Les Musulmans d’Europe et la question de la laïcité

L’islamophobie actuelle se sert des discours et des pratiques rétrogrades, machistes et anti-démocratiques

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mercredi 18 juin 2008

La question de la citoyenneté et de la laïcité en Europe constitue aujourd’hui un enjeu de société majeur par les problèmes qu’elle met en évidence mais aussi par les malentendus et les instrumentalisations politiques et médiatiques dont elle fait l’objet. Il faut savoir que c’est une question qui divise le mouvement social et notamment les syndicats et les partis démocratiques et progressistes

Il est nécessaire de ressortir les spécificités de la question telle qu’elle se pose aujourd’hui en Europe. En effet, dans les pays du Maghreb, la religion continue d’être instrumentalisée par les pouvoirs en place à des fins politiques, ce qui explique aussi bien la surenchère des courants politiques se réclamant de l’Islam que la revendication d’une séparation des sphères religieuse et politique émanant d’une partie de l’opposition dite démocratique.

En Europe, en revanche la laïcité se présente historiquement avec un contenu politique spécifique qui varie suivant les pays. En France, par exemple, la laïcité s’est imposée à la faveur d’un combat en vue d’arracher l’espace public à la mainmise de l’Eglise non sans une certaine dérive sectaire qui en fait pratiquement une nouvelle Religion exclusive.

En Belgique, la laïcité trouve son origine dans des conditions similaires de lutte contre le monopole de l’Eglise mais contrairement à la France, elle est restée synonyme de neutralité religieuse de l’Etat de droit démocratique devant lequel tous les citoyens se doivent d’être égaux, par-delà la différence de leurs convictions religieuses et philosophiques. En d’autres termes, la laïcité signifie intégration de tous sur un pied d’égalité au sein de l’espace public et non exclusion de telle ou telle catégorie sociale en raison de son appartenance religieuse ou philosophique.

Or, aujourd’hui, au nom de cette même laïcité, des voix s’élèvent pour réglementer l’intégration des personnes issues de l’immigration maghrébine à l’espace public sous le prétexte de la lutte contre l’intégrisme religieux. C’est le cas notamment des voix qui s’élèvent pour interdire l’accès à l’école publique des jeunes filles portant le foulard. L’interférence de cette question de société, déjà sensible en elle-même, avec des considérations géopolitiques et internationales, finit par donner une dimension exagérée au problème, contribuant ainsi à instaurer un climat de méfiance réciproque entre les communautés.

Rappel du contexte sociopolitique

La question de la citoyenneté et de la laïcité en Europe se pose dans un contexte sociopolitique précis. La société démocratique européenne est fondée sur un certain nombre de principes et d’acquis historiques consacrés par la Constitution et les lois. Cependant, la démocratie est toujours à consolider et à approfondir, d’où le combat pour une plus grande égalité des chances repris et institutionnalisé par les pouvoirs publics.

Ce combat concerne plus particulièrement les catégories sociales marginalisées et discriminées. L’immigration maghrébine appartient historiquement, dans son écrasante majorité, au monde du travail. A ce titre, elle a subi les contrecoups de la récession économique et de la crise de l’Etat social. La logique dominante de la reproduction sociale n’a pas ménagé la jeunesse issue de l’immigration maghrébine.

Si une partie de cette jeunesse a trouvé dans l’instruction un moyen de promotion sociale malgré les difficultés et les discriminations, la grande majorité peine à trouver une place dans une société où les acquis de l’Etat social sont chaque jour grignotés au nom de l’activation et de la flexibilité du travail et de l’emploi. En plus de tous les problèmes vécus par les jeunes issus des milieux défavorisés, les jeunes issus de l’immigration maghrébine vivent des situations d’exclusion sociale liées à leur appartenance « ethnique ».

L’aspiration légitime à la promotion sociale de ces jeunes se confond logiquement avec la lutte pour l’égalité des chances. C’est une lutte en vue de concrétiser leur aspiration à la citoyenneté. En effet, que serait la citoyenneté si tous les jeunes n’ont pas des chances égales dans le système d’éducation, de formation et d’emploi ?

Accès à la citoyenneté, identité culturelle et laïcité

L’homme ne vit pas que de pain. La promotion sociale ne saurait se concevoir en dehors de la promotion culturelle et de l’épanouissement personnel. L’identité sociale est un phénomène complexe. Le jeune issu de l’immigration maghrébine est souvent fils ou fille d’ouvrier. Mais cet ouvrier a des racines, des traditions, un imaginaire, bref une culture. Que cette culture ait un lien plus ou moins fort avec la religion musulmane ne change rien à la question.

Dans leur aspiration démocratique à la promotion sociale, une partie des jeunes issus de l’immigration maghrébine sont appelés à mobiliser des ressources symboliques pour se reconstruire, pour résister, pour se renforcer. Ce processus psychologique et social n’est pas simple. Il peut être interprété comme une volonté de s’isoler du reste de la société. Mais il peut constituer, au contraire, un appel à une meilleure prise en compte, par la société, de la situation particulière de ces jeunes.

La plupart des sociétés démocratiques européennes sont des sociétés multiculturelles. La laïcité signifie ici que les citoyens de culture différente ont un accès égal à l’espace public dès lors que la liberté des uns n’empiète pas sur la liberté des autres. L’Etat démocratique n’a pas à uniformiser culturellement l’espace public.

Il a pour mission de protéger la liberté de tous. A ce titre, les citoyens musulmans ne réclament ni plus ni moins de liberté que les autres citoyens. Cependant, la superposition des aspects sociaux et culturels dans le chef de la minorité discriminée est source de malentendus. L’identité historique d’un Etat qui se présente pourtant comme un Etat laïc, ajoutée aux carences des politiques publiques en matière d’intégration sociale, renvoient malheureusement aux jeunes issus de l’immigration maghrébine l’image brouillée d’un Etat pas aussi « neutre » et « laïc » qu’il le prétend.

Contre ce malentendu, il ne faut cesser de rappeler que la laïcité, bien comprise, n’oppose pas citoyenneté et identité culturelle. Au contraire, dans une société multiculturelle et multiconfessionnelle comme la société européenne, seul un Etat vraiment laïc peut garantir une égale liberté à tout le monde. Seul un Etat vraiment laïc peut lutter contre les discriminations dont sont l’objet les jeunes issus de l’immigration musulmane. Seul un Etat vraiment laïc peut garantir l’accès de tous à la citoyenneté.

Si les minorités culturelles discriminées ont intérêt à un Etat de droit soucieux de la liberté et des droits de tous les citoyens sans exclusive, la question importante qui mérite toute notre attention devrait être : que faire lorsque certaines manifestations d’une identité culturelle et religieuse (mal digérée) entrent en contradiction avec des principes consacrés de l’Etat de droit ? Exemple : lorsqu’au nom de la religion musulmane, on cherche à justifier l’inégalité de la femme. Le problème se pose dans la communauté musulmane en Europe.

L’ignorer revient pratiquement à donner une prime aux courants xénophobes et racistes qui cherchent à instrumentaliser pareilles déviations, au demeurant minoritaires, pour cultiver la peur et la haine. L’islamophobie actuelle se sert des discours et des pratiques rétrogrades, machistes et anti-démocratiques de certains groupes se réclamant d’un Islam dogmatique. S’ils venaient à se développer, ces discours et ces pratiques accentueraient l’isolement et l’exclusion de la communauté musulmane en Europe. A ce titre, ils doivent être combattus intellectuellement et politiquement mais sans tomber dans l’amalgame facile de ceux qui confondent religiosité et idéologie politique.

Concurrence des valeurs et unité du mouvement social

Parce qu’il correspond à un mouvement historique complexe, ce qu’on a coutume d’appeler le « renouveau du religieux » divise le mouvement social et plus particulièrement syndicats et partis progressistes. Pour certains, il s’agit d’un mouvement populaire en quête de reconnaissance et d’égalité qu’il convient de comprendre et de soutenir lorsqu’il est en butte à l’exclusion et à la répression.

Pour d’autres, il s’agit d’un mouvement intégriste et réactionnaire auquel il s’agit d’opposer une politique de fermeté au nom d’une conception restrictive de la laïcité. Sans entrer dans une évaluation détaillée qui varierait suivant les situations concrètes envisagées, on peut dire que si pareille question divise à ce point le mouvement social, c’est que le phénomène abordé est peut être complexe et contient en son sein différents niveaux et manifestations qu’il convient de déconstruire pour éviter les amalgames.

Un mouvement social ne peut se construire sans référence à des valeurs fondatrices. Comme ces dernières sont multiples et peuvent être diversement interprétées, il est parfois nécessaire de construire une échelle de priorités. Ceux qui mettent l’accent sur la liberté comme valeur fondamentale argumenteront en faveur de la liberté des citoyens de vivre leur culture et leur religion comme ils l’entendent tant qu’ils ne violent pas la liberté des autres. En revanche, ceux qui mettent l’accent sur le progrès comme valeur fondamentale auront tendance à limiter la liberté des citoyens à ce qu’ils considèrent être compatible avec la conception qu’ils se font du progrès et d’une laïcité historiquement et idéologiquement connotée.

Le débat entre les tenants de ces deux positions traverse le mouvement social. Si le débat doit continuer, la satisfaction de revendications sociales et démocratiques urgentes ne peut attendre. Il est donc nécessaire de préserver et de renforcer le mouvement social contre les divisions qui pourraient l’affaiblir. Si en général, toutes les valeurs démocratiques se valent, dans la pratique, il faut parfois faire des choix. Dans le cadre d’un Etat de droit, la valeur liberté est la moins sujette à interprétation infinie parce qu’elle est la plus aisément traduisible en termes juridiques contrairement à la valeur progrès qui se prête à plus de plasticité philosophique et politique.

En référence à la Déclaration universelle des droits de l’homme, à la Convention européenne de protection et de sauvegarde des droits de l’homme, à la constitution et aux lois votées par les instituions démocratiques élues, les mouvements démocratiques et progressistes ainsi que les associations musulmanes qui oeuvrent pour l’égalité des droits devront privilégier, à chaque fois, les libertés et les droits concrets des groupes et des personnes qui luttent contre la discrimination et l’exclusion sous toutes leurs formes et pour l’accès à une citoyenneté pleine et entière.

Parallèlement à cela, et tout en réaffirmant leur système de valeurs philosophiques morales et éthiques, les associations musulmanes doivent ouvrir un dialogue constructif avec toutes les composantes du mouvement social européen en vue d’enrichir concrètement les idéaux démocratiques et progressistes dont l’horizon historique a besoin d’être élargi sous peine de rester au mieux un vœu pieu et au pire un discours idéologique légitimant une volonté de puissance.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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