématique, car il s’oriente nettement vers une caractéristique groupusculaire, favorable à l’interprétation du terrorisme comme un phénomène non-étatique. Ce qu’il est loin d’être seulement.

En effet, longtemps présenté comme l’expression par excellence de “l’arme du faible contre le fort”, de ce que les analystes appellent la guerre asymétrique (pendant de la guerre disymétrique), le terrorisme s’est toujours présenté comme la manifestation d’une double relation politique entre état et organisation non étatique, la plupart des phénomènes terroristes groupusculaires étant eux-mêmes des réponses à des politiques de violence terroristes étatiques.

Le philosophe contemporain Jacques Derrida évoque ce lien indissoluble et quasi-génétique entre Etat et terrorisme. “Si on se réfère aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme, qu’y trouve-t-on ? La référence à un crime contre la vie humaine en violation des lois (nationales ou internationales) y implique à la fois la distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées être civiles) et une finalité politique (influencer ou changer la politique d’un pays en terrorisant sa population civile). Ces définitions n’excluent donc pas le « terrorisme d’Etat ». Tous les terroristes du monde prétendent répliquer, pour se défendre, à un terrorisme d’Etat antérieur qui, ne disant pas son nom, se couvre de toutes sortes de justifications plus ou moins crédibles3. »

Un lien qui a déterminé le sens et le destin de ce concept sur les plans historique, philosophique et politique.

Historique d’abord. La matrice du terrorisme est une matrice étatique. La première forme de terrorisme systématique, moderne, est née immédiatement au cours des années post-révolutionnaire françaises(1793-94), sous ce qu’on a appelé la Terreur, qui a constitué le modèle prototypique des formes ultérieurs de terrorismes d’état.

Mais que fut, au juste, la Terreur ?

II)La Terreur : matrice originelle du terrorisme d’état

Pour le comprendre, il est nécessaire de rappeler brièvement les circonstances politiques qui ont rendu possible cet épisode sanglant de la fondation républicaine.

Nous sommes en 1793. La Convention, qui est l’assemblée révolutionnaire siègeante, met en place les bases du nouveau pouvoir républicain, en même temps qu’elle liquide l’héritage monarchique. Une politique qui provoque rapidement une levée de boucliers, dans les vieilles monarchies européennes.

“L’exécution de Louis XVI et les annexions de la Convention provoquèrent au début de 1793 une coalition contre la France (…) La première coalition comprit, outre ces deux états (l’Angleterre et la Hollande), l’Autriche et la Prusse, toujours en guerre contre la France, puis l’Espagne et le Portugal, la Sardaigne, le royaume de Naples, plus tard même les Etats allemands et, officiellement, la Russie. La coalition remporta immédiatement de grands succès4.”

A cette offensive européenne, la Convention répond par la levée de 300 000 volontaires, ce qui provoque le soulèvement des Vendéens, entre le 10 et le 15 mars 1793, qui refusèrent en masse la Constitution civile du clergé et les mesures prises contre les prêtres dits réfractaires. Rapidement, les Vendéens s’emparent des communes de Cholet, Saumur et font le siège de Nantes.

Ce contexte d’un double front anti-révolutionnaire de l’intérieur et de l’extérieur va provoquer la mise en place rapide d’un système de défense bureaucratique et policier ultra-répressif. Les germes de la Terreur sont posés.

“Sous la pression des éléments les plus avancés de la population parisienne, ceux qu’on appellera les Enragés, la Convention créa à Paris un Tribunal révolutionnaire et dans chaque commune, des Comités de surveillance pour rechercher les suspects. Elle vota également la formation d’un Comité de salut public chargé de prendre toutes les mesures nécessaire pour sauver l’Etat.

Les échecs militaires avaient donc pour première conséquence l’établissement d’un régime de dictature5.”

Deux premières leçons cruciales peuvent être tirées de ces évènements. La mise en place d’une stratégie terroriste, loin d’être une option parmi d’autres, fruit d’une décision librement consentie, est largement conditionnée par les circonstances historiques et le contexte politico-militaire d’un Etat. Le péril et le “salut” de l’Etat la justifie aux yeux de ses auteurs.

Mais une telle stratégie suppose au préalable un processus de coercition interne, anti-démocratique et inconciliable avec les principes d’un Etat de droit.

“Pour rassurer l’opinion des départements, émue par le coup de force du 2 juin, les Montagnards votèrent, le 24 juin 1793, une Constitution très libérale. Mais, devant l’immensité des périls intérieurs et extérieurs, qui menaçaient la France, ils jugèrent que son application immédiate était impossible et ils lui substituèrent provisoirement un régime de dictature, qu’ils appelèrent Gouvernement révolutionnaire. Le 10 octobre 1793, la Convention décréta : “Le gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu’à la paix.”

Le gouvernement révolutionnaire ne prit forme que lentement et il se modifia sans cesse au gré des nécessités6.”

C’est ainsi que pour préserver la République, fut instituer la dictature, et le terrorisme d’état, pour sauver l’état.

“Pour vaincre, le Comité de Salut public devait éliminer toute opposition. L’ensemble des moyens de contrainte auxquels la Convention recourut constitue ce qu’on appelle la Terreur. Le gouvernement révolutionnaire fut un gouvernement terroriste et la police politique y prit un développement extraordinaire. Dans chaque commune un Comité révolutionnaire surveillait les étrangers, délivrait les certificats de civisme, dressait la liste des suspects avec pouvoir de décerner contre eux des mandats d’arrêt, veillait à l’application des lois révolutionnaires (…) les jugements étaient sans appel et les biens des condamnés à mort acquis à la République7.”

L’ennemi intérieur

Autre enseignement : dans un contexte de danger politique, de double menace interne et externe, les premières victimes d’un appareil politique, sont toujours les étrangers. Suspects idéaux, ils forment une frange caractéristique, une cible privilégiée pour le système répressif d’état. Absence de loyauté, allégeance cachée, sont les formes de soupçon les plus courantes qui leurs sont attribués.

Une fois définies les catégories de la population dites dangereuses pour l’Etat (réellement ou potentiellement), le processus d’élimination physique (processus aujourd’hui transféré sur le plan symbolique, d’élimination médiatique) est rapidement déclenché. Les instruments du pouvoir (tribunaux, police) sont alors monopolisés pour procéder à la purge.

“Pour sauver la France, les Conventionnels prirent des mesures qu’ils n’auraient jamais votées en temps de paix (…) Désormais l’individu était entièrement sacrifié à l’état ; toutes les libertés étaient provisoirement suspendues et un régime de dictature s’instaurait, chaque jour plus tyrannique. Plus de séparation des pouvoirs, plus d’élections, plus de liberté de la presse. Tous les citoyens et jusqu’aux enfants dans les écoles devaient partager les mêmes haines et les mêmes enthousiasmes que le gouvernement. Le fanatisme devenait une vertu et la dénonciation un devoir : enfin, en place du cosmopolitisme de la Constituante, la Convention prêchait un chauvinisme exaspéré8.”

Ceci illustre à quel point et de quelle manière des circonstances extrêmes sur le plan politique, économique (famine) et militaire, peuvent changer et bouleverser une structure étatique, et au-delà, une société tout entière. Les libertés sont confisquées, les individus sacrifiés à l’Etat, les haines politiques attisées et l’ultra-nationalisme, célébré.

Le dernier acte de ce processus sanglant fut le vote de deux lois. Celle dite des suspects (17 septembre 1793) qui codifia toute une série de mesures et les catégories de suspects, concernés par ces mesures, ouvrira la voie à une autre loi, bien plus dangereuse, celle du 22 Prairial, conséquences directes des développements radicaux de la pensée de Robespierre. “La première maxime de votre politique doit être qu’on conduit le peuple par la raison et les ennemis du peuple par la terreur...Il n’ y a de citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les conspirateurs, ne sont pour elle que des étrangers, ou plutôt des ennemis...Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la République ou périr avec elle...Le gouvernement de la révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie9.” Il est intéressant de constater que là-encore, tout transpire dans ce discours, tout y est. La figure de l’étranger, de l’ennemi intérieur, contre lequel toute violence d’état devient légitime, va devenir une constante de la stratégie terroriste étatique. Le Patriot Act, loi sécuritaire extrêmement répressive, voté en octobre 2001, par l’administration Bush, dans la lignée du 11 septembre, nous en rappelle l’amère réalité.

Ces deux lois, points d’orgue, clefs de voûte de la légitimation du crime, organisé sur le territoire français, déclencheront une vague de décapitation sans précédent dans le pays. Elles libèreront une violence politique qui, à la faveur des circonstances radicales du moment, deviendra aveugle et sans contrôle, allant jusqu’à engloutir ses propres fils. Saint-Just et Robespierre, qui l’établirent, puis Danton et Desmoulins, qui le combattirent, finiront décapités, victimes de ce terrorisme d’état. C’est, pour reprendre l’expression de l’historien Jean Massin, “le vertige de la Terreur”. Plus de 200 exécutions à Paris, 300 à Bordeaux, 400 à Marseille, 2000 à Lyon et sans doute 3000 à Nantes où “le représentant Carrier, aidé des terroristes locaux, employa, pour vider les prisons encombrées de Vendéens, le procédé sommaire des “noyades” dans la Loire10.”

Des circonstances historiques périlleuses, un climat de fanatisme et de haine exacerbé, des libertés politiques suspendues, des suspicions anti-étrangers organisées, une loi de légitimation criminelle : telles furent les étapes fondatrices de ce qui devint la première forme moderne de terrorisme d’état.

Un terrorisme historique qui reposait sur un fondement philosophique implicite : le monopole légitime de la violence, par l’Etat. “L’histoire politique du mot « terrorisme » dérive largement de la référence à la Terreur révolutionnaire française, qui fut exercée au nom de l’Etat et qui supposait justement le monopole légal de la violence11.”

III) L’Etat ou le monopole légal de la violence

Ce que Derrida énonce là, comme éclaircissement sur la raison profonde et le fondement du terrorisme d’état, tire sa source d’une définition célèbre, dans l’histoire de la pensée politique européenne. Celle de Max Weber, formulée dans le Savant et le Politique. “Il faut concevoir l’Etat contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire donné- la notion de territoire étant l’une de ses caractéristiques- revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. Ce qui est en effet le propre de notre époque, c’est qu’elle n’accorde à tous les autres groupements ou aux individus le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l’Etat la tolère : celui-ci passe donc pour l’unique source du “droit à la violence12.”

Cette définition, très originale, reprend les thèses marxistes, formulées par Trotsky, que Weber cite explicitement. “Tout état est fondé sur la force”, disait un jour Trotsky à Brest-Litovsk. En effet, cela est vrai. S’il n’existait que des structures sociales d’où toute violence serait absente, le concept d’état aurait alors disparu et il ne subsisterait que ce qu’on appelle, au sens propre du terme, l’”anarchie”. La violence n’est évidemment pas l’unique moyen normal de l’état - cela ne fait aucun doute – mais elle est son moyen spécifique. De notre temps, la relation entre Etat et violence est tout particulièrement intime. Depuis toujours les groupements politiques les plus divers – à commencé par la parentèle – ont tous tenu la violence physique pour le moyen normal du pouvoir13.”

Il est révélateur de constater la filiation manifeste qui peut relier la période de la Terreur (1793-94) dont on sait qu’elle nourrit et inspira nombre de considérations idéologiques de Lénine et Trotsky, la condamnation morale de principe des marxistes au sujet de la violence inhérente de l’Etat, instrument d’oppression de la bourgeoisie contre le prolétariat, et les thèses de Weber.

L’intérêt de cette analyse wébérienne est multiple. Elle rompt avec une tradition philosophique qui remonte à Platon et, plus proche de nous, de Montesquieu, de classification morale des régimes politiques. “Comme il faut de la vertu dans une république, et dans une monarchie, de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique et l’honneur y serait dangereux14.”

Dans cette perspective, la violence apparait désormais comme la chose au monde la mieux partagée, par les Etats, quelque soit la nature politique de leurs régimes. C’est en sociologue avisé que se positionne ici Weber et non en idéologue patenté. Il tente de définir ce qui constitue l’essence ou plutôt la caractéristique phénoménologique la plus spécifique de l’Etat. “Qu’est-ce qu’un Etat ? Lui non plus ne se laisse pas définir sociologiquement par le contenu de ce qu’il fait. Il n’existe en effet presque aucune tâche dont ne se soit occupé un jour un groupement politique quelconque ; d’un autre côté il n’existe pas non plus de tâches dont on puisse dire qu’elles aient de tout temps, du moins exclusivement , appartenu en propre aux groupements politiques que nous appelons aujourd’hui Etats ou qui ont été historiquement les précurseurs de l’Etat moderne. Celui-ci ne se laisse définir sociologiquement que par le moyen spécifique qui lui est propre, ainsi qu’à tout autre groupement politique, à savoir la violence physique15.”

Il faut ajouter, pour être tout à fait honnête avec Weber, qu’il complète cette définition d’une condition indispensable à la pérennité du pouvoir : la légitimité. Weber la distingue de trois sortes : la tradition, le charisme et la légalité. Un Etat ne peut donc exercer et revendiquer durablement cette violence qu’’à travers le filtre de la légitimité, déclinée sous ces trois formes.

Ceci étant dit, cette condition de la légitimité “webérienne” est telle qu’elle s’applique à tout les types de régimes politiques, sans exception. Nous revoilà donc en présence de l’Etat, acteur privilégié d’une violence qu’il s’attribue, exclusivement, comme légitime.

IV) Le terrorisme comme excommunication politique

L’emploi de la catégorie de terroriste est un emploi éminemment politique. Le terrorisme est un concept politique, largement produit et utilisé par l’Etat, à des fins d’usage interne ou externe. Bon nombre de mouvements armés, qui ont pratiqué le terrorisme, ont évolué dans cette voie en réaction à une gestion toujours exclusiviste de l’Etat. Refus de reconnaissance de droits civiques, politiques oppressives menées contre des minorités, domination coloniale, ont toujours été les ferments les plus naturels du terrorisme. L’exemple du FLN et du nationalisme algérien est à cet égard, démonstratif.

Nous pouvons même aller plus loin en affirmant, dans la pure tradition schmittienne16, que nous avons affaire, ici, à un concept équivalent, sur le plan politique, à l’excommunication religieuse. Comme l’excommunication, le recours au concept de terrorisme et à la catégorie de terroriste, permet à ses auteurs de neutraliser un ennemi politique, de l’isoler en le rangeant définitivement au ban de la société et, ce faisant, de justifier sa “liquidation”. L’accusation de terrorisme, prive en général un citoyen de son statut social, civique et le met vite en marge de la société. Ce qui en fait, pour les régimes sécuritaires, un levier de contrôle social implacable.

“Le terrorisme d’Etat ou para-étatique est une forme de terrorisme qui provoque toujours plus de victimes que le terrorisme publicitaire (celui pratiqué par des groupuscules), son but n’étant pas de se présenter comme un coup de théâtre mais de terroriser en liquidant souvent massivement les oppositions effectives ou potentielles. Souvent l’Etat fait officiellement cette “remise en ordre”... Le terrorisme répressif est depuis toujours l’arme de la tyrannie et du depotisme17.”

L’une de ces armes les plus efficaces étant la torture, définie à juste titre par Paul Wilkinson, spécialiste britannique du terrorisme, comme “la forme extrême de la terreur individualisée”

La fabrique du terrorisme

On peut avoir une idée assez précise de cette méthode en observant la manière dont les états les plus autocratiques du monde arabe, utilise cet outil terroriste, contre la société civile et au profit d’alliances géostratégiques, le plus souvent atlantiste.

Ainsi de l’Egypte, dans l’affaire Sorokine18. “Il s’agit d’une initiative des services égyptiens pour se faire valoir auprès des Etats-Unis et d’Israël, en créant des « terroristes ». Des rafles, arrestations et tortures sont pratiqués dans les milieux étudiants turc, arabes et français, rarement dans le but de démanteler des réseaux mais davantage pour créer un climat de peur et de suspicion, une sorte de pression préventive. Il existe une concurrence entre les régimes arabes pour savoir qui arrêtera et torturera le mieux, qui sera le bon élève de cette lutte.

Ces régimes ont perdu toute légitimité, comme la redistribution des richesses qui faisaient leur notoriété dans les années soixante-dix. La privatisation a mis fin à tout cela.

Résultat : face à la montée de la contestation politique et sociale, le seul moyen pour le pouvoir de se maintenir, est d’entretenir un climat de peur. Le message est : « Il peut vous arriver des problèmes19 ».

Au demeurant, il s’agit d’une lointaine réminiscence d’une vieille tradition démocratique que l’on retrouve cinq siècles avant J-C, à Athènes. A cette époque, on parle d’ostracisme, ce qui signifie, pour un citoyen grec, un banissement de dix années. Un procédé que les factions politiques employaient couramment pour se débarasser mutuellement de leurs “ennemis”, comme le rapporte Plutarque20.

“Comme pour beaucoup de notions juridiques dont les enjeux sont très graves, ce qui reste obscur, dogmatique ou pré-critique dans ces concepts n’empêche pas les pouvoirs en place et dits légitimes de s’en servir quand cela leur paraît opportun. Au contraire, plus un concept est confus, plus il est docile et son appropriation opportuniste. C’est d’ailleurs à la suite de ces décisions précipitées, sans débat philosophique au sujet du « terrorisme international » et de sa condamnation, que l’ONU a autorisé les Etats-Unis à utiliser tous les moyens jugés opportuns et appropriés par l’administration américaine pour se protéger devant ledit « terrorisme international 21 ».

Des sicaires de Bar Giora, dans la Palestine de l’an 66, à l’armée secrète de Jean Moulin, en passant par le FLN algérien, cette posture stratégique de délégitimation politique est devenue un classique des “offensives” coloniales. Ce qui explique la remarquable persistance de ce concept et le fait que la plupart des mouvements de résistances armées furent qualifiés de “terroristes”, par des Etats/Empires prédateurs.

D’un point de vue politique et militaire, les choses sont plus claires s’il l’on comprend qu’il fut prévisible que l’ensemble des mouvements révolutionnaires de résistance armée qu’ils soient ou qu’ils furent nationalistes, religieux ou marxistes, aient souhaité transformer une victoire militaire en acquis politique durable, à savoir la fondation d’un Etat ou d’un régime politique résolument différent du passé. Avec comme principale caractéristique, la volonté d’officialiser, de légitimer et d’obtenir la reconnaissance légale par tous, de cet acquis politique, conquis par des moyens armés, initialement considérés comme illégaux.

Une fois cette reconnaissance obtenue, ces anciens mouvements, transmués en gouvernements, rejettent, renient et condamnent totalement tout usage de la violence armée et toute forme de guérillas, quelque soit le groupe qui la provoquera, pour la raison évidente que ces mouvements constituent des menaces pour ces Etats établis ou pour les politiques qu’ils mènent. Une menace par les moyens employés, à savoir la violence armée, mais aussi par le discours et l’idéologie revendiqués par ces mouvements, qui peuvent représenter des sources de légitimés idéologiques, morales et politiques alternatives à celles de l’Etat. C’est le cas de l’islam, envisagé comme discours et matrice de légitimation politique.

« Menace violente pour la société ou danger pour la république, l’Islam fondamentaliste apparaît donc sous l’œil des services de renseignement comme problématique a priori. Pour eux, il cumule en effet une dimension trans-nationale (cohérent avec la manipulation étrangère), de fortes communautés implantées dans les Etats occidentaux, mais occupant des positions basses dans les hiérarchies sociales, et une idéologie hostile à l’ordre social et politique dominant. Cet Islam se présente de la sorte comme un projet global de subversion susceptible de se substituer au communisme, frappé par les restructurations du capitalisme post-fordiste et l’effondrement de l’URSS. Il prend sa place dans le discours de pouvoir et de normalisation décrit par Michel Foucault, et dans lequel la société « sera menacée par un certain nombre d’éléments hétérogènes, mais qui ne lui sont pas essentiels, qui ne partagent pas le corps social, le corps vivant de la société, en deux parties, mais qui sont en quelque sorte accidentels. Ce sera l’idée d’étrangers qui se sont infiltrés, ce sera le thème des déviants qui sont les sous-produits de cette société ». De là, les discours sur l’altérité irréductible des musulmans (comme hier, des classes dangereuses), la focalisation sur les convertis et le renforcement du contrôle policier22. »

Par ailleurs, l’utilisation de ce terme de terrorisme poursuit d’autres objectifs. L’un d’entre eux est de nier purement et simplement les causes et la nature politique des mouvements faisant usage de cette violence armée. Il s’agit de fermer toute fenêtre de reconnaissance à ces mouvements et de leur nier toute forme de légitimité, afin de les isoler, en les privant d’un soutien politique pouvant provenir d’états ou d’opinions publiques.

Pour ces états, il n’y a jamais, dans ces cas précis, de guerre, c’est à dire de lutte armée visant des buts politiques bien précis et pouvant s’inscrire dans un certain cadre légal et international, mais toujours des luttes anti-terroristes face à des groupes faisant usage de la violence de manière irrationnelle, sans buts, et donc sans droits. Une conception répressive qui s’oppose directement à la défense des droits de l’homme dont ne jouissent jamais les peuples engagés dans des conflits les confrontant à des Etats. Nous avons affaire ici à un discours typique de propagande, s’inscrivant dans une stratégie de guerre psychologique classique, doublée d’une disposition habile à exploiter les insuffisance juridiques du droit international.

Enfin, l’emploi du vocable terroriste permet à des états, aux politiques impérialistes et coloniales, d’inverser la culpabilité morale de leurs actes en la dérivant sur leurs victimes, pour s’en disculper de la manière la plus commode.

V) Du terrorisme à la violence politique : une solution crédible

 Pour sortir de cette impasse, de ce glissement inévitable et de cette instrumentalisation politique où « des terroristes peuvent être loués comme des combattants de la liberté dans un contexte (par exemple dans la lutte contre l’occupant soviétique en Afghanistan) et dénoncés comme des terroristes dans un autre (souvent les mêmes combattants, avec les mêmes armes, aujourd’hui) 23 », il devient nécessaire de lui substituer une autre notion, moins ambigüe et plus pertinente.

Des politologues comme Philippe Braud ou Laurent Bonelli ont proposé la notion phénoménologique de violence politique, comme substitut crédible au terrorisme.

« D’abord, parler de « violence politique » et non de « terrorisme » permet d’éviter les impasses auxquelles conduit immanquablement l’usage de ce terme politiquement et moralement connoté. En effet, « terrorisme » ne décrit pas une réalité objective, qui s’imposerait à tous. L’armée allemande utilisait ce terme pour parler pour les résistants français, la Russie le fait pour les combattants tchétchènes et la Colombie pour les FARC, la Turquie pour le PKK, etc. Dans le même registre, Yasser Arafat était considéré comme un « terroriste », jusqu’à ce qu’il devienne président de l’autorité Palestinienne, de même que le Front de libération national (FLN) algérien, avant d’accéder au pouvoir après l’indépendance. D’ailleurs, aucun groupe clandestin ne se revendique comme tel préférant selon les cas « combattants de la liberté », « nationalistes », « avant-garde du prolétariat », « soldats de l’Islam », etc. L’apposition du label « terrorisme » – comme d’ailleurs celui de « bandit » – n’est de la sorte qu’un instrument ordinaire de délégitimation de certains mouvements et de leurs revendications, un instrument de négation de la nature politique du conflit24".

Cette solution a le mérite de la précision et de la clarté analytique. Elle n’induit pas de jugement de valeur moral ou politique, mais se situe exclusivement du côté du phénomène.

De là à revendiquer"une approche clinique de la violence25", dans le traitement d’un phénomène, à tous points de vue, politique, il n’ y a qu’un pas à franchir. Celui de l’audace.

Notes

1-Traduit de l’anglais, des archives du site United nations Office on Drugs and crime, in http://wikiwix.com/cache/ ?url=http://www.unodc.org/unodc/terrorism_definitions.html

2- ibid

3- Qu’est-ce que le terrorisme international ?, Le Monde diplomatique, février 2004.

4- Les Révolutions, in L’histoire, par les historiens Alba, Isaac, Michaud et Pouthas, éditions Marabout.

5- ibid

6- ibid

7- ibid

8- ibid

9- Robespierre, Discours du 17 pluviôse, cité in “Robespierre” de Jean Massin, p 224, éditions Portraits de l’histoire.

10- Les Révolutions, ibid.

11-Qu’est-ce que le terrorisme international ?, ibid.

12- Le Savant et le Politique, p 100-102, collection 10-18.

13- ibid.

14- De l’Esprit des lois, Montesquieu (III, 9).

15- Le Savant et le Politique, p 100-102, collection 10-18.

16- Le Carl Schmitt de la “Théologie politique”, éditions Gallimard, qui débute le troisième chapitre de son oeuvre par cette analyse remarquable : “Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés. Et c’est vrai non seulement de leur développement historique, parce qu’ils ont été transférés de la théologie à la théorie de l’Etat – du fait, par exemple,, que le Dieu tout-puissant est devenu le législateur omnipotent-, mais aussi de leur structure systématique, dont la connaissance est nécessaire pour une analyse sociologique de ces concepts” (p 46).

17- Gérard Chaliand, Terrorismes et guérillas, édition Flammarion, p 120.

18- Du nom de Youri Sorokine, étudiant français, converti à l’islam, parti en Egypte pour faire des études et arrêté, le 25 novembre 2006, au cours d’une rafle dans les milieux étudiants, par la police égyptienne (am daoula). Sorokine, après avoir subi des sévices , sera finalement relâché, disculpé et rentrera en France. 

19-Entretien avec Vincent Geisser (mars 2007).

20- Vie d’Aristide (VII, 7–8)

21- Derrida, in “Qu’est-ce que le terrorisme international ?”, Le Monde diplomatique, février 2004.

22-Laurent Bonelli, « Un ennemi « anonyme et sans visage ». Renseignement, exception et suspicion après le 11 septembre 2001 », Cultures & Conflits, 58, été 2005.

23-Qu’est-ce que le terrorisme international ?, Le Monde diplomatique, février 2004.

24- Laurent Bonelli, ibid.

25- Philippe Braud, Violences politiques, éditions Points essais.

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