Les Territoires perdus de la Politique.

J’ai relu, il y a quelques semaines, « Les Boucs » et » Le Passé Simple » de Driss Chraïbi. 50 a

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vendredi 30 janvier 2004

J’ai relu, il y a quelques semaines, « Les Boucs » et » Le Passé Simple » de Driss Chraïbi.

50 ans après, l’acuité du regard, la lucidité du constat de Chraïbi est magistrale.

L’impensé colonial, la brutalité des préjugés et le déni de l’humain vis-à-vis des plus pauvres des pauvres, les travailleurs immigrés et en particulier les africains et les maghrébins, décrypté avec toute l’apprêté propre au style de Chraïbi.

Cette analyse, malheureusement, est transposable dans la France de 2004.

Discriminations dans tous les champs de la société envers les minorités et particulièrement les musulmans et les maghrébins, français ou non, renvoi systématique à l’origine et à l’ethnie, ethnisation des rapports, islamisation des musulmans, comportements violents de la police en hausse vis-à-vis de ces populations.

Edward Saïd insiste dans « Culture et Impérialisme » sur le fait que l’aventure coloniale a construit, et construit l’histoire de l’Occident, comment les œuvres de la littérature, en particulier, ont sous couvert de grands desseins humanistes, favorisées et diffusées « l’œuvre colonial » dans l’inconscient collectif, vecteurs des clichés et des amalgames, du racisme et de la xénophobie bien présente dans notre société (dernier rapport de la Commission consultative des droits de l’homme) et où on nous tiens encore le discours de l’intégration 50 ans, après pour des enfants nés en France ou de parents français.

Le travail d’Edward Saïd portait sur la société coloniale anglaise du 18-19e siècle, mais nous pouvons transposer sa réflexion à la société française aux mêmes époques et sur ce que cela sous tend pour aujourd’hui.

C’est toujours la figure de la 5ème colonne qui fonctionne ici, sous l’apparence de Jeunes filles voilées qui prendraient d’assaut la République mise en danger.

La Figure du « Bouc émissaire » nécessaire, responsable de la situation est encore opérante et toutes les images du Sauvage battu à Poitiers , du Sarrazin sanguinaire, du Fellah de la guerre d’Algérie, celle du travailleur immigré venu manger le pain du Français, enfin celle du musulman barbu, égorgeur de Laïcité.

J’ai écouté et entendu l’Abbé Pierre sur l’esplanade des droits de l’homme, son discours sur nos égoïsmes particuliers et notre indifférence inhumaine.

50 ans après, la réalité reste difficile pour une grande partie de nos concitoyens et les chiffres témoignent de la dégradation de la situation sur le terrain :

« Près de 3,7 millions de personnes survivent en France avec moins de 579 euros par mois. Quelque 6 millions vivent avec un des huit revenus minima. Enfin, 3 millions sont des mal-logés, selon les chiffres de la Fondation Abbé Pierre. Les Restos du Cœur, ont constaté sur l’ensemble de la France une augmentation de 10% de leur fréquentation, avec des pointes atteignant les 30% à Paris et dans l’Est. Des jeunes de moins de 25 ans et des femmes seules avec enfants composent pour l’essentiel ces nouveaux bénéficiaires.

Même constat au Secours populaire et dans d’autres associations d’aide aux plus démunis. » (Le Monde 020204)

180 000 allocataires des Assedic son rayés, début janvier 2003, des listes et se retrouvent avec des moyens dérisoires pour survivre, et l’apparition des travailleurs pauvres, travaillant plus pour gagner moins. Ce sont souvent nos concitoyens qui sont les plus touchés par ce chômage endémique, frappés de plein fouet par les discriminations et le racisme ambiant, assignés à résidence dans les pourtours de nos villes, désertés par les services publics, véritable réserve de main d’œuvre à bon marché, flexible, paramètre de régulation des salaires sur le marché du travail, aux bénéfices des entreprises. Combien de bac + 5 aux chômages ou dans des emplois alimentaires sous payés ?

Le débat sur la laïcité, en fait sur le voile, aurait pu déboucher sur des éléments nous permettant de travailler sur le nécessaire approfondissement du lien social, de la nécessité d’une citoyenneté effective pour tous, de la réflexion à mener pour la transformation sociale, visant à résorber les poches de pauvreté, d’exclusion, de ghettoïsation, par une véritable politique pour l’emploi le logement et l’éducation, animée par une volonté à toutes épreuves de lutter contre les discriminations et les inégalités dont souffrent nos concitoyens.

Au lieu de ce débat nécessaire et salutaire, nous avons eu droit à une véritable avalanche d’amalgames, de simplifications, de suspicion et d’attaques contre l’islam les arabes, et les Maghrébins.

Les inhibitions tombent et les incidents se multiplient vis-à-vis des filles voilées.

Au delà de la composition et des possibles partis pris de la commission Stasi, du panel des personnes auditionnées, peu de filles portant le foulard et la commission se serait déterminée sur les témoignages d’algériennes et d’iraniennes ayant vécu l’obligation de porter le foulard dans leurs pays respectifs, comme si les situations étaient comparables : En Algérie ou en Iran je me serais battu contre le voile car imposée à toute les femmes et véritable cheval de bataille entre autre de l’Islam politique.

Des différentes dispositions préconisées parla commission, seule celle relative aux signes religieux a trouvé grâce aux yeux du Président de la République et du législateur.

Comme si cette mesure constituait l’alpha et l’oméga de la pensée politique du moment, à quelques semaines des échéances électorales (régionales, cantonales et sénatoriales) vision à court terme pour ceux qui ont oublié le 21 avril 02 ou n’en n’ont pas tiré les conséquences.

Faux débat, mesures inadaptées, projet de loi inconséquent, dangereux et liberticide.

Le manichéisme à l’oeuvre avec la simplification à l’extrême de la condition des femmes dans les banlieues, prisonnières de la nouvelle péréquation à la mode, de la « Pute » ou de la « Soumise », bâillonne toutes celles qui refusent cette dichotomie absurde et dangereuse. L’émotion provoquée par la mort violente et horrible de Sohane, est légitime et nécessite une véritable prise de conscience de la violence que subissent nombres de femmes partout en France, dans toutes les couches de la société. Ce véritable drame ne peut être récupéré et instrumentalisé sur le mode de la simplification grossière, de la démagogie et encore une fois en réalisant l’amalgame : banlieues, français immigrés et immigrés, musulmans, islam, islamisme, intégrisme, terrorisme….

A l’heure ou les professeurs sont dans la rue pour réclamer des postes et les moyens de poursuivre leur mission d’émancipation des élèves, en leur donnant les possibilités de l’indépendance d’esprit, par les outils de la critique, on nous parle d’exclure au motif d’une laïcité agressive et restrictive, en contradiction avec la loi qui fait obligation de la scolarité jusqu’à 16 ans.

Une intégration scolaire n’allant pas de pair avec une intégration sociale reste un leurre.

La Recherche est dans la rue pour attirer l’attention sur le manque de moyen et la fuite des chercheurs vers des cieux plus cléments.

L’hôpital est dans la rue pour contester le plan Hôpital 2007, le manque de personnel et de moyens, qui pénalisent les usagers et mettent les personnels sous tension.

Si la séparation des champs politique et religieux a été introduite en droit par la loi de sécularisation de 1905, qu’en est t’il de la séparation entre législatif et exécutif en France en 2004 ?

L’épisode de la condamnation d’Alain Juppé et le torrent de commentaires politiques discutant une décision judiciaire, les pressions auxquelles ont été soumis les juges et les magistrats montrent à quel point, la confusion domine.

Quel peut-être dans la société en général, l’impact de ces événements à quelques semaines d’échéances électorales ?

Quel peut-être, dans les consciences de chacune et de chacun, l’impact sur le sens civique, le lien social et la confiance aux politiques.

Trouble dans la justice, crise politique, crise institutionnelle et les avocats dans la rue contestant les dispositions de la loi Perben.

Les véritables débats, les combats essentiels sont là, dans la définition d’un véritable projet alternatif à la politique néo libérale, sécuritaire qui nous submerge avec son lot de catastrophes humaines, environnementales et sociales, par le biais du démantèlement des services publics dans le cadre de la directive de la commission européenne sur les services publics (AGCS).

Le collectif « Une école pour tous-tes : non aux lois d’exclusion » s’est construit autour de l’idée centrale qu’il fallait dépasser la problématique imposée du voile, pour mettre en perspective et en contexte ce que « Le voile nous dévoile » et y répondre loin des simplifications, et des amalgames, des récupérations.

Ce collectif rassemble au delà des clivages politiques, sociaux, culturels,cultuels et générationnels des associations laïques, cultuelles musulmanes, féministes, des droits de l’homme, syndicales et des individus qui veulent s’engager dans l’effort commun de réflexion et de construction d’une société apaisée, réconciliée avec sa diversité et riches de ses potentialités, tournée vers la réhabilitation des valeurs fondamentales qui font le socle de la République, la Liberté,l’Egalité, la Solidarité .

Alors pour répondre en partie au souhait de l’Abbé Pierre lors de sa déclaration sur le parvis des droits de l’homme, sur la nécessité pour nous tous de nous mettre en mouvement, en situation de faire bouger les choses pour que disparaisse cet indifférence a l’autre, « de recomposer l’action civique et, par là même, l’action politique ».

Dans ce cadre UNIR, membre du collectif, après avoir appelé à la manifestation devant l’assemblée nationale et au meeting du Trianon le 04 02 2004,

Nous vous appelons à répondre massivement à la manifestation du samedi 14 février 2004, qui sera la traduction dans la rue de notre combat pour la justice sociale, la solidarité et la refondation des valeurs de la République.

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Auteur : Aissaoui Ali

Président pour UNIR.

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