Samedi 26 mai 2012
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Les dérives de la lutte antiterroriste, le cas Al-Taqwa

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, George Bush accusait nommément la société financière Al-Taqwa, installée en Suisse, de " collecter, de gérer et de distribuer des fonds " pour le compte d’Al-Qaïda. Après trois ans et demi d’enquête, la justice suisse a rendu un non-lieu. Le Tribunal pénal fédéral se montre particulièrement sévère, constatant que la description des faits retenus restait " totalement rudimentaire " et " qu’aucune transaction précise n’a pu être imputée " à Youssef Nada, le fondateur d’Al-Taqwa.

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Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, George Bush accusait
nommément la société financière Al-Taqwa, installée en Suisse, de "
collecter, de gérer et de distribuer des fonds "
pour le compte d’Al-Qaïda.
Après trois ans et demi d’enquête, la justice suisse a rendu un non-lieu. Le
Tribunal pénal fédéral se montre particulièrement sévère, constatant que la
description des faits retenus restait " totalement rudimentaire " et "
qu’aucune transaction précise n’a pu être imputée " à Youssef Nada, le
fondateur d’Al-Taqwa. En clair, les enquêteurs suisses n’ont rien trouvé, et
les autorités américaines n’ont jamais pu fournir la moindre preuve d’une
quelconque implication de la société Al-Taqwa dans le financement d’un acte
terroriste. En raison de cette campagne internationale de dénigrement,
cette entreprise a été contrainte de fermer ses portes le 31 décembre 2001.

En quelques jours, Al-Taqwa est devenue presque aussi tristement célèbre
qu’Al-Qaïda. Son fondateur, Youssef Nada, a été présenté dans la presse
comme l’un des " cinq lieutenants de Ben Laden ". Sa société, établie à
Lugano, en Suisse italienne, aurait " géré et distribué les fonds d’Al-Qaïda
en Europe "
. N’y avait-il pas là tous les ingrédients qui font les grands
feuilletons sur le terrorisme islamique ? La Suisse, d’abord, avec son
secret bancaire et son blanchiment d’argent. Lugano, ensuite, près de
l’Italie, avec sa réputation sulfureuse. Enfin, la personnalité des
dirigeants d’Al-Taqwa, Youssef Nada, d’origine égyptienne, riche homme
d’affaires naturalisé italien, et Frère musulman. Ajoutons pour noircir le
tableau, une banque aux Bahamas et une filiale au Liechtenstein, deux
paradis fiscaux. 

Il était normal que des services secrets enquêtent sur cet établissement,
créé en 1988 par Youssef Nada, aujourd’hui âgé de 74 ans. Emprisonné par le
régime de Nasser en 1954, l’homme est une personnalité de tout premier plan.
Il a fui l’Egypte pour se réfugier en Libye, en Tunisie, puis en Grèce où il
a fait fortune dans le ciment. En 1977, l’homme d’affaires est revenu en
Egypte fonder la Faisal Islamic Bank (1). Sur la chaîne Al-Jezira, en août
2002, Youssef Nada n’a pas caché qu’il avait été le délégué aux relations
internationales du Tanzim Al-Dawli, l’organisation internationale des Frères
musulmans. Il habite Campione, une minuscule enclave italienne (célèbre pour
son casino) à l’intérieur du canton du Tessin, en Suisse. En 1999, dans "
Les dollars de la terreur ", le journaliste Richard Labévière assure
qu’Al-Taqwa est " le principal outil financier des Frères, tout
particulièrement de l’organisation internationale de la Confrérie désormais
dirigée depuis Lugano et Milan " et que cette société " a bien été
identifiée comme servant de relais de financement en Algérie, ainsi qu’en
Tunisie "
(2).

Nous avons en notre possession un document de trois pages, non daté, qui
émanerait des services de renseignement jordaniens. Il évoque la " Taqwa
management organization, une filiale de la Taqwa Bank, dont le siège
principal se trouve au 10, Devaux Steet, à Nassau (Bahamas) ".
Le document
ajoute : " Des mouvements de fonds importants ont eu lieu à travers ce
réseau (qui englobe également des banques en Turquie, à Londres et à Bakou)
entre mai et octobre 1999, ce qui coïncidait avec deux réunions d’activistes
islamistes liés à Ben Laden, qui avaient eu lieu, la première à Londres, à
l’initiative de l’organisation des " Partisans de la Charia ", du cheikh
Abou Hamza al-Masri, et la seconde à Bakou ".
Mais que valent ces
informations véhiculées par les services secrets ? Avant le 11 septembre
2001, la justice suisse va mener des investigations sur cette société
installée au Tessin, mais elles ne donneront rien.

Le 21 décembre 1999, parmi les actionnaires d’Al-Taqwa, on trouve Youssef
Nada (68.854 actions sur 150.000), Ghaleb Himmat (64.853). Mais aussi Yousuf
Abdullah Al-Qaradawi (2325 actions), et plus anecdotique, la section
grenobloise de l’Union islamique des étudiants de France (32 actions) (3).
En avril 2001, la banque Al-Taqwa perd sa licence aux Bahamas. Nassau n’a
apparemment pas de soupçons de liens éventuels avec une organisation
terroriste. Mais sous la pression internationale, ce pays des Caraïbes se
débarrasse des établissements financiers qui ne sont que des coquilles
vides, sans bureau et sans employés. Ce qui est apparemment le cas de
l’établissement financier de Youssef Nada. A Lugano, Al-Taqwa change de nom
et devient Nada Management Organization. " Al-Taqwa n’est qu’une petite
organisation d’entraide. Elle finançait des projets de développement à
hauteur de 1,5 à 3,5 millions de francs suisses par an. Rien à voir avec le
terrorisme. « Nous n’étions à Nassau que pour une question de coût. Pour une
banque islamique, fonctionnant sans intérêts, il vaut mieux être aux Bahamas
qu’en Suisse »,
assure Ahmad Huber, administrateur d’Al-Taqwa.
 

Cette société établie à Lugano va devenir tristement célèbre après le 11
septembre 2001, lorsque le président des Etats-Unis la désigne comme la
pourvoyeuse de fonds principal de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Sans
apporter la moindre preuve quant à ses accusations, Washington demande à la
Suisse, à l’Italie et au Liechtenstein, de bloquer les avoirs d’Al-Taqwa
soupçonnée d’avoir " fait transiter des millions de dollars à destination
des terroristes "
. Le 7 novembre 2001, les trois pays lancent une vaste
opération policière concernant l’établissement et les domiciles de ses
principaux dirigeants. 130 policiers et carabiniers vont saisir de quoi
remplir quatre minibus de documents. " Il faudra au moins trois mois pour
comprendre et analyser ce matériel, dont une grande partie est en arabe ",

prévient Claude Nicati, substitut du procureur général de la Confédération.
Le lendemain, 8 novembre 2001, il tient une conférence de presse à Berne en
compagnie de son supérieur, Valentin Roschacher, le procureur de la
Confédération. Une procédure judiciaire est ouverte pour " participation à
une organisation criminelle "
, contre Youssef Nada et Ali Himmat, le
vice-président d’Al-Taqwa.

Selon la quatrième liste d’organisations terroristes, diffusée par les
Etats-Unis, Al-Taqwa est considérée comme une " association de banques
offshore et de sociétés de gestion financière qui ont aidé Al-Qaïda à
transférer de l’argent "
. Dans la salle de conférence, au Palais fédéral (le
Parlement suisse), un organigramme montré aux journalistes indique
clairement un lien (un lien indirect mais un lien tout de même) entre
Al-Taqwa et un lieutenant d’Oussama Ben Laden. Interviewé dans l’émission "
Complément d’enquête " sur France 2, Claude Nicati se montre précis : "
Al-Taqwa est en fait, si je prends une image, une sorte de holding, laquelle
aurait toute une série de sociétés filles, lesquelles composent l’empire
financier. En d’autres termes, de manière très imagée, Monsieur Oussama Ben
Laden a réparti ses billes dans de nombreuses sociétés, dans de nombreux
pays, pour, j’allais dire, que sa fortune fluctue. Voilà ce qu’est Al-Taqwa
".
Malgré ces accusations particulièrement graves, les responsables
d’Al-Taqwa sont laissés en liberté.

Pendant trois années, de 2001 à 2004, le responsable du dossier " terrorisme
" au Ministère public de la Confédération, multiplie les voyages (notamment
aux Etats-Unis) et les déclarations tonitruantes. En juin 2004, où Claude
Nicati confirme les suspicions de " soutien financier et logistique à une
organisation criminelle "
et annonce que le dossier Al-Taqwa allait (enfin)
être transmis à un juge d’instruction. En fait, derrière cet écran de
fumée, il ne s’est pratiquement rien passé. Les dirigeants d’Al-Taqwa (la
société a fermé ses portes le 31 janvier 2001) n’ont été interrogés qu’à deux
ou trois reprises, sur un ton très badin. " Des policiers m’ont demandé si
j’avais acheté ma maison avec l’argent de Ben Laden ",
s’étrangle de rire
Ahmad Huber, domicilié à Muri, dans la banlieue de Berne. Quant à l’avocat
de Youssef Nada, il constatait que son client était si peu inquiété qu’il
continuait à voyager dans le monde entier. " La lutte antiterroriste, c’est
de la pure rigolade "
, déclare Ahmad Huber dans la presse suisse (4)

Pour relancer le débat en 2003, Jean-Charles Brisard, avocat des familles
des victimes du 11 septembre 2001, affirme que " les coordonnés de la
famille Ramadan figurent dans l’agenda de la banque Al-Taqwa, qui est sur la
liste des organisations accusées par le Département d’Etat américain de
soutenir le terrorisme islamiste "
(5). Réponse immédiate de Tariq Ramadan,
directement visé par cette attaque. " Nous n¹avons jamais eu le moindre
contact avec cette banque. Si notre nom est dans son fichier d’adresse, cela
ne veut strictement rien dire. Mon nom est également dans le fichier des
vins de Bordeaux, que je ne bois pas " (6).

En fait, les Suisses, les Italiens et les Liechtensteinois n’ont mené des
investigations que pour répondre aux demandes américaines. Ces derniers leur
ont juré qu’ils disposaient de preuves, qu’en fait, ils n’avaient pas.

Al-Taqwa est-elle totalement innocente des accusations portées contre elle ?
Nous n’en savons rien. La justice suisse n’a découvert, à charge, qu’une
cassette chez Ghaleb Himmat, considéré comme le numéro 2 d’Al-Taqwa. Elle a
été tournée en 1993 en Afghanistan, et montre que le vice-président de la
société tessinoise aurait rencontré des dirigeants musulmans, notamment le
chef intégriste Gulbuddin Hekmatyar. Mais en quoi est-ce un délit ? "
personne ne nie les difficultés de la lutte antiterroriste. Il est rare de
découvrir des bulletins de versement libellés au profit du terrorisme
international. Mais plutôt que de lancer des accusations, puis de rechercher
ensuite les preuves, il aurait mieux fallu faire le contraire ",
dénonce un
enquêteur suisse.

Le 27 avril, le Tribunal pénal fédéral jette un pavé dans la mare. Il
reconnaît que les charges retenues contre Al-Taqwa sont " fumeuses ". Après
trois ans et demi d’enquête, et de nombreuses commissions rogatoires à
l’étranger, les faits retenus contre cette société sont flous, pour ne pas
dire inexistants. Le 31 mai 2005, le Ministère public de la Confédération
est contraint de prononcer un non-lieu. Il reste le problème des dommages et
intérêts, au niveau moral comme au niveau financier. " On n’a pas respecté
la présomption d’innocence. Monsieur Youssef Nada a subi des attaques
insupportables pour un homme de plus de 70 ans. Financièrement, sa société a
été contrainte de cesser ses activités »
. « D’ici deux ou trois semaines, nous
aurons estimé l¹énorme préjudice »
, annonce Jürg Wernli, l’avocat bernois de
Youssef Nada. 

 

(1) Sylvain Besson, " La vie secrète de Youssef Nada, ambassadeur de l’ombre
des Frères musulmans, " Le Temps ", 20 novembre 2002.

(2) Richard Labévière, " Les dollars de la terreur ". Grasset, février 1999,
pages 156 et 157.

(3) " List of ordinary shareholders at 31/12/1999 ", enregistré à Nassau le
9 juin 2000. Document en possession de l’auteur.

(4) Ian Hamel, " La lutte antiterroriste ? Rigolade ", " Le Matin Dimanche
", 13 février 2005.

(5) Christophe Dubois, " Islam : l’homme qui déclenche la polémique ", " Le
Parisien ", 14 novembre 2003.

(6) Tariq Ramadan, " Mon but est de faire évoluer les mentalités ", " Le
Courrier ", 25 novembre 2003.

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