Les deux Shoah(s)

Il est difficile à un intellectuel arabe de parler de la Shoa dans les médias sans qu’il ne soit suspecté

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jeudi 2 novembre 2000

Il est difficile à un intellectuel arabe de parler de la Shoa dans les médias sans qu’il ne soit suspecté de vouloir la nier ou d’en amoindrir la dimension historique et morale. Mais est-on sûr que cette dimension n’ait pas déjà été amoindrie par ceux qui l’ont utilisée et qui l’utilisent encore comme un argument politique pour cacher le caractère oppresseur de l’Etat d’Israël créé sur la négation des droits nationaux du peule palestinien ? La question reste posée car il y a à l’évidence deux Shoa : la première, relative au crime contre l’humanité perpétré par les nazis contre des centaines de milliers de personnes à qui ils refusaient la qualité d’êtres humains, et la seconde érigée en mythe servant à couvrir l’oppression par des Palestiniens dont les enfants se font tuer à balles réelles par Tsahal. La première a tué des millions de Juifs, la seconde continue de tuer impunément des dizaines de Palestiniens. La première, héritage commun de l’humanité entière rappelant à chacun l’impératif moral que nous sommes supposés garder vivant dans la mémoire collective ; la seconde, rabaissée au niveau de rente historico-politique servant à placer les Israëliens au-dessus de tout soupçon. Ce dédoublement de la Shoa pose problème, au-delà du fait qu’aucune morale n’autorise la victime à devenir à son tour bourreau. Car autant la Shoa relative au crime contre l’humanité est universelle dans la mesure où les victimes étaient des êtres humains avant d’être juifs et, à ce titre, elle doit rester dans la mémoire collective pour qu’elle ne se reproduise plus ni contre les Juifs ni contre les Rwandais, autant la Shoa instrument politique, ou comme disent certains Américains, la Shoa-business, qui libère des obligations morales est inacceptable. Inacceptable parce qu’elle est une attitude utilitariste au service d’un groupe ethnique se donnant à lui-même un blanc-seing pour frapper, torturer et tirer des balles réelles sur des enfants manifestant contre une armée d’occupation qui leur refuse leurs droits nationaux.

Nous avons même lu et entendu des turpitudes telles que ’ un juif ne sait pas ce que c’est que tuer ’, ce qui est d’un racisme profond puisque l’anathème et la suspicion sont jetés sur toutes les autres cultures et toutes les autres religions, accusées, avant le passage à l’acte, d’armer des criminels et des assassins potentiels. Cela met l’oppresseur israëlien dans cette position originale consistant à tuer sans assassiner ou plutôt à ’ assassiner moralement ’ puisque l’enfant mort dans les bras de son père, appartenant à une culture accusée de valoriser le meurtre, est un futur terroriste. Le soldat israëlien qui a tiré n’aurait fait qu’exécuter un futur terroriste pour un acte criminel qu’il allait commettre une fois adulte du fait même de sa nationalité et de sa religion. Cela rappelle étrangement un état d’esprit qu’avaient d’autres racistes qui, sous prétexte de sauver la race humaine, avaient gazé des millions de gens innocents.

La Shoa-rente a poussé le cynisme au point où elle est devenue immorale. A chacun sa rente, dira-t-on ; les uns ont le pétrole, les autres ont la Shoa. Mais n’est-ce pas choquant que ce qui devrait être le plus précieux de la mémoire collective universelle est rabaissée à un usage politique de défense d’un ordre colonial injuste, arbitraire et oppressif ? Mais l’homme est ainsi fait et la morale de la double Shoa nous apprend que les cultures n’échappent pas à l’universalité de l’homme qui, en fonction des situations historiques, est tantôt victime, tantôt bourreau.

Bien sûr, l’on dira que le génocide contre les Juifs commis par les nazis n’est pas comparable avec la répression contre les Palestiniens. Mais présentons cet argument à une mère palestinienne dont l’enfant a été fauché par les balles de Tsahal. Un crime est un crime, et il ne se hiérarchise ni sur le critère du nombre ni sur la qualité de la victime. Mais n’est-il pas vrai aussi que Israël a été créé à l’ombre de la Shoa dont le souvenir rappelle la mauvaise conscience des Occidentaux qui ont cru bien faire en réparant une injustice par une autre injustice au détriment des Palestiniens cette fois-ci. Des Occidentaux qui, après avoir commis l’innommable, ont présenté la facture aux Palestiniens, colonisés au moment où commençait ailleurs la décolonisation.

Ce qui a donné cependant une légitimité politico-morale à Israël, c’est la Shoa, et ce qui a jusque-là caché son caractère colonial, c’est cette représentation du petit Etat démocratique peuplé de survivants d’un génocide entouré de régimes arabes autoritaires et belliqueux, prêts à commettre un autre génocide. Cette image du gentil David menacé par le méchant Goliath est aujourd’hui en train de s’effriter dès lors que les Arabes ont convenu de faire la paix avec Israël limitant ainsi le conflit à la confrontation avec les Palestiniens. Mais au lieu de saisir la chance historique de sa reconnaissance par ses voisins et de dépasser les accords d’Oslo soit dans un Etat unitaire démocratique réunissant dans l’égalité musulmans, juifs et chrétiens du pays (solution à la sud-africaine), soit deux Etats indépendants séparés, la classe politique israëlienne, soutenue par un puissant lobby haineux d’outre-Atlantique, fermes les perspectives d’avenir tablant sur la puissance américaine dont elle use et abuse. Mais jusqu’à quand ? L’avenir d’Israël réside-t-il dans la paix avec les Palestiniens et avec ses voisins ou dans des relations privilégiées avec les USA ? Le rapport de forces international n’est-il pas susceptible de changer ? Qui aurait parié il y a vingt ans sur l’effondrement de l’Union Soviétique ? Ces questions sont à méditer par les habitants, venus d’ailleurs il y a à peine une génération, de ce porte-avions qu’est Israël et dont les dirigeants pensent que la morale se limite à la frontière ethnique, au-delà de laquelle il est permis de tuer et d’assassiner dès lors que la victime est palestinienne, fût-elle un enfant de douze ans dont le nom est Mohamed.

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Auteur : Lahouari Addi

Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon

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