Dimanche 12 février 2012

Les difficultés d’une institution de l’islam en France doivent être surmontées progressivement

Chargé de mission auprès du Ministre de l’Intérieur, chargé des Cultes, Didier Motchane est magistrat, il est chargé, depuis le mois de juin 1997, par le Ministre de l’Intérieur d’une mission concernant les problèmes de l’islam en France. Avant cette cette interview exclusive à la revue Islam de France , dont nous le remercions, il ne s’était guère exprimé publiquement sur celle-ci.

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Chargé de mission auprès du
Ministre de l’Intérieur chargé des Cultes

Didier Motchane est magistrat ;
il est chargé, depuis le mois

de juin 1997, par le Ministre de
l’Intérieur d’une mission concernant

les problèmes de l’islam en
France. Avant cette cette interview exclusive à la revue Islam de France
, dont nous le remercions, il ne s’était guère exprimé publiquement sur
celle-ci.

Islam de France - M.
Motchane, qu’est-ce qui a changé dans l’image et l’appréciation que vous
avez de cette réalité après deux années de travail et de rencontres ?

Didier MOTCHANE - Il me
semble que les musulmans de la deuxième et de la troisième générations qui
vivent en France se reconnaissent assez mal dans les réseaux et les structures
de notabilité existants (quelle que soit l’utilité que ceux-ci peuvent
avoir). Le sentiment de souffrir, en tant que musulman de culture ou de
religion, d’un certain nombre de discriminations est d’abord lié à des
difficultés sociales, notamment aux conséquences du chômage de masse. Ce
constat ne doit pas conduire à minimiser le rôle des facteurs culturels dans
les rapports sociaux. D’où l’importance de développer les moyens de mieux
connaître et de faire reconnaître l’islam par l’ensemble des Français, et
donc l’utilité d’un certain nombre d’actes de reconnaissance symbolique,
propres à marquer son apport et à favoriser son acculturation à la
République.

On se souviendra sans doute que
Jean-Pierre Chevènement a marqué à plusieurs reprises que “l’islam avait sa
place à la table de la République“. Il appartient donc l’État mais aussi
évidemment aux musulmans eux-mêmes de la lui faire. Reconnaître et faire
connaître à l’ensemble de nos compatriotes le rôle de l’islam dans l’histoire
et dans l’avenir de notre Nation doit par conséquent être considéré comme
une des grandes tâches de notre temps.

Islam de France - Certains
esprits comprennent mal que dans un pays de laïcité, l’État intervienne
dans la “gestion” des affaires religieuses et particulièrement dans celles
du culte musulman. Quelles sont les responsabilités de l’État dans ce
domaine ?

Didier MOTCHANE - À
rigoureusement parler, la laïcité est la mise en œuvre de l’exigence de l’égalité
dans le monde de l’esprit ; en d’autres termes, c’est le produit de l’exercice
de la “raison naturelle” dans le domaine des convictions. Cette exigence ne
se définit probablement comme telle de cette manière nulle part ailleurs en
Europe. Il ne faut pas la réduire à celle de la neutralité religieuse de l’État
et de la reconnaissance de la liberté de conscience. Elle implique une
séparation sans équivoque de l’espace public d’avec l’ensemble des espaces
privés.

Dans la mesure même où l’égalité
politique, c’est-à-dire le libre accès à l’espace public et le libre
partage du débat et de la décision politique entre tous les citoyens
caractérise cette forme particulière de démocratie, née de la Révolution
française, qu’est la République, la laïcité est donc la valeur
républicaine par excellence. L’avoir compris, c’est comprendre à quel
point le communautarisme, c’est-à-dire la transposition et le
débordement au plan politique, au plan de la responsabilité civique, des
relations et des sentiments d’appartenance culturelle ou religieuse, en
eux-mêmes parfaitement légitimes, sont incompatibles avec l’esprit
républicain.

La mise en œuvre de la laïcité
s’est évidemment heurtée à la conception et aux pratiques sociales de
toutes les religions historiquement établies en France, donc essentiellement à
celles de l’Église catholique. On peut considérer toutefois qu’au XXe
siècle, les valeurs et les pratiques de la laïcité ont été réellement
acceptées, puis dans une large mesure intériorisées par ces religions.

Il n’y a aucune raison a
priori
pour qu’il n’en soit pas de même de l’islam en France.

Islam de France - Il
existe pourtant un décalage en défaveur du culte musulman ne disposant ni d’organisation
représentative ni du bâti cultuel nécessaire...

Didier MOTCHANE - Il est
vrai que le caractère relativement récent de l’implantation de l’immigration

  •  à une échelle assez massive - et de cette religion dans notre pays, fait
    aujourd’hui de l’islam un cas particulier :

    - le culte musulman ne dispose
    pas du patrimoine cultuel que l’histoire a légué aux autres religions en
    France.

    - le caractère récent et la
    diversité des immigrations de culture musulmane n’ont pas facilité l’auto-organisation
    de ce culte au moyen d’institutions communes. Cette situation explique que les
    musulmans peuvent avoir le sentiment de se trouver relativement démunis, voire
    victimes de certaines discriminations.

    En regardant les choses d’une
    manière superficielle, on pourrait penser qu’il existe ainsi une certaine
    contradiction à l’intérieur même de la laïcité, quand on l’applique à
    l’islam, entre le devoir d’impartialité et le devoir de non ingérence de l’État
    républicain. Double contradiction d’ailleurs : d’une part, comme toute
    autre religion, l’islam ne se reconnaît pas une vocation originaire de
    laïcité ; d’autre part, on pourrait se demander dans quelles mesures l’exigence
    de l’égalité, qui est la valeur clé de la laïcité, ne doit pas conduire l’État
    à intervenir dans des domaines qui lui seraient normalement interdits.

    La loi de 1905 ne prive
    nullement l’État

    de la possibilité d’agir

    Ces contradictions ne sont qu’apparentes.
    D’une part, un nombre croissant de musulmans, sans doute mais pas seulement
    les plus éclairés d’entre eux, reconnaissent à la laïcité la même valeur
    que la très grande majorité de leurs compatriotes ; d’autre part, la
    laïcité elle-même, et en particulier les dispositions de la loi de 1905, ne
    prive nullement l’État de la possibilité de contribuer à créer les
    conditions qui donneront aux musulmans le sentiment de vivre leur culture et de
    pratiquer leur religion dans les mêmes conditions que l’ensemble des
    Français. On sait, par exemple, que l’État et les collectivités
    territoriales peuvent garantir des emprunts contractés pour financer la
    construction d’édifices religieux, pour la construction desquels les communes
    peuvent concéder des terrains sous le régime du bail emphytéotique.

    Il n’en demeure pas moins -
    et ce point est décisif - que l’initiative des musulmans, leur volonté de s’organiser
    et de se regrouper dans le respect de leur propre diversité, seront
    déterminantes et qu’en aucun cas l’État, parce qu’il est républicain et
    laïque, ne pourra se substituer à celles-ci.

    L’Institut des hautes études
    islamiques

    Islam de France - Un
    des premiers objectifs affichés par le ministère a été la création d’un Institut
    des hautes études islamiques à Paris. On a un peu tout mélangé à ce propos,
    notamment en parlant de formation des imams. Pouvez-vous définir ce projet ?

    Didier MOTCHANE - La
    création d’un Institut des hautes études islamiques à Paris dont le
    principe avait été évoqué à quelques reprises par le ministre de l’Intérieur,
    chargé des cultes, doit faire l’objet d’une déclaration publique du
    Premier ministre qui devrait intervenir à la rentrée d’automne.

    Cette opération, la plus
    importante sans doute de celles qui ont été envisagées jusqu’à ce jour,
    pour développer en France une reconnaissance et une connaissance de l’islam
    conforme à la marche du temps et aux exigences de la République, a donné
    lieu, comme vous le remarquez à juste titre, à un certain nombre de
    malentendus.

    Il suffit pour les dissiper, de
    rappeler les traits essentiels qui la caractérisent :

    - Quelle que soit la structure
    définitivement adoptée au titre de la loi sur l’enseignement supérieur de
    1984 (établissement public autonome ou établissement public rattaché à une
    autre structure de l’Université) ou éventuellement établissement public
    rattaché aux services du Premier ministre par l’intermédiaire de la
    Fondation Nationale des Sciences Politiques, il s’agira d’un établissement
    d’enseignement public créé à l’initiative de l’État sous la seule
    responsabilité de l’administration. Cette institution est donc tout à fait
    différente du projet caressé par l’Université de Strasbourg, ou par
    certains de ses universitaires, qui consiste comme on sait à créer une
    faculté de théologie musulmane à côté des deux facultés de théologie -
    catholique et protestante - existantes. Un tel projet peut sans doute être
    considéré comme parfaitement louable en lui-même, et le gouvernement n’aurait
    aucune raison d’y faire obstacle. Mais la responsabilité qui lui incombe ne
    consiste pas à organiser une formation à l’islam, en d’autres termes la
    formation d’imams, mais bien à développer la connaissance de l’islam dans
    notre pays (étant bien entendu que l’on peut penser que le développement de
    telle connaissance est une des conditions qui donneront aux musulmans de France
    la possibilité de recruter leurs imams dans leur pays).

    - L’École nationale
    supérieure d’études islamiques (quelle que soit l’appellation définitive
    qui lui sera donnée) aura une double structure : elle comportera d’une part l’organisation
    d’un certain nombre de filières diplômantes ouvertes à des étudiants du
    niveau de la licence ; elle développera d’autre part un enseignement conçu
    sur le modèle des universités inter-âges, c’est-à-dire ouverte à des
    auditeurs libres et à des stagiaires.

    - Au-delà de son rôle propre,
    cette institution sera chargée d’un rôle fédérateur. Elle doit fonctionner
    en réseau avec pour partenaires d’autres structures universitaires (Collège
    de France, INALCO, EHESS, Maison méditerranéenne des Sciences de l’homme à
    Aix), des municipalités et des associations. Est-il nécessaire d’indiquer
    que s’il est raisonnable de penser, et d’ailleurs souhaitable, qu’une
    proportion importante de ces étudiants, stagiaires et auditeurs seront des
    musulmans, une bonne partie d’entre eux ne le seront pas ?

    Refléter la diversité des
    musulmans

    Islam de France - À
    quel moment êtes-vous intervenu dans le renouvellement de l’émission
    religieuse sur France 2 ?

    Didier MOTCHANE - L’émission
    religieuse dominicale diffusée par France Télévision a été confiée,
    depuis le mois de mai dernier, à une association, “Vivre l’Islam”,
    animée par un certain nombre d’universitaires musulmans de nationalité
    française. La société France Télévision, qui souhaitait tirer les
    conséquences de l’importante érosion de l’audience subie par cette
    émission, avait consulté le ministère de l’Intérieur, conformément à l’article
    25 de son cahier des charges, sur la candidature présentée par l’association
    “Vivre l’Islam” pour la reprise de cette émission.

    Le ministère de l’Intérieur
    a constaté que la composition du conseil d’administration et d’un conseil
    cultuel consultatif dont s’est dotée l’association “Vivre l’Islam”,
    correspond apparemment au souci louable de tenir compte de la diversité des
    traditions et des sensibilités des musulmans de France. C’est le sens, en l’absence,
    de tout critère de la représentation de l’islam en France légalement
    valable, de la réponse faite par ce ministère à France Télévision.

    L’évolution positive de l’audience
    obtenue par l’émission dominicale semble montrer que celle-ci commence à
    mieux répondre que par le passé à l’attente des téléspectateurs
    éventuels. Quel que soit le rôle, nécessairement spécifique, qu’une telle
    émission peut jouer, elle pourrait fournir l’exemple heureux de la capacité
    des musulmans de ce pays à concourir, à partir de la richesse que constitue
    leur diversité même, à des entreprises d’un intérêt commun.

    L’État ne peut que souhaiter
    la naissance

    d’une organisation
    représentative

    Islam de France - La
    communauté musulmane en France ne dispose pas d’instance représentative qui
    soit reconnue avec des garanties suffisantes de légitimité et de
    crédibilité. Les structures qui revendiquent la “représentation” : 1) n’émanent
    que de fractions plus ou moins étroites de la communauté ; 2) sont liées à
    des États étrangers, soit par leurs responsables soit par leurs financements.
    Or, ce vide est préjudiciable au règlement de nombreux dossiers
    (présence symbolique de la confession musulmane dans les grandes occasions
    nationales, construction de lieux de culte, dossier du halal et de l’abattage
    du mouton lors de l’Aïd el Kébir, aumônerie...). Par ailleurs, les
    tentatives antérieures (Corif, monopole de la Mosquée de Paris, Coordination,
    Conseil représentatif...) ont toutes échoué dans la division et l’éparpillement.
    Avez-vous un projet, ou au moins une démarche, pour tenter de débloquer
    cette situation ?

    Didier MOTCHANE - Le
    problème de la représentation de l’islam en France est sans doute l’un de
    ceux qui sont le plus régulièrement mentionnés dans l’exposé des
    préoccupations et des revendications des musulmans de ce pays. Les
    inconvénients de l’inorganisation de leur religion en France sont connus et
    il n’est pas douteux que les musulmans doivent être en mesure de construire
    eux-mêmes l’organisation de leur culte.

    L’État ne peut que souhaiter
    et donc encourager la naissance d’une telle organisation. Même s’il n’est
    pas question pour lui de soustraire, directement ou indirectement, les musulmans
    à leur responsabilité, en substituant ses propres initiatives à celles qui
    leur incombent, il lui appartient de rechercher les moyens d’encourager leurs
    efforts en ce sens, notamment en créant les éléments d’un environnement
    plus favorable.

    Il lui appartient de tirer les
    leçons d’un certain nombre de tentatives antérieures qui, quel qu’ait pu
    être le mérite de certaines de leurs inspirations, ont tourné court. Comme
    vous le suggérer à juste titre dans l’intitulé même des questions posées,
    l’expérience passée semble montrer que les difficultés d’une institution
    de l’islam en France combien nécessaire ne pourront être surmontées que
    progressivement. Il ne peut s’agir en effet ni de prétendre ignorer les
    organisations nationales existantes, ni de réduire l’institution de l’islam
    à ce que serait le résultat, assurément incertain, de leur regroupement. Ces
    organisations sont en effet trop perméables parfois à certaines influences
    étrangères ; ce ne sont peut-être pas non plus forcément les structures dans
    lesquelles les musulmans des jeunes générations se reconnaissent le plus
    spontanément.

    Islam de France - Sur
    la question des lieux de culte, Jean-Pierre Chevènement a déclaré (Le
    Parisien, 17 mars 1999) que “l’État peut tout de même favoriser la
    création d’une fondation destinée à encourager l’émergence de lieux de
    culte, dès lors qu’il y aurait un accord minimal au niveau de la commune ou
    de l’agglomération”. Qu’en est-il d’une telle “fondation” ?

    Didier MOTCHANE - La
    création par des musulmans français d’une fondation destinée à améliorer
    les conditions de l’exercice du culte mérite d’être très sérieusement
    étudiée. Elle ne saurait rencontrer d’objection de principe. Bien au
    contraire. Là encore, la bienveillance et la collaboration de l’État lui
    seront acquises, dans la mesure où les musulmans eux-mêmes marqueront leur
    détermination à mener à bien un tel projet. n

    Octobre 1999

    © Revue Islam de France

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