Les caricatures danoises et l’Organisation de la conférence islamique

Pour mobiliser l’opinion musulmane dans le monde, le Comité danois (The European Committee for Honoring the

dimanche 19 février 2006

Ces desseins dans un pays où l’extrême droite a fait plus de 13 % des suffrages aux dernières élections législatives et où le débat public sur l’islam est particulièrement radical, ne pouvaient que susciter la polémique. Pour Tøger Seidenfaden, directeur de la rédaction du quotidien danois Politiken, « Il y a volonté d’offenser, car c’est dans la logique présente de l’atmosphère politique au Danemark. La recette à succès, en politique et dans les médias, c’est de dire que le plus grand problème au Danemark, c’est l’intégration des minorités, et le plus grand groupe parmi eux est celui d’origine musulmane. »[1]

Le caractère raciste de certaines caricatures et le contexte politique danois, très à droite[2], expliquent en grande partie la polémique produite au niveau national ; par contre celle produite au niveau international allait-elle forcément de soit ? S’est-elle développée au Danemark, pour ensuite se propager « naturellement » à l’ensemble du monde musulman ?

A ces questions, le journal américain, The New York Times, répond que l’Organisation de la Conférence islamique, et certains de ses Etats-membres, ont joué un rôle actif dans l’internationalisation de l’affaire.

Un incident diplomatique qui pousse l’affaire des caricatures sur la scène internationale

Dans le cadre des protestations au Danemark un comité, The European Committee for Honoring the Prophet, regroupant 27 organisations musulmanes danoises, est constitué en octobre 2005. L’objectif est de faire pression sur le gouvernement danois, afin que celui-ci condamne les caricatures. Le porte-parole du Comité, Mr Ahmed AKKARI, explique « Nous avons collecté 17.000 signatures et les avons déposé au bureau du Premier Ministre [Anders Fogh Rasmussen], nous avons vu le Ministre de la Culture, nous avons parlé au rédacteur en chef de Jyllands-Posten [...] mais nous n’avons obtenus aucun résultat. » Il ajoute « le bureau du Premier Ministre n’a même pas répondu à la pétition ».[3]

Après plusieurs semaines de lobbying, n’obtenant pas de réponse de la part du Premier Ministre, le comité change de stratégie, en se tournant, curieusement, vers les ambassadeurs des pays musulmans au Danemark, pour leur demander de parler au Premier Ministre, en leur nom. Ainsi le 20 octobre, onze ambassadeurs (Arabie Saoudite, Egypte, Syrie, etc.) demandent une entrevue au Premier Ministre. Mais ce dernier refuse de les recevoir, leur opposant l’argument de la liberté d’expression dont jouit la presse danoise.

Ce refus pousse l’affaire des caricatures, circonscrite jusque là aux frontières danoises, hors du pays. Mr AKKARI, explique : « Ensuite [après le refus du Premier Ministre] le cas a évolué vers un autre niveau. Nous avons ainsi décidé que pour être entendu [de l’intérieur par le gouvernement danois], ça doit provenir de l’influence des populations dans le monde musulman ».[4]

L’internationalisation de l’affaire des caricatures et le rôle joué par certains Etats

Pour mobiliser l’opinion musulmane dans le monde, le Comité danois (The European Committee for Honoring the Prophet) constitue un dossier de 43 pages, incluant les 12 caricatures. Mais sont ajoutées au dossier trois autres caricatures, pourtant étrangères au quotidien danois. Elles représentent le Prophète en porc, en pédophile, etc.[5] L’ajout de ces trois desseins pose évidemment la question de la manipulation. Mais dans quel but ?

Début décembre l’internationalisation de l’affaire se met en marche. Le Comité envoie une première délégation, munie du fameux dossier, au Caire. Là il rencontre le Grand Mufti, Muhammad Sayid Tantawy, et le Ministre des affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, et Amr Moussa, à la tête de la Ligue arabe. Suite à cette rencontre le gouvernement du Caire et La Ligue arabe convoquent l’ambassadeur danois en Egypte. Le Comité rencontre aussi des journalistes des médias égyptiens. Lors de la conférence de presse, il raconte l’appel à brûler le Coran lancé par l’extrême droite danoise (Danish People’s Party). Le lendemain toute la presse en parle. Plusieurs journaux publient aussi des articles sur le projet qu’aurait le Danemark « de publier une version censurée du Coran. » [6]

Les 7 et 8 décembre, à la réunion de l’Organisation de la conférence islamique qui a lieu à la Mecque, le Ministre des affaires étrangères égyptien emporte le fameux dossier avec lui. Lors de cette conférence, réunissant 57 chefs d’Etat, dont l’ordre du jour officiel est consacré à la question de l’extrémisme religieux, la discussion dans les coulisses est surtout dominée par les desseins caricaturant le Prophète.

Pour le New York Times « [...] la réunion au sommet de l’Organisation de la Conférence Islamiques - et le rôle joué pas ses Etats-membres - a été un tournant », dans l’internationalisation de l’affaire.[7]

Après la réunion de la Conférence islamique, le Comité danois relance sa tournée dans les pays du Moyen-Orient. Il envoie une deuxième délégation au Liban, toujours munie du fameux dossier, pour rencontrer des chefs religieux et politiques. La délégation rencontre au Liban le Grand Mufti, Muhammad Rashid Kabbani, et le chef spirituel des musulmans shiites du Liban, Cheikh Muhammad Hussein Fadlallah, aussi bien que le Patriarche de l’Eglise Maronite, Nasrallah Sfeir. Le groupe est également apparu sur la TV satellite Al Manar de la station du Hezbollah, qui est regardée dans tout le monde arabe. M. AKKARI a également, à partir du Liban, fait un voyage à Damas (Syrie) pour fournir une copie du dossier au Grand Mufti de ce pays, Cheikh Ahmed Badr-eddine Hassoun.

A la mi-Décembre, le Ministre des affaires étrangères libanais, Fawzi Salloukh, rencontre l’ambassadeur d’Egypte au Liban, qui lui présente une lettre de son Ministre des affaires étrangères, Aboul Gheit, l’invitant à s’impliquer dans l’affaire des caricatures-à cette lettre sont jointes des copies des caricatures. [8]

Fin décembre, pour faire pression sur le Danemark, l’idée du boycott s’impose. Les responsables de l’Organisation Islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture, réunissant plus de 50 états, déclarent que les états membres de l’organisation devraient imposer un boycott au Danemark jusqu’à ce que des excuses aient été données pour les caricatures.[9]

Revirement le 5 janvier 2006. Devant les risques d’escalade, le Danemark et la Ligue arabe décident de mettre fin à la controverse. Un accord est conclu par téléphone entre le ministre danois des Affaires étrangères M. Moeller et le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa.[10] Mais ce « revirement » est de courte durée, puisque le 10 janvier, l’affaire est relancée. Avec l’autorisation du Jyllands-Posten, le magazine chrétien norvégien Magazinet, de petit tirage, republie les caricatures du Prophète « au nom de la défense de la liberté d’expression ». La polémique est aussitôt relancée au niveau international.

Pour le New York Times « cette nouvelle publication apparaît au moment où la « pression anti-Danoise [échafaudée entre fin octobre et début janvier] est mise sur pied », prête à fonctionner.[11]

Mise en marche de la « machine à pression » anti-danoise

A la suite de la nouvelle publication la « machine à pression » se met en route. Le 18 janvier, l’Organisation de la conférence islamique « dénonce et désapprouve au plus haut point [...] la publication des caricatures [...] dans le journal norvégien Magazinet après leur parution précédente dans le quotidien danois Jyllands-Posten. » Le 21 janvier, l’Union internationale des oulémas musulmans « appelle les dirigeants de Norvège et du Danemark à adopter une position ferme face à ces atteintes répétées contre la nation musulmane et le prophète. » [12]

Le 26 janvier, dans un mouvement général, l’Arabie Saoudite rappelle son ambassadeur au Danemark, la Libye suit le mouvement. Les autorités religieuses saoudiennes commencent à appeler au boycott, et en un jour, la plupart des produits danois sont retirés des étagères des supermarchés. Le boycott s’étend ensuite au Koweït, dans les Emirats, en Jordanie, au Maghreb et dans les principaux pays musulmans. Suivi ensuite par de nombreuses protestations populaires à travers le monde, etc.

Une affaire pour contrer l’« islamisme » et l’appel à la « démocratie »

Ces nombreuses condamnations et appels au boycott auraient-ils eu pour but unique de contraindre le Danemark à présenter ses excuses pour avoir publier les caricatures ? Et qu’en définitive l’internationalisation de cette polémique n’est qu’une affaire d’offense faite à une religion.

Pour Mr. Said, politologue égyptien, les raisons réelles à l’origine de la pression anti-danoise sont politiques, bien plus que religieuses. Il explique que « les Saoudiens [et les autres régimes de la région] ont fait ceci parce qu’ils doivent marquer des points contre la montée des fondamentalistes islamiques ». En effet « les démonstrations de force des islamistes aux élections égyptiennes et la victoire du Hamas aux élections palestiniennes ont donné un nouvel élan aux mouvements islamiques dans la région ».[13]

Il y a également une autre raison selon Sari Hanfi, professeur à l’Université américaine de Bayreuth. D’après lui « les gouvernements arabes irrités par la pression de l’Occident pour la démocratie, ces protestations ont présenté une opportunité pour dévaloriser l’appel de l’Occident [à la démocratisation] fait aux citoyens arabes ». Ces gouvernements semblent dire, sur base de cette polémique, « La liberté promue par l’Occident, a apporté avec elle le non-respect pour l’islam. » Il explique que les manifestations « ont commencé comme une réaction viscérale »-évidemment car [les musulmans] ont été offensés- mais ensuite vous avez les régimes qui ont profité de l’occasion pour dire « regardez, c’est ça la démocratie dont ils [les occidentaux] parlent ». [14]

Les caricatures sont ainsi devenues à partir d’un certain moment une opportunité pour contrer la montée des mouvements politiques dit « islamistes », et aussi pour contrer la pression occidentale-les Etats-Unis en tête-pour la « démocratisation ».

Conclusion

L’affaire tout d’abord confinée au Danemark s’est peu à peu transformée, après le refus du Premier Ministre danois de recevoir les onze ambassadeurs des pays musulmans, en instrument au service des intérêts politiques de certains Etats. Aurait-il pu en être autrement ?

Peut-être que tout cela n’aurait pas eu lieu-à savoir l’internationalisation de la polémique. Peut-être que toute cette histoire serait restée dano-danoise, si le Premier Ministre du Danemark avait tout simplement considéré cette affaire, autrement qu’en opposant « aveuglément » l’argument de la liberté d’expression. En refusant de prendre en considération les revendications légitimes de ses concitoyens de confession musulmane-qui ne remettaient pas en question la liberté d’expression- le Premier Ministre a fini par leur signifier « vous n’êtes pas d’ici, donc aller voir ailleurs ». C’est ce qu’ils ont fait, en allant toquer à la porte des ambassades des pays musulmans. La suite on la connaît...



[1] Le Monde, 4 février 2006. (http://www.lemonde.fr/web/article/0,[email protected],36-737934,0.html)

[2] « Le Parti populaire danois (DF, extrême droite, 13,2 % aux élections législatives de février), [] est un soutien indispensable, au Parlement, pour le gouvernement libéral-conservateur [...]. » (Le Monde, 18 octobre 2005).

[3] The New York Times, 9 février 2006.

[4] Ibidem.

[5] Le Monde, 2 février 2006 (http://www.lemonde.fr/web/article/0,[email protected],36-737934,0.html)

[6] The New York Times, 9 janvier 2006.

[7] Ibidem.

[8] Ibidem.

[9] The New York Times, 9 février 2006.

[10] Nouvelobs.com, 8 février 2006. (http://permanent.nouvelobs.com/medias/20060202.OBS4861.html)

[11] The New York Times, 9 février 2006.

[12] Nouvelobs, 8 février 2006.

[13] The New York Times, le 9 février

[14]Ibidem.

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