Les dérives de la lutte antiterroriste, le cas Al-Taqwa

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, George Bush accusait nommément la société financière Al-T

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mardi 7 juin 2005

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, George Bush accusait nommément la société financière Al-Taqwa, installée en Suisse, de " collecter, de gérer et de distribuer des fonds " pour le compte d’Al-Qaïda. Après trois ans et demi d’enquête, la justice suisse a rendu un non-lieu. Le Tribunal pénal fédéral se montre particulièrement sévère, constatant que la description des faits retenus restait " totalement rudimentaire " et " qu’aucune transaction précise n’a pu être imputée " à Youssef Nada, le fondateur d’Al-Taqwa. En clair, les enquêteurs suisses n’ont rien trouvé, et les autorités américaines n’ont jamais pu fournir la moindre preuve d’une quelconque implication de la société Al-Taqwa dans le financement d’un acte terroriste. En raison de cette campagne internationale de dénigrement, cette entreprise a été contrainte de fermer ses portes le 31 décembre 2001.

En quelques jours, Al-Taqwa est devenue presque aussi tristement célèbre qu’Al-Qaïda. Son fondateur, Youssef Nada, a été présenté dans la presse comme l’un des " cinq lieutenants de Ben Laden ". Sa société, établie à Lugano, en Suisse italienne, aurait " géré et distribué les fonds d’Al-Qaïda en Europe ". N’y avait-il pas là tous les ingrédients qui font les grands feuilletons sur le terrorisme islamique ? La Suisse, d’abord, avec son secret bancaire et son blanchiment d’argent. Lugano, ensuite, près de l’Italie, avec sa réputation sulfureuse. Enfin, la personnalité des dirigeants d’Al-Taqwa, Youssef Nada, d’origine égyptienne, riche homme d’affaires naturalisé italien, et Frère musulman. Ajoutons pour noircir le tableau, une banque aux Bahamas et une filiale au Liechtenstein, deux paradis fiscaux. 

Il était normal que des services secrets enquêtent sur cet établissement, créé en 1988 par Youssef Nada, aujourd’hui âgé de 74 ans. Emprisonné par le régime de Nasser en 1954, l’homme est une personnalité de tout premier plan. Il a fui l’Egypte pour se réfugier en Libye, en Tunisie, puis en Grèce où il a fait fortune dans le ciment. En 1977, l’homme d’affaires est revenu en Egypte fonder la Faisal Islamic Bank (1). Sur la chaîne Al-Jezira, en août 2002, Youssef Nada n’a pas caché qu’il avait été le délégué aux relations internationales du Tanzim Al-Dawli, l’organisation internationale des Frères musulmans. Il habite Campione, une minuscule enclave italienne (célèbre pour son casino) à l’intérieur du canton du Tessin, en Suisse. En 1999, dans " Les dollars de la terreur ", le journaliste Richard Labévière assure qu’Al-Taqwa est " le principal outil financier des Frères, tout particulièrement de l’organisation internationale de la Confrérie désormais dirigée depuis Lugano et Milan " et que cette société " a bien été identifiée comme servant de relais de financement en Algérie, ainsi qu’en Tunisie " (2).

Nous avons en notre possession un document de trois pages, non daté, qui émanerait des services de renseignement jordaniens. Il évoque la " Taqwa management organization, une filiale de la Taqwa Bank, dont le siège principal se trouve au 10, Devaux Steet, à Nassau (Bahamas) ". Le document ajoute : " Des mouvements de fonds importants ont eu lieu à travers ce réseau (qui englobe également des banques en Turquie, à Londres et à Bakou) entre mai et octobre 1999, ce qui coïncidait avec deux réunions d’activistes islamistes liés à Ben Laden, qui avaient eu lieu, la première à Londres, à l’initiative de l’organisation des " Partisans de la Charia ", du cheikh Abou Hamza al-Masri, et la seconde à Bakou ". Mais que valent ces informations véhiculées par les services secrets ? Avant le 11 septembre 2001, la justice suisse va mener des investigations sur cette société installée au Tessin, mais elles ne donneront rien.

Le 21 décembre 1999, parmi les actionnaires d’Al-Taqwa, on trouve Youssef Nada (68.854 actions sur 150.000), Ghaleb Himmat (64.853). Mais aussi Yousuf Abdullah Al-Qaradawi (2325 actions), et plus anecdotique, la section grenobloise de l’Union islamique des étudiants de France (32 actions) (3). En avril 2001, la banque Al-Taqwa perd sa licence aux Bahamas. Nassau n’a apparemment pas de soupçons de liens éventuels avec une organisation terroriste. Mais sous la pression internationale, ce pays des Caraïbes se débarrasse des établissements financiers qui ne sont que des coquilles vides, sans bureau et sans employés. Ce qui est apparemment le cas de l’établissement financier de Youssef Nada. A Lugano, Al-Taqwa change de nom et devient Nada Management Organization. " Al-Taqwa n’est qu’une petite organisation d’entraide. Elle finançait des projets de développement à hauteur de 1,5 à 3,5 millions de francs suisses par an. Rien à voir avec le terrorisme. « Nous n’étions à Nassau que pour une question de coût. Pour une banque islamique, fonctionnant sans intérêts, il vaut mieux être aux Bahamas qu’en Suisse », assure Ahmad Huber, administrateur d’Al-Taqwa.  

Cette société établie à Lugano va devenir tristement célèbre après le 11 septembre 2001, lorsque le président des Etats-Unis la désigne comme la pourvoyeuse de fonds principal de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Sans apporter la moindre preuve quant à ses accusations, Washington demande à la Suisse, à l’Italie et au Liechtenstein, de bloquer les avoirs d’Al-Taqwa soupçonnée d’avoir " fait transiter des millions de dollars à destination des terroristes ". Le 7 novembre 2001, les trois pays lancent une vaste opération policière concernant l’établissement et les domiciles de ses principaux dirigeants. 130 policiers et carabiniers vont saisir de quoi remplir quatre minibus de documents. " Il faudra au moins trois mois pour comprendre et analyser ce matériel, dont une grande partie est en arabe ", prévient Claude Nicati, substitut du procureur général de la Confédération. Le lendemain, 8 novembre 2001, il tient une conférence de presse à Berne en compagnie de son supérieur, Valentin Roschacher, le procureur de la Confédération. Une procédure judiciaire est ouverte pour " participation à une organisation criminelle ", contre Youssef Nada et Ali Himmat, le vice-président d’Al-Taqwa.

Selon la quatrième liste d’organisations terroristes, diffusée par les Etats-Unis, Al-Taqwa est considérée comme une " association de banques offshore et de sociétés de gestion financière qui ont aidé Al-Qaïda à transférer de l’argent ". Dans la salle de conférence, au Palais fédéral (le Parlement suisse), un organigramme montré aux journalistes indique clairement un lien (un lien indirect mais un lien tout de même) entre Al-Taqwa et un lieutenant d’Oussama Ben Laden. Interviewé dans l’émission " Complément d’enquête " sur France 2, Claude Nicati se montre précis : " Al-Taqwa est en fait, si je prends une image, une sorte de holding, laquelle aurait toute une série de sociétés filles, lesquelles composent l’empire financier. En d’autres termes, de manière très imagée, Monsieur Oussama Ben Laden a réparti ses billes dans de nombreuses sociétés, dans de nombreux pays, pour, j’allais dire, que sa fortune fluctue. Voilà ce qu’est Al-Taqwa ". Malgré ces accusations particulièrement graves, les responsables d’Al-Taqwa sont laissés en liberté.

Pendant trois années, de 2001 à 2004, le responsable du dossier " terrorisme " au Ministère public de la Confédération, multiplie les voyages (notamment aux Etats-Unis) et les déclarations tonitruantes. En juin 2004, où Claude Nicati confirme les suspicions de " soutien financier et logistique à une organisation criminelle " et annonce que le dossier Al-Taqwa allait (enfin) être transmis à un juge d’instruction. En fait, derrière cet écran de fumée, il ne s’est pratiquement rien passé. Les dirigeants d’Al-Taqwa (la société a fermé ses portes le 31 janvier 2001) n’ont été interrogés qu’à deux ou trois reprises, sur un ton très badin. " Des policiers m’ont demandé si j’avais acheté ma maison avec l’argent de Ben Laden ", s’étrangle de rire Ahmad Huber, domicilié à Muri, dans la banlieue de Berne. Quant à l’avocat de Youssef Nada, il constatait que son client était si peu inquiété qu’il continuait à voyager dans le monde entier. " La lutte antiterroriste, c’est de la pure rigolade ", déclare Ahmad Huber dans la presse suisse (4)

Pour relancer le débat en 2003, Jean-Charles Brisard, avocat des familles des victimes du 11 septembre 2001, affirme que " les coordonnés de la famille Ramadan figurent dans l’agenda de la banque Al-Taqwa, qui est sur la liste des organisations accusées par le Département d’Etat américain de soutenir le terrorisme islamiste " (5). Réponse immédiate de Tariq Ramadan, directement visé par cette attaque. " Nous n¹avons jamais eu le moindre contact avec cette banque. Si notre nom est dans son fichier d’adresse, cela ne veut strictement rien dire. Mon nom est également dans le fichier des vins de Bordeaux, que je ne bois pas " (6).

En fait, les Suisses, les Italiens et les Liechtensteinois n’ont mené des investigations que pour répondre aux demandes américaines. Ces derniers leur ont juré qu’ils disposaient de preuves, qu’en fait, ils n’avaient pas.

Al-Taqwa est-elle totalement innocente des accusations portées contre elle ? Nous n’en savons rien. La justice suisse n’a découvert, à charge, qu’une cassette chez Ghaleb Himmat, considéré comme le numéro 2 d’Al-Taqwa. Elle a été tournée en 1993 en Afghanistan, et montre que le vice-président de la société tessinoise aurait rencontré des dirigeants musulmans, notamment le chef intégriste Gulbuddin Hekmatyar. Mais en quoi est-ce un délit ? " personne ne nie les difficultés de la lutte antiterroriste. Il est rare de découvrir des bulletins de versement libellés au profit du terrorisme international. Mais plutôt que de lancer des accusations, puis de rechercher ensuite les preuves, il aurait mieux fallu faire le contraire ", dénonce un enquêteur suisse.

Le 27 avril, le Tribunal pénal fédéral jette un pavé dans la mare. Il reconnaît que les charges retenues contre Al-Taqwa sont " fumeuses ". Après trois ans et demi d’enquête, et de nombreuses commissions rogatoires à l’étranger, les faits retenus contre cette société sont flous, pour ne pas dire inexistants. Le 31 mai 2005, le Ministère public de la Confédération est contraint de prononcer un non-lieu. Il reste le problème des dommages et intérêts, au niveau moral comme au niveau financier. " On n’a pas respecté la présomption d’innocence. Monsieur Youssef Nada a subi des attaques insupportables pour un homme de plus de 70 ans. Financièrement, sa société a été contrainte de cesser ses activités ». « D’ici deux ou trois semaines, nous aurons estimé l¹énorme préjudice », annonce Jürg Wernli, l’avocat bernois de Youssef Nada. 

 

(1) Sylvain Besson, " La vie secrète de Youssef Nada, ambassadeur de l’ombre des Frères musulmans, " Le Temps ", 20 novembre 2002.

(2) Richard Labévière, " Les dollars de la terreur ". Grasset, février 1999, pages 156 et 157.

(3) " List of ordinary shareholders at 31/12/1999 ", enregistré à Nassau le 9 juin 2000. Document en possession de l’auteur.

(4) Ian Hamel, " La lutte antiterroriste ? Rigolade ", " Le Matin Dimanche ", 13 février 2005.

(5) Christophe Dubois, " Islam : l’homme qui déclenche la polémique ", " Le Parisien ", 14 novembre 2003.

(6) Tariq Ramadan, " Mon but est de faire évoluer les mentalités ", " Le Courrier ", 25 novembre 2003.

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Auteur : Ian Hamel

Journaliste,  a publié “L’énigme Oussama Ben Laden” aux Editions Payot le 5 novembre 2008, auteur également du livre « La vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie » aux éditions Favre, préface de Vincent Geisser.

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