Les consciences bougent aussi en islam

Comment ne pas être solidaire, en France même, du combat de ces organisations contre les mariages forcés, c

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lundi 8 juin 2009

L’écrivaine bengalie Taslima Nasreen défend sur les ondes, dans la presse ou à l’occasion de colloques une vision du religieux en général et de l’islam en particulier simple et catégorique. Le fondamentalisme est le produit des religions elles-mêmes : « La religion est la source du fondamentalisme », déclarait-elle récemment. L’oppression des femmes en est un constituant invariant. L’aliénation religieuse est consubstantielle à l’islam. Il faut la combattre sur tous les terrains : « Toute société laïque devrait protéger l’école et plus largement la sphère publique de tous les signes religieux », déclare-t-elle encore.

La persécution de Taslima Nasreen par les fondamentalistes bengalis et indiens est scandaleuse. La notion même de « crime de blasphème » pour lequel elle a subi cette persécution est inacceptable. Mais la question politique et sociale de l’oppression des femmes dépasse le cas particulier de l’écrivaine et des persécutions qu’elle subit.

À cet égard, il serait dommage de ne pas analyser davantage les dimensions (y compris culturelles et religieuses) de cette oppression dans les sociétés patriarcales, réinvesties par l’oppression capitaliste qui met les petites filles et les femmes dans les usines pour des salaires de misère, ou de ne pas interroger plus avant les rapports sociaux qui traversent les sociétés dans lesquelles l’islam est mobilisé par les classes dirigeantes et des groupes politiciens pour faire échec à toute avancée progressiste.

Les avancées et les reculs de civilisations se mesurent essentiellement en termes d’affrontements entre les idées émancipatrices et l’obscurantisme religieux dont l’intégrisme est l’expression par excellence, affirme Taslima Nasreen. C’est raisonner comme Voltaire, formidable combattant de la liberté humaine en son temps, mais dont la grille d’analyse appelle de sérieuses actualisations. Actualisations à la lumière notamment de ce que Marx nous a dit (voilà plus de cent cinquante ans !) de son désaccord avec Feuerbach : en substance l’émancipation humaine n’est pas d’abord, ni principalement ni préalablement, une émancipation du religieux mais une émancipation des rapports sociaux de production façonnés par ce qu’il n’appelait pas encore (en 1845) la domination capitaliste. Ce qui ne veut naturellement pas dire que les courants marxistes sont indifférents aux progrès de la raison dans les consciences.

Et les consciences bougent en islam comme ailleurs. Les esprits, confrontés à la modernité, révisent (théoriquement ou pratiquement) les perspectives traditionnelles. La question du féminisme musulman est posée par de nombreuses femmes, parfois attachées à des signes d’identité visible auxquels d’autres sont indifférentes. La revendication de reconnaissance et de dignité travaille en particulier celles et ceux qu’une longue histoire coloniale et postcoloniale a mis (et parfois met encore) aux marges de la cité républicaine et confine dans l’enfer des classes laborieuses, classes dangereuses. On ne saurait donc se plaindre que monte une exigence d’égalité et de pleine citoyenneté, dans des formes variables selon les individus, les familles, les groupes, les appartenances de parti ou de mouvance intellectuelle ou spirituelle.

Il serait non seulement maladroit mais réducteur d’évacuer les combats que mènent de nombreuses femmes musulmanes (mais aussi chrétiennes ou juives) contre les manifestations de l’absolutisme patriarcal sans renier leurs références identitaires, voire leurs références religieuses, quand elles sont inextricablement mêlées. De même, pourquoi laisser dans l’ombre l’existence de courants, d’organisations qui se réclament d’une forme de relation avec l’islam, un islam citoyen, moderne et moderniste, voire progressiste, épuré des scories qu’une tradition obscurantiste a si souvent déposées ? Le débat sur les « théologies de la libération », sur islam et capitalisme traverse des sites Web comme oumma.com auquel collaborent des croyants et des non-croyants.

Comment ne pas être solidaire, en France même, du combat de ces organisations contre les mariages forcés, contre la violation des droits sociaux des travailleuses, contre la manipulation de l’islam par les pouvoirs publics, contre le racisme et la discrimination sociale et culturelle frappant en priorité les femmes, contre la stigmatisation sous prétexte de laïcité, contre la volonté de trouver un nouvel ennemi intérieur incarné par le « beur de banlieue », casseur, siffleur de Marseillaise, « grand frère » opprimant ses soeurs, « importateur » du conflit israélo-palestinien.

Une association comme Islam et Laïcité, originellement créée par la Ligue des droits de l’homme et la Ligue de l’enseignement, scrute attentivement ce qui bouge dans la mouvance « musulmane » (au sens large) dans le sens d’une laïcité citoyenne, incontournable versant de l’émancipation humaine, inséparable du respect des consciences dans la diversité de leurs cheminements et de l’égalité des droits. L’intelligence théorique et pratique des progressistes, des vrais laïcs héritiers de Jaurès, est plus nécessaire que jamais pour faire converger les aspirations à la démocratie, à l’émancipation, à commencer par celle des femmes, à la libération sociale, même quand ces aspirations cheminent, dans des contextes idéologiques multidimensionnels (dont le marxisme est loin d’être absent), au milieu des contradictions, des inconséquences et parfois des ambiguïtés.

Paru dans l’Humanité des débats. 30 mai 2009

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Auteur : Pierre Saly

Historien, dernier ouvrage publié (avec François Hincker, Marie-Claude L’Huillier, Jean-Paul Scot et Michel Zimmerman) : le Commentaire de documents en histoire (Éditions Armand Colin, 2003).

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