l’hypothèse du « raz-de-marée » islamiste aux législatives de 2007 au Maroc

Contrairement aux inquiétudes de la classe politique traditionnelle du Maroc, l’action conjuguée de plusie

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dimanche 2 septembre 2007

Contrairement aux inquiétudes de la classe politique traditionnelle du Maroc, l’action conjuguée de plusieurs facteurs et acteurs lors des élections législatives de septembre 2007 ferait en sorte que le raz-de-marée islamiste tant redouté n’aura pas lieu et donc l’islamiste Parti de justice et de développement ne pourra rafler la majorité des sièges à la Chambre des représentants.

Dans un contexte de crise économique et de mauvaise gouvernance, les islamistes ne cessent de renforcer leur position face à une classe politique traditionnelle vieillissante et en perte de vitesse. C’est pourquoi, en prévision des élections législatives de septembre 2007, les adversaires du Parti de justice et de développement (PJD) s’inquiètent d’un éventuel raz-de-marée islamiste déferlant sur le pays et permettant à ce parti de rafler la majorité des sièges.

Dans cette étude consacrée à l’analyse de ce pronostic alarmiste, nous partons d’une hypothèse contraire pour affirmer que l’action conjuguée de plusieurs facteurs ferait en sorte qu’il n’y aurait pas de raz-de-marée islamiste aux élections législatives de 2007. Par conséquent, ces consultations nationales ne feraient pas du PJD le parti majoritaire dans la Chambre basse du parlement.

I. CONTEXTE POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE DU MAROC

Le PJD est le seul parti islamiste légal au Maroc. Contrairement à son puissant concurrent : le Groupe Justice et Bienfaisance (GJB) qui demeure non reconnu, ce parti reconnaît la légitimité religieuse de la monarchie. (1) Il est présent dans quatre niveaux des institutions politiques du pays : le parlement, les conseils régionaux, les assemblées préfectorales et provinciales, et les conseils municipaux et communaux. Lors des élections législatives de septembre 2002, ce parti a récolté 42 sièges dans une Chambre basse de 325 députés (13%). Il s’y est ainsi classé comme troisième parti et s’est imposé comme la principale force d’opposition.

Depuis ces élections, cette formation islamiste n’a cessé de renforcer sa position dans la société, d’élargir sa base et d’étoffer son membership. Ses congrès nationaux réguliers ont été l’occasion de renouveler, de rajeunir et de « féminiser » son leadership. En face, la classe politique traditionnelle s’est révélée plus que jamais divisée, sclérosée, anti-démocratique et incapable de se renouveler.

Ses partis politiques demeurent plus que jamais tenus de mains fermes par des gérontocraties politiques déphasées par rapport à une société très jeune. En plus de cette rupture de générations, cette élite politique se trouve en porte-à faux avec ce qu’elle dit être quand son discours démocratique favorable à la circulation des ressources du pouvoir entre différents groupes sociaux, se trouve contredit par sa propre gestion autocratique et clientéliste des organisations politiques et sociales qu’elle contrôle. En cela, elle partage avec le régime une culture monarchique conservatrice des ressources du pouvoir et peu ouverte à la rénovation effective.

Après un exercice de près de dix ans d’un cabinet de « transition » qui avait soulevé en 1998 beaucoup d’espoir, (2) le pays n’a pas résorbé sa fracture sociale pour cause notamment de crise économique et de mauvaise gouvernance. Il se classe au 125e rang de l’Indicateur du développement humain (2002) des Nations unies. Près de la moitié de sa population âgée de 15 ans et plus est analphabète (49,3%). Plus du tiers de la population (34,5%) est pauvre, avec 14,3% vivant avec $2 par jour. (3) Les rangs des chômeurs, dont ceux diplômés des cycles supérieurs, ne cessent de se gonfler. L’approche un peu plus chaque jour de la date fatidique de 2010, date de la levée des barrières douanières avec l’Union européenne, est appréhendée avec angoisse.

Plusieurs secteurs économiques du pays ont le sentiment qu’ils n’ont pas eu assez de temps et de moyens pour se préparer adéquatement à cette ouverture économique. Ils pensent qu’une fois encore ce sont les mêmes groupes sociaux, c’est-à-dire les gros joueurs économiques proches de la Couronne, qui auront plus d’atouts pour éviter le pire ; alors qu’eux se verront amputer de pans entiers de leurs secteurs d’activité, notamment dans le milieu du textile et du prêt-à-porter. Déjà, la concurrence chinoise dans ce domaine a fait du mal à ce secteur. En plus d’avoir raté son rendez-vous avec la croissance et le développement économique, ce cabinet de « transition » n’a pu engager le pays sur la voie d’une réelle démocratisation.

Ce sont ces contextes politique et économique de crise qui expliquent l’inquiétude des adversaires du PJD de le voir devenir parti majoritaire dans la Chambre des représentants au lendemain des élections législatives de 2007. Cette appréhension est également partagée par de nombreux observateurs internationaux en Europe comme aux États-Unis. (4) Mais plusieurs obstacles éloigneront la coupe des lèvres islamistes !

II. LES OBSTACLES AU RAZ-DE-MARÉE ISLAMISTE REDOUTÉ AU MAROC

Il est vrai que ce contexte de double crise n’est pas à l’avantage de la classe politique traditionnelle. Cela dit, l’influence conjuguée de quatre facteurs importants ferait en sorte que le raz-de-marée islamiste redouté se révélerait plus une vue de l’esprit qu’une possibilité réaliste.

L’impact prévisible de l’action de ces quatre défis sur les opportunités islamistes n’aura pas les mêmes retombées. Les trois premiers de ces facteurs sont hors du contrôle du PJD alors que le dernier le touche comme structure partisane. Ces facteurs sont la volonté royale, la réaction du « bloc » socio-politique anti-islamiste, la position de son frère-ennemi : le GJB, et la dynamique du PJD lui-même à l’approche des élections.

1.De la volonté royale et de quelques-uns de ses atouts

La monarchie marocaine contrôle les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Permettra-t-elle cette fois au parti islamiste de présenter ses candidats dans l’ensemble des circonscriptions électorales ou le persuadera-t-elle, comme en 2002, de faire preuve d’auto-retenue électorale, en limitant le nombre de ses candidatures et donc des éventuels sièges gagnés par le PJD ? Voudra-t-elle composer avec un parti islamiste puissant et majoritaire à la Chambre des représentants, advenant un hypothétique « raz-de-marée », ou préférera-t-elle priver les islamistes légalistes de leur victoire pour garder, à l’adresse du monde extérieur, une image d’un pouvoir en contrôle de la situation ?

Mais que son choix se porte sur l’une ou l’autre de ces deux hypothèses, elle demeurera le dernier arbitre des élections et du remodelage à sa guise de la carte politique du pays. En contrôlant notamment le ministère de l’Intérieur, seul architecte des opérations électorales, son contrôle technique s’exerce à travers, entre autres, le modelage du type de scrutin et du découpage électoral ainsi que du seuil d’éligibilité adopté. Son contrôle du marché électoral renforce cette situation.

Au niveau du mode de scrutin, il semble que celui qui va être adopté sera le même que celui utilisé en 2002, c’est-à-dire celui proportionnel de liste avec le principe du plus fort reste. L’enjeu principal de ce type est essentiellement de faire porter le vote non sur des personnalités locales, fortes de la loyauté de réseaux de clientèle, mais sur les partis et favoriser ainsi l’émergence d’un système politique de partis.

Son adoption est censée également pousser les petits partis à se regrouper dans des formations plus grandes et limiter ainsi l’éclatement du paysage partisan, situation qui est à l’avantage des islamistes. Tout comme les partis de la gauche gouvernementale, le PJD, un parti essentiellement de cadres, est favorable à ce type de scrutin car il offre à son élite politique deux avantages principaux.

D’abord, contrairement au mode uninominal abandonné qui renforce les chances d’élection des notables, ce type de rechange est de nature à favoriser plus les membres de l’élite d’un parti, et donc du PJD. Ensuite, une fois élus, les membres de son aile parlementaire bénéficieront davantage de possibilités d’intégration institutionnelle et de mobilité sociale, renforçant ainsi un peu plus leur loyauté politique.

Au niveau du découpage électoral, le pouvoir dispose d’un levier d’importance. Il contrôle la date exacte du dévoilement des détails du découpage électoral définitif, l’architecture du découpage et son infrastructure sociologique. Pour un parti d’opposition comme le PJD, connaître le plutôt possible les détails du découpage est très important car une telle information stratégique est cruciale pour préparer sa campagne, connaître la socio-géographie de l’électorat et y adapter son discours électoral.

Pour le découpage, la division du pays en circonscriptions plus réduites ou plus larges que celles de 2002 n’est pas un choix innocent. En divisant le pays en circonscriptions plus petites, le pouvoir pourrait rendre plus difficile la tâche d’élection des candidats d’un parti islamiste dont la surface financière n’est pas très importante. Ce facteur pourrait être un handicap important au moment du financement des campagnes électorales de 2007.

Par crainte de représailles du pouvoir, la bourgeoisie pieuse pourrait ne pas apporter au PJD les fonds nécessaires pour combler ses besoins. Mais en découpant le pays en circonscriptions plus vastes que celles datant de 2002, la surface des électeurs à convaincre deviendra plus importante encore et exigera par conséquent un investissement plus conséquent en terme de ressources matérielles (locaux de campagne, argent, etc.) et humaines.

Comme le PJD ne dispose ni d’armature territoriale à même d’encadrer l’ensemble du pays ni de ressources conséquentes, il lui sera très difficile de joindre le maximum des électeurs potentiels. Aussi, si on choisit des circonscriptions très vastes, la fourchette théorique des candidatures pjdistes se retrouvera inévitablement réduite. Devant une telle situation, les tensions s’exacerberaient au sein du parti entre les candidats à la candidature, encore plus pour les têtes de liste.

Une fois la liste pjdiste ficelée, il y aura, par la force des choses, davantage d’appelés que d’élus. Les malheureux déçus pourraient, à leur corps défendant ou intentionnellement, faire le jeu des adversaires du parti islamiste. Ces derniers ne manqueraient pas cette occasion pour exploiter ces tensions internes au PJD et jeter de l’huile sur le feu.

Toujours pour le découpage adopté, si le découpage compte plus de circonscriptions rurales qu’urbaines, le PJD, un parti qui s’est révélé en 2002 de profil urbain, verrait ses appuis potentiels largement fondre et une éventuelle majorité de sièges s’éloigner. Si en plus la technique du Gerrymandaring est encore une fois utilisée, l’opposition traditionnelle de l’électorat de circonscriptions urbaines sera « corrigée » par le collage de circonscriptions rurales dont le vote est traditionnellement loyaliste.

Enfin, au non-enracinement de ce parti dans le monde rural, s’y ajoutent des facteurs socio-politiques liés à l’histoire même des campagnes, à la formation de leurs élites locales et à leurs rapports avec le centre politique. N’oublions pas que la stratégie adoptée par les rois Mohamed V ( -1961) et Hassan II (1961-1999) pour stabiliser le système politique était basée notamment sur l’alliance avec les élites locales du monde rural. (5) Cette alliance a permis aux notables locaux riches et puissants de faire des campagnes leur chasse gardée, et au pouvoir de faire échec aux visées « révolutionnaires » des classes urbaines montantes.

Étant donné le lien organique de ces élites locales conservatrices avec la structure du pouvoir actuel et le renforcement très visible de leur puissance politique dans un monde rural marqué par plusieurs mutations sociologiques, dont le recul des propriétés foncières petites et moyennes au profit de grandes propriétés foncières passées aux mains de moins en moins de propriétaires terriens, (6) les tenants du statu quo politique et social dans les campagnes ne resteraient pas les bras croisés devant l’ascension de l’opposition islamiste. La paupérisation qui s’est de plus en plus renforcée serait de nature à réduire la marge de manœuvre de ces paysans pauvres avec ou sans terre qui seraient tentés de faire alliance avec cette nouvelle force d’opposition montante.

Au niveau cette fois du seuil d’éligibilité, moins ce seuil atteindra les 10% des voix pour remporter un siège, plus le paysage politique sera émietté. L’adoption du seuil de 10% serait fatale pour de petits partis de gauche comme de droite. Ce seuil élevé favoriserait plus des partis comme l’Union socialiste des forces populaires (USFP) qui siège au gouvernement depuis 1998, ou le PJD. Un seuil égale ou inférieur à 5% serait d’un grand secours pour les petites formations et enlèverait virtuellement au PJD une somme supplémentaire de voix.

Le marché de l’offre et de la demande électorale est un autre facteur qui pourrait nuire aux chances du PJD d’attirer le maximum de voix disponibles. D’abord, si la quantité des offres partisanes est virtuellement illimitée, puisque tout regroupement politique qui remplit les conditions légales exigées pourrait théoriquement se voir reconnu, la demande quant à elle se limite au nombre de voix disponibles sur le marché électoral. Si on retranche les secteurs qui traditionnellement portent leurs voix sur le même parti, la taille de l’offre électorale qui pourrait être captive pour le PJD se retrouve réduite.

Si en plus de cela la structure du marché des partis politiques s’enrichit, comme d’habitude à l’approche des élections, par l’arrivée de nouveaux joueurs, les parts islamistes du marché électoral se réduiraient encore davantage. D’ailleurs, deux nouveaux partis à référentiel islamiste attendent leur agrément officiel. Leur arrivée éventuellement juste à temps ne serait pas de nature à rendre service à la stratégie électorale du PJD.

Au niveau politique, le régime politique pourrait le cas échéant mobiliser également son réseau territorial des collectivités locales, la Gendarmerie, les forces armées et son réseau des notables locaux disséminés à travers le pays, pour faire barrage au PJD.

2. Tout sauf le PJD

Le PJD devrait également compter avec une alliance de fait entre des forces sociales, politiques et sécuritaires « laïques » hostiles au projet islamiste. Ces forces pourraient être tentées au besoin de mettre tout en œuvre pour faire échec à la stratégie du PJD et stopper net son ascension électorale. D’éventuels attentats terroristes à l’approche des législatives porteraient à coup sûr un coup sérieux aux chances du PJD. Déjà au lendemain des attentats de 2003 à Casablanca des partis de la gauche gouvernementale flirtaient avec l’idée des sécuritaires d’interdire purement et simplement la formation islamiste.

De plus, l’année 2006 a vu Nourredine Ayouch, un homme de publicité proche de la Couronne, fonder le groupe « 2007, Dabba » (2007, C’est maintenant). C’est en fait une association anti-islamiste qui comprend des intellectuels, de richissimes hommes et femmes d’affaires, des lobbyistes et des militants associatifs de divers horizons, mobilisés en vue des élections de septembre 2007, pour faire échec au PJD. Parions que plus le pays s’approche du jour électoral fatidique, d’autres cercles anti-islamistes feront leur apparition.

2.Le frère-ennemi GJB

Pour améliorer ses chances, le PJD aura fort à faire pour convaincre l’électorat islamiste de porter ses voix sur sa liste. Mais pour y arriver, il devra notamment venir à bout de la résistance d’un important mouvement islamiste comme le GJB qui demeure à l’extérieur des institutions politiques légales d’un régime dont il conteste la légitimité. En déclarant déjà son boycott des prochaines consultations de 2007, ce mouvement signifie au PJD qu’il ne va pas donner de consignes de vote en sa faveur.

Comme le jeu électoral est à somme nulle, les gains de l’un sont des pertes pour l’autre. Dans ce contexte, le GJB ne pourrait se permettre de renforcer la position de son concurrent. Aussi, un appel en faveur du PJD pourrait être interprété comme une légitimation à posteriori d’un processus électoral considéré d’avance comme illégitime. Dans ces conditions, le PJD ne pourra pas, sauf en cas de miracle, faire le plein des voix islamistes.

4. Le PJD et sa cuisine

La cuisine interne de ce parti concerne quatre éléments qui pourraient nuire à ses opportunités électorales. D’abord, au niveau de son appareil politique, ses liens organiques avec l’association néofondamentaliste Mouvement Unicité et Renouveau (MUR) ne sont pas de nature à rassurer ses interlocuteurs laïcs et une partie de la population traumatisée par les dérives des salafistes marocains et leurs attentats terroristes en 2003 et 2007 à Casablanca.

Pour rappel, son canard At-Tajdid avait défrayé la chronique locale en assimilant les terribles ravages du Tsunami dans le Sud-Est asiatique à un châtiment divin, pour, semble-t-il, mœurs dépravées. Plusieurs films et festivals artistiques marocains jugés islamiquement incorrects n’ont pas échappé à son courroux.

Les concurrents du PJD pourraient se servir de cette relation organique ainsi que de liens troubles entre certains de ses militants et des salafistes pour semer le doute dans l’esprit de l’électorat sinon pour lui faire peur. À cet effet, ils disposent notamment de plusieurs relais et titres de presse. Ensuite, le deuxième élément qui pourrait nuire à la campagne pjdiste tient en la compétition pour les positions de pouvoir en son sein entre différentes personnalités.

À preuve : les luttes feutrées au sein de sa direction entre les représentants du « courant » idéologue (Mostafa Ramid, Ahmed Raïssouni) et ceux du « courant » pragmatique (Saâdeddine el-Othmani, Lahcen Daoudi, Abdelillah Benkirane). Ces luttes ne sont pas de nature à souder les rangs pjdistes. Si l’on se réfère à cet effet à l’histoire contemporaine marocaine, on se rappellera aisément du destin d’un autre parti, dont le prestige, la légitimité, la puissance et la grandeur d’alors n’ont rien à voir avec une jeune formation comme le PJD.

Cette formation n’est autre que le Parti de l’Istiqlal (PI) qui, à cause notamment des ambitions insatiables de pouvoir ou de prestige de personnalités fortes conservatrices comme de gauche parmi ses dirigeants, a fini par imploser, perdant ainsi toute possibilité de peser réellement sur le rapport des forces.

Encore un autre facteur contraignant pour la marge du PJD réside dans le caractère porté sur le compromis de son nouveau chef Outhmani tout comme le type d’alliances privilégié ou les partis approchés par lui en prévision des élections législatives. Ces éléments pourraient être utilisés par certains cadres islamistes, éconduits au moment du choix des têtes de liste, comme un prétexte pour mener une fronde contre la direction, sinon aller voir ailleurs.

La jeunesse de cette formation et donc son peu d’expérience en terme d’intrigues politiciennes pourraient lui jouer des tours. Une question se pose advenant une victoire pjdiste éclatante : cet appareil politique jeune serait-il capable de gérer l’explosion de sa croissance éventuelle ? En raison des limites intrinsèques du PJD, il serait présomptueux d’y croire.

Si on ajoute à tous ces facteurs endiguants le fait que la gauche chasse sur les mêmes terres que le parti islamiste, c’est-à-dire auprès de la classe moyenne urbaine, il serait très difficile pour le PJD de récolter plus de 25% de sièges (contre 13% en 2002).

III. POUR NUANCER

Si la classe politique traditionnelle s’inquiète assez de la montée du PJD lors des prochaines élections législatives, il ne faut pas croire qu’il s’agit-là d’un parti tout-puissant ou dangereux pour la stabilité des institutions politiques nationales. L’enjeu pour le régime en place demeure encore l’évitement d’une victoire massive d’un parti, quelle que soit sa couleur, ou la formation d’une coalition homogène qui n’aurait pas besoin de l’appui de la Couronne. Ces deux situations pourraient affaiblir le pouvoir de négociation du Palais royal. Pour les autres partis, tout renforcement du PJD se fera à leurs dépens.

Dans ce pays, plusieurs garde-fous relativiseront toute éventuelle victoire islamiste sortie des urnes. Sans revenir sur la nature autocratique du régime et de ses alliances internationales qui font de la monarchie seul détenteur du pouvoir réel, on pourrait se contenter de deux éléments importants : le premier touche la révision constitutionnelle et le rôle de la Chambre haute du parlement ; le second la prérogative du choix du Premier ministre.

Pour que le PJD puisse réellement peser sur le cours des choses, il lui faudrait changer la Constitution. Pour piloter un tel chantier, il aurait besoin de la majorité des deux tiers des députés, majorité nécessaire pour toute révision constitutionnelle éventuelle (art. 98). Aura-t-il assez de force de caractère politique pour s’y engager ? Chose impensable avec un maximum de quart prévisible des sièges.

Ses autres adversaires politiques, notamment l’USFP, voudront-ils lui laisser le leadership, eux dont le nom est lié notamment à la saga constitutionnelle depuis plusieurs décennies ? La monarchie gouvernante qui seule peut soumettre directement au peuple tout projet de révision (art. 97), voudra-t-elle d’une révision qui rognerait ses prérogatives ? Dans tous les cas de figure, la forme monarchique de l’État ne peut faire l’objet de révision (art. 100).

Pour la désignation du Premier ministre et sa charge de former le gouvernement, c’est une prérogative royale exclusive (art. 24). C’est pourquoi même si, dans l’hypothèse la plus heureuse, le PJD réussit à enregistrer une victoire électorale éclatante, Mohamed VI pourra, Constitution à l’appui, bouder le pjdiste el-Outhmani et charger, en toute liberté, un autre dirigeant politique ou une personnalité technocrate de former le prochain cabinet.

Même si le roi chargeait el-Outhmani de former le gouvernement, il ne faudrait pas s’attendre à un changement de politique générale puisque la définition d’une telle politique relève au Maroc de la seule monarchie qui associe les différents membres du cabinet à sa gestion. En cas d’une surprise miraculeuse, la monarchie dispose d’un garde-fou supplémentaire en la qualité de la Chambre haute, où se retrouvent traditionnellement des notabilités loyalistes à la Cour.

Cette Chambre peut dans certaines conditions censurer le gouvernement, prélude à sa chute. C’est notamment pour ces raisons et dans ces conditions qu’il ne faudrait pas s’attendre au moins à moyen terme à ce que l’ordre islamique règne dans ce royaume.

En intégrant éventuellement le gouvernement à côté d’autres acteurs politiques, les islamistes permettraient l’intégration de nouvelles catégories sociales qui restent encore exclues du système politique et renouvelleraient ainsi la légitimité du régime. Mais une fois vaincus par l’immensité des défis à relever, ces islamistes loyalistes perdraient une partie de leur appui populaire.

CONCLUSION

En examinant l’action conjuguée de plusieurs facteurs sur les chances électorales du PJD, cette analyse nous a permis de relativiser la portée d’un hypothétique « raz-de-marée » islamiste en 2007. Mais en attendant, et pour mettre toutes les chances de son côté, le PJD devrait soigner son image politique, à l’aide d’une campagne de relations publiques en direction de la monarchie, de la société civile et des puissances occidentales, États-Unis et France en tête, sans oublier le voisin espagnol.
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RÉFÉRENCES

(1) Mohamed Tozy, Monarchie et islam politique au Maroc (Paris : Presses de Sciences Po : 1999).

(2) Aziz Enhaili, « Une transition politique verrouillée (au Maroc) », Confluences Méditerranée, No. 31 (Automne 1999), pp. 57-75.

(3) Ces chiffres sont tirés du Rapport mondial sur le développement humain 2004. La liberté culturelle dans un monde diversifié, PNUD (Paris : Économica, 2004).

(4) Selon un sondage de l’Institut républicain international (International Republican Institute : IRI) sur les probables intentions de vote des Marocains en 2007, le PJD, avec 47% des votes, se place en pôle position (contre 17% pour l’USFP et 12% pour le PI). Cf. Aboubker Jamaï (et alt.), « Demain les islamistes », Le Journal hebdo, (no. 247, 18-24 mars 2006), at : .

(5) Rémy Leveau, Le fellah marocain défenseur du trône (Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985).

(6) Rémy Leveau, Le Sabre et le turban : l’avenir du Maghreb (Paris : François Bourin, 1993).

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Auteur : Aziz Enhaili

M. Aziz Enhaili est co-auteur de trois ouvrages collectifs, dont deux dirigés par Barry Rubin: Political Islam (Londres: Routledge, 2007) & Global Survey on Islamism (États-Unis, à venir). Il a également publié de nombreux articles dans des revues académiques spécialisées de la Méditerranée (Confluences Méditerranée; Confronto) et du Moyen-Orient (Middle East Review of International Affairs; Journal d'étude des relations internationales au Moyen-Orient).

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