Les Etats-Unis et la campagne électorale de 2008

L’élection présidentielle américaine de novembre 2008 est historique. S’y affrontent deux générations

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vendredi 24 octobre 2008

L’élection présidentielle américaine de novembre 2008 est historique. S’y affrontent deux générations politiques, celle des babyboomers et celle X. Une bataille entre un vétérant de la guerre du Vietnam et un politicien post-racial et post-guerre du Vietnam. Malgré les atouts de chacun des deux camps, ils s’inquiètent que certain facteurs leur jouent de vilains tours.

Jamais de mémoire d’homme une élection présidentielle américaine n’a autant passionné les électeurs américains que celle qui se déroule actuellement dans leur pays. Cet engouement dépasse comme jamais auparavant les frontières du pays pour toucher le reste de la planète. Et pour cause. Les États-Unis, c’est un pays à part, un pays, à plusieurs égards, unique.

I. LES RAISONS DE L’ENGOUEMENT POUR UNE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE AMÉRICAINE HISTORIQUE

Dans un système international encore largement unipolaire, les États-Unis demeurent encore la seule superpuissance de l’ère post-Guerre froide. (1) Leur budget de défense dépasse largement celui de tous les autres pays réunis. Malgré la crise financière majeure qui les frappe actuellement de plein fouet (plus que le reste de la planète), les États-Unis demeurent la première économie de la planète. Leur culture pop est toujours de loin la plus influente du monde. Chaque fois qu’une crise régionale ou internationale éclate quelque part, les yeux du reste de la planète se tournent vers Washington pour voir si on peut bénéficier du concours de sa diplomatie ou de ses forces armées. L’architecture internationale qu’ils avaient largement contribués à édifier depuis la fin de la Seconde guerre mondiale (ONU, FMI, Banque Mondiale, OMC, etc.), ainsi que les traités multilatéraux dont ils sont partie prenante, les favorisent largement.

Pour ces raisons et à la lumière des dommages énormes causés notamment à l’égard du système international, par la politique étrangère aventureuse de l’administration républicaine de George W. Bush, le reste de la communauté internationale suit avec un mélange d’intérêt, d’espoir et d’inquiétude la campagne présidentielle de cette année.

Après un règne républicain de huit ans, règne tant décrié partout, y compris à l’intérieur du pays de Bush lui-même, le monde se met à rêver. Il suffit de consulter les résultats de différents sondages de maisons prestigieuses comme Gallup, Pew Research ou Zoghby-International, auprès de l’opinion publique de différents pays pour se rendre compte que l’opinion internationale espère largement une victoire démocrate le 4 novembre 2008.

Si l’élection du sénateur démocrate Barack Obama est vue comme un symbole fort de changement et de rupture avec les années Bush et sa diplomatie bottée et unilatérale, (2) le choix du sénateur républicain John McCain est perçu par plusieurs comme une continuité de l’ère du parti actuellement aux affaires. Même s’il a bâti son plan de campagne électorale sur l’image d’un Mavrick, c’est-à-dire un esprit libre et frondeur, un front-tireur, plusieurs de ses récents réalignements, pour raisons électorales, tels le rapprochement avec George W. Bush et l’adhésion finalement à son programme de baisses massives des impôts en faveur des couches riches de la population, démentent une telle posture.

Le volet « politique étrangère » de son programme électoral est un autre élément de continuité avec l’héritage de Bush. D’abord, ses conseillers sont pour la plupart de faucons néo-conservateurs liés à l’administration sortante et qui avaient entouré l’éphémère candidat à la présidentielle et ancien maire de New York, le républicain Rudolph Giuliani. Parmi eux, on trouve des noms comme ceux de William Kristol (directeur du journal Weekly Standard), Charles Krauthammer (journaliste très influent), l’historien Paul Kagan (éditorialiste et chercheur principal à la Carnegie Endowment for International Peace), Richard Perle (ancien directeur du Defence Policy Board, entité dépendante du ministère de la défense), James Woolsey (ancien directeur de la CIA), le controversé historien Daniel Pipes, etc. Ces conseillers ont joué un rôle important dans la préparation de l’opinion publique aux États-Unis et en Europe à la guerre contre l’Irak.

Ils se retrouvent dans différents Think Tanks conservateurs, dont les plus importants sont l’American Enterprise Institute, la Heritage Foundation, le Washington Institute for Near East Policy, le Hudson Institute. Ils privilégient le recours aux forces armées (Hard Power) pour résoudre les crises internationales, intimider les adversaires des États-Unis et même renverser des régimes considérés comme hostiles aux intérêts américains. Même si l’intervention américaine en Irak s’est révélé en fin de compte un échec stratégique colossal, cela ne les empêche pas de prêcher cette fois en faveur d’une intervention militaire en Iran voisin, pour changer son régime politique, sous couvert de contentieux nucléaire. Toujours dans un esprit de continuité de politique étrangère, McCain voudrait garder les troupes américaines en Irak pour « cent ans », s’il le faut, et, pour empêcher les mollahs de Téhéran d’accéder au club sélect des puissances nucléaires, il a proposé ce qui suit, sur le mode chanté : « bomb, bomb, bomb,… bomb Iran », « bomb, bomb, bomb,… bomb Iran » !

Avec les deux candidats, démocrate et républicain, un vrai choix est donc offert cette année aux électeurs, un choix entre le changement transformateur et le statu quo gestionnaire.

II. LES URNES ENTRE « L’EFFET BRADLEY » ET « L’EFFET FEY »

Si « l’obamania » est un sentiment largement partagé dans le reste de la planète, (3) la situation à l’intérieur des États-Unis paraît plus contrastée que jamais. Après une révolution conservatrice de plus de deux décennies, ce pays est devenu très divisé. D’un côté, des États « libéraux », situés notamment dans les côtes Est et Ouest du pays, et apportant largement leurs appuis au Parti démocrate. De l’autre, des États du « Bible Belt », une ceinture d’États conservateurs situés en Amérique profonde, plus vers le Sud du pays. C’est comme si l’ancienne frontière séparant les États esclavagistes du Sud et les États émancipateurs du Nord était toujours présente dans les esprits.

De puissantes et influentes villes comme New York et Los Angeles représentent l’esprit des États « libéraux », des villes honnies par les milieux religieux conservateurs car elles symbolisent, disent-ils, le règne de la « débauche » et de la « luxure ». Dans ces États « progressistes », les mœurs sont assez libres, des valeurs et principes comme le multiculturalisme, le post-modernisme, le droit à la liberté d’expression et de conscience, et la séparation de la religion et de l’État sont hautement valorisés. Les femmes sont ici libres de disposer de leur corps comme elles l’entendent et ont donc droit à l’avortement. Ici aussi, la légalisation des premiers mariages homosexuels dans plusieurs États, dont le Massachusetts, a été rapidement suivie d’effet. Dans ces États, plusieurs groupes militent pour le contrôle de l’accès des civils aux armes, à défaut de leur interdiction pure et simple. Et chaque tuerie dans les écoles ou universités sert pour eux de cri de ralliement.

Dans les États conservateurs, la base évangélique du Parti républicain règne en maître. (4) Pour combler le grand retard de son parti dans ces États, le sénateur démocrate de l’Illinois voudrait réconcilier son parti avec cette base pieuse. En mettant un terme à l’abandon par la gauche des thèmes religieux, il voudrait briser le monopole que se sont donnés les républicains sur la question religieuse, et permettre ainsi à son parti d’améliorer ses chances en Amérique profonde. (5) Mais cette volonté de la part de Barack Obama de réinvestir la religion dans la sphère publique ne s’explique pas seulement par des calculs politiciens. Elle est sincère et traduit également son inscription dans la tradition politique américaine et sa conscience que l’opinion publique se reconnaît encore dans les références religieuses. Une telle attitude pourrait paraître inhabituelle en Europe, un continent largement « déchristianisé ».

Dans cette partie conservatrice des États-Unis, aucun homme politique en quête d’un destin national ne peut « snober » un électorat évangélique fort de 60 millions d’électeurs passionnés (6) et donc prêts à partir en croisade contre le gouvernement fédéral ou tout candidat faisant la promotion d’un agenda social libéral (au sens américain). (7) Dans ces États, on s’oppose à la fois à l’interventionnisme du gouvernement fédéral, au mariage homosexuel et à l’avortement, et on tient mordicus à la liberté de porter des armes. Ici, les parents pieux préfèrent voir leurs enfants étudier à l’école le créationnisme au lieu de la théorie darwinienne de l’évolution. D’ailleurs, plusieurs parents s’y arrangent pour garder leurs enfants à la maison et leur donner un enseignement conforme à leurs convictions religieuses. Ici aussi, les églises sont bondées le dimanche et les groupes de prière ou d’étude de la Bible sont légion. (8) Certains de ces groupes vont jusqu’à proclamer ouvertement la nécessité d’appliquer les châtiments corporels bibliques. Pour eux, la loi religieuse est supérieure à la Constitution américaine.

On est donc dans un pays polarisé entre une droite laïque et religieuse et une gauche libérale. Entre les deux, une guerre culturelle est ouvertement déclarée depuis deux décennies au moins. Il faut toutefois reconnaître qu’à ce chapitre la première compte une bonne avance sur la seconde. (9)

Dans un tel contexte culturel, si on peut s’attendre à ce que l’Amérique bleue (qui vote généralement démocrate) donne le 4 novembre prochain la plupart de ses suffrages au sénateur métis de l’Illinois, les électeurs des États du « Bible Belt » pourraient se montrer plus sensibles à la rhétorique conservatrice du sénateur de l’Arizona. Mais la réalité politique américaine est loin d’être aussi simple que cela. Si les démocrates craignent de voir « l’effet Bradley » agir le jour J à leurs dépens, les républicains sont de leur côté angoissés à l’idée que « l’effet Fey » anéantisse les chances de leur champion d’accéder à la Maison-Blanche le 4 novembre 2008.

1. « L’effet Bradley »

L’expression « effet Bradley » est en vogue aujourd’hui à la fois dans les rédactions des médias écrits et électroniques et les états-majors des deux grands partis, le Parti républicain et le Parti démocrate, sans oublier les chaumières. Elle est du nom de Tom Bradley, cet ancien maire noir démocrate de Los Angeles qui voulait devenir gouverneur de l’État en 1982. Bien que les sondages d’opinion le donnait d’avance vainqueur, une fois dans l’isoloir une majorité d’électeurs lui a préféré son adversaire blanc. C’est pourquoi ce dernier, et non le maire noir, a remporté le poste convoité.

Ce résultat, et donc l’expression « effet Bradley », exprime alors le décalage entre les déclarations « politiquement correctes » faites aux sondeurs qu’on voterait pour un Noir et les vrais motivations des électeurs exprimées dans le secret de l’isoloir.

Les États-Unis ont fait beaucoup de chemin depuis les lois ségrégationnistes des États du Sud. Ils ont vu depuis cette époque marquante de lutte pour les droits civiques des Noirs, l’émergence d’une nouvelle génération de citoyens de toutes couleurs plus à l’aise dans une société multiculturelle, une société irriguée continuellement par des vagues successives d’immigrants venus des quatre coins de la planète.

Malgré ces changements sociologiques majeurs, les démocrates s’inquiètent quand même que « l’effet Bradley » ne pointe son nez dans le secret de l’isoloir, faisant basculer le vote en faveur de leur adversaire conservateur. Les deux derniers complots ourdis par l’extrême droite américaine en vue d’assassiner Barack Obama et heureusement éventés à temps par les autorités, (10) ne sont pas de nature à rassurer les partisans du sénateur de l’Illinois. D’où un sentiment de fatalité qui s’est répandu notamment dans la communauté Afro-Américaine.

Bien qu’elle soit compréhensible, une telle inquiétude de « l’effet Bradley » est un peu exagérée. Plusieurs raisons sont de nature à en relativiser la portée.

Il est vrai que nul ne peut nier un fait têtu : le racisme et la discrimination raciale anti-noir continuent de sévir aux États-Unis. Aucune classe sociale, aucun parti politique, aucun syndicat, aucune administration ou entreprise ne sont totalement exempts de ce fléau néfaste pour la société dans son ensemble. La mémoire des Africains-Américains baby boomers d’aujourd’hui est marquée à jamais par ces années de guerre raciale, période durant laquelle ils étaient dans les États ségrégationnistes du Sud privés des droits civiques que la Constitution américaine reconnaissait à tout citoyen américain. À cette ségrégation avait répondu un mouvement historique des droits civiques, un mouvement de gauche bénéfique pour les Afro-Américains.

S’y étaient côtoyés des militants Blancs et Noirs, des Catholiques, des Protestants, des Musulmans et des Juifs. Grâce notamment à ce mouvement historique, de larges pans du peuple américain avaient pris conscience des injustices historiques faites aux Africains-Américains. Une telle prise de conscience avait facilité l’adoption de politiques progressistes comme celle de la discrimination positive (Affirmative Action) qui devaient servir à combler le retard historique enregistré par la communauté noire américaine par rapport à la majorité blanche.

Depuis, cette communauté africaine-américaine a fait beaucoup de chemin. De conséquentes fortunes noires ont été bâties. Une classe moyenne noire a prospéré. Une nouvelle élite a fait son apparition dans le paysage politique local et national. À la génération des guerres raciales des années 1960 et 1970 succède une nouvelle génération, la génération dite post-raciale. Barack Obama en est un digne représentant.

Les enfants de cette minorité Afro-Américaine évoluent, en compagnie des enfants des autres groupes ethniques, dans une société nourrie par un flot continu d’immigrants venus des quatre coins de la planète. Grâce à la fois à l’élévation du niveau général de l’éducation de la population, à la globalisation et à l’impact majeur des outils d’information de la révolution Internet, la jeune génération blanche est plus ouverte que celle de ses parents sur le monde et charrie moins de préjugés racistes. Elle a eu assez de temps pour « s’habituer » aux enfants des autres minorités, notamment celle Africaine-Américaine. Leurs rapports sont moins passionnés.

C’est la mobilisation historique de cette jeune génération politique qui explique en partie les succès enregistrés par la campagne de Barack Obama face à la puissante machine des Clinton. Ces jeunes, majoritairement blancs, se sont vite reconnus dans le message d’espoir et d’unité du sénateur métis. Cette nouvelle clientèle a soif d’une nouvelle façon de faire la politique. Des candidats comme Hillary Clinton ou John McCain représentent à leurs yeux la vieille politique. La maîtrise d’Obama des outils de la révolution d’Internet l’a rapproché d’eux. D’ailleurs, il s’en est largement servi pour renflouer ses caisses électorales, avec le grand succès que l’on sait. Cette génération a investi les différents comtés du pays pour faire bénévolement campagne en faveur de son champion charismatique. Elle convie la famille et les proches à « oser » prendre place, comme elle, dans le « train » du renouveau. Même des membres jeunes de la propre famille du candidat républicain McCain sont tombés sous le charme.

Avec l’arrivée de cette nouvelle génération et les changements sociologiques majeurs touchant les États-Unis ces dernières quarante années, s’il y a quand même un « effet Bradley », parions que son impact sera moindre que celui craint.

Un deuxième facteur est également de nature à affaiblir la portée de cet « effet Bradley ». Il s’agit de la soif rédemptrice des Américains. Après les blessures de deux siècles d’esclavage et des lois de ségrégation raciale dans les États du Sud du pays, les Américains ont soif de se réconcilier et de tourner pour de bon cette page sombre de leur histoire. L’arrivée de Barack Obama sur la scène est de ce point de vue bénéfique et de la plus haute importance symbolique.

Voici un individu très complexe, avec un parcours atypique par rapport aux autres membres de la classe politique traditionnelle américaine. Il n’est ni totalement blanc, ni totalement noir. Il est issu d’un couple mixte, une mère américaine blanche du Kansas et un père africain du Kenya. Dès sa tendre enfance, il a eu une expérience multiculturelle enrichissante. Son parcours personnel l’a mené des îles Hawaï, où il est né, en Indonésie, où il avait passé quelques années de son enfance. C’est dans ce populeux pays musulman qu’il a eu un premier contact direct avec le sous-développement, la pauvreté, les inégalités sociales, la tyrannie et la corruption dans les pays du Sud. De retour aux États-Unis, il a fini par savoir qui il était et depuis il a réussi son parcours académique dans deux des universités les plus prestigieuses du pays (Columbia, puis Harvard). (11)

Fort de ses diplômes prestigieux et de son titre de premier président Africain-Américain de la prestigieuse revue de droit de l’Université Harvard, le nouveau diplômé aurait pu rejoindre l’un des cabinets d’avocats les plus prestigieux du pays. Mais c’était méconnaître le jeune juriste. À la place, il a œuvré dans les pauvres quartiers Sud de Chicago comme travailleur communautaire. Ce qui en dit long sur son engagement personnel en faveur des démunis et de ceux qui n’ont pas de pouvoir politique ou économique. Là, il a entamé l’apprentissage de son futur métier d’homme politique. Il a appris à conclure des alliances et à bâtir des consensus entre différents groupes sociaux et courants politiques. Cet apprentissage le servira d’abord sur son chemin vers l’assemblée de l’Illinois et plus tard vers le sénat à Washington.

Étant représentatif à plusieurs égards de cette génération post-raciale dont on a parlé ci-dessus, des acteurs qui tout en reconnaissant le rôle positif de l’héritage des luttes passées de leurs aînés, trouvent qu’il est temps de passer à autre chose. Malgré la persistance encore aujourd’hui de la discrimination, cette génération est plus à l’aise dans les États-Unis d’aujourd’hui que ne l’étaient ses aînés il y a quelques décennies seulement. Cette génération est ouverte à la collaboration avec les autres groupes ethniques du pays pour le bien de tous.

Avec son héritage familial et son expérience de vie, Obama s’est forgé un profil d’homme politique de consensus et d’ouverture à l’égard des idées des autres acteurs politiques, y compris dans le camp adverse.

Avec un tel profil et un discours d’ouverture, d’espoir et d’unité qu’il insuffle autour de lui au moment même où les républicains apparaissent comme des acteurs de division d’une Amérique frappée à la fois par une grave crise financière et un isolement international, les compatriotes du sénateur métis de l’Illinois ne se sentent pas menacés par lui. Touché par la mystérieuse grace, il dégage l’empathie et ne laisse personne indifférent. Il inspire confiance et redonne même espoir dans ce fameux rêve américain, lui qui malgré ses origines modestes avait réussi à étudier dans deux des meilleures institutions du pays, a fondé une famille stable, a acheté une belle maison et s’est hissé au sommet de la hiérarchie politique allant jusqu’à imaginer devenir président de son pays. Qui pourrait être meilleur avocat du rêve américain que lui-même ! Et puis, étant à moitié blanc, il fait moins peur à beaucoup de Blancs.

En contribuant à le porter au pouvoir, la majorité blanche administrerait la meilleure des preuves possibles de sa tolérance et de son ouverture à l’égard des Afro-Américains. Si une telle issue heureuse devait se concrétiser, une page sombre de l’histoire contemporaine américaine serait tournée et une autre lumineuse ouverte. Un tel développement historique contribuerait à cicatriser les plaies des Noirs dans ce pays et les réconcilierait avec les Blancs. D’ailleurs, ses trois débats avec McCain ont permis aux dizaines de millions de téléspectateurs américains de le connaître d’avantage et de se rassurer, grâce à sa posture respectueuse et posée et à sa maîtrise de ses dossiers, quand son adversaire est apparu négatif, erratique et privilégiant les attaques personnelles.

Un facteur supplémentaire, et inattendu, vient de s’ajouter à ce tableau pour limiter encore plus l’impact du dit « effet Bradley ». Il s’agit de la crise financière majeure qui vient de s’abattre sur le pays.

Jusqu’à l’été 2008, c’était le thème de politique étrangère qui dominait les débats politiques et non la crise financière. On pensait que ce serait l’Irak le sujet dominant de l’élection de novembre. Lors des différents débats d’investiture du candidat démocrate, l’Irak revenait souvent dans les échanges et Barack Obama apparaissait comme celui qui avait, avant tous les autres, fait le bon choix, en se montrant, dès octobre 2002, très critique de l’intention de Bush d’envahir l’Irak. À l’époque, il était sénateur à l’État de l’Illinois. Il avait prononcé un discours, devenu depuis historique, où il a qualifié la guerre d’invasion de l’Irak de grave erreur qui aura, à l’en croire, « une durée indéterminée, un coût indéterminé et des conséquences indéterminées ». (12) Cette prise de position courageuse à l’époque avait réjoui à la fois la gauche du parti démocrate et les milieux pacifistes.

Dans une nation traumatisée à l’époque par les attentats terroristes du 11 septembre 2001, muselée par une droite agressive et opportuniste et mobilisée par le discours guerrier et simpliste de faucons néo-conservateurs, le sénateur métis apparaît rétrospectivement comme un homme politique courageux, modéré, raisonnable et posé, quand ses concurrents démocrates et ses adversaires républicains avaient l’air de manquer de sens critique et de sang-froid. D’ailleurs, il n’a jamais hésité à s’en servir durant les différents débats démocrates et face à son adversaire McCain pour montrer que même s’il n’avait pas leur expérience en matière de sécurité nationale et de politique étrangère, il avait néanmoins plus de jugement qu’eux. Visiblement, cet argument s’est révélé porteur auprès de la base démocrate du moins.

De leur côté, les républicains du sénateur de l’Arizona voulaient faire de cette élection un référendum sur Obama. Ils ont réduit le sénateur métis à un phénomène médiatique et rhétorique. Pour eux, il n’est pas prêt pour gouverner les États-Unis, contrairement à un John McCain, un sénateur fort d’une expérience de plus de vingt ans en matière de sécurité nationale et de politique étrangère. Sans oublier son statut de héros américain, suite à sa participation à la guerre du Vietnam et à son retour au pays après des années passées dans les geôles communistes. Pour ces partisans, leur pays confronté à la menace terroriste et à la prolifération nucléaire, a plus besoin d’un sénateur expérimenté que d’un nouveau venu.

Alors que les uns et les autres fourbissaient leurs armes en vue de l’ultime duel, un nouvel arrivé s’est invité dans la campagne, sans qu’on s’y attende. Il s’agit de la crise financière. À l’origine de cette tempête sans précédent depuis les années 1920-1930 se trouve la crise des crédits immobiliers. Dans un pays où les républicains, et leur champion du jour McCain, se sont toujours opposés à toute réglementation des marchés financiers, au nom de l’idéologie du « laisser faire » et de la soi-disant « main invisible » du marché, les grandes institutions du crédit immobilier et des assurances se sont effondrées les unes après les autres (Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, Lehman Brothers, etc.). Aucune semaine ne passait sans voir des milliers de familles américaines perdre leur maison, faute d’avoir payé les mensualités dues aux banques. Avec la raréfaction du crédit, de plus en plus de compagnies mettaient la clé à la porte, licenciant ainsi leurs employés. Wall Street et le Dow Jones ont suivi cette vague. La panique s’est donc emparée des marchés et des Américains.

Dans une économie mondiale de plus en plus intégrée, la crise financière américaine s’est propagée dans le reste de la planète. Partout, les bourses voyaient la valeur de leurs actifs virtuels fondre. Après le Canada, l’Europe, le Japon et la Russie, c’était au tour de la Chine et des pays du Golfe arabo-persique d’être touchés par la tourmente financière.

Circonstance aggravante : la crise financière s’est métamorphosée en crise économique. Plusieurs banques centrales ont massivement intervenu sur le marché pour protéger la valeur de leur monnaie. Contrairement à ce qui se passait auparavant les petites et moyennes entreprises ont vu les conditions bancaires d’octroi du crédit se resserrer de façon draconienne, poussant plusieurs d’entre elles à cesser leurs activités. Faisant de nombreux chômeurs.

Pour sauver les meubles et éviter que la crise ne prenne les allures d’une dépression, douloureux souvenir pour les plus vieux, le gouvernement fédéral américain s’est finalement résout à intervenir massivement pour sauver les institutions financières se trouvant en difficulté.

Depuis cette crise, les paramètres de la campagne électorale américaine se sont modifiés radicalement. Dorénavant, ce qui compte c’est la compétence en matière économique et non l’expérience en matières de sécurité nationale et de politique étrangère. Contrairement à un McCain qui avait dit nonchalamment, dès le début de sa campagne, qu’il n’avait pas de compétences en matière économique, son adversaire démocrate s’est toujours efforcé de donner l’impression de s’y connaître et d’avoir un plan de sortie de la crise.

Dans cette nouvelle conjoncture économique marquée par une inquiétude qui ne cessait de se propager de plus en plus dans différents groupes sociaux aux quatre coins du pays, les chances de McCain reculaient et ceux de son adversaire progressaient. Comme républicain et libertaire, le sénateur de l’Arizona est tenu pour coupable par association avec l’administration de Bush, qu’on tient pour responsable de cette crise, d’où l’idée de plusieurs indépendants et même de nombreux républicains de voter pour son adversaire.

En raison de cette grave crise, les mentalités ont mûri assez rapidement et la voix du changement est devenue plus forte qu’auparavant. Malgré ses différents efforts, le sénateur McCain n’a pas réussi à s’imposer comme une figure de changement. D’ailleurs, c’était un pari perdu d’avance. En plus d’avoir voté en faveur de 98% des projets de l’administration sortante, c’est lui que le Parti républicain s’est donné comme candidat officiel. Le même parti qui contrôle le gouvernement depuis janvier 2001, et les deux chambres du congrès jusqu’à l’élection de mi-mandat en novembre 2006. C’est pourquoi Barack Obama s’est imposé comme la figure de changement. D’ailleurs, depuis le début de sa campagne, celui-ci n’avait jamais cessé de marteler ce message.

Avec les changements en profondeur touchant la société américaine dans son ensemble et cette « fatigue » de plus en plus manifeste de la part du public vis-à-vis de l’administration sortante pour son inefficacité économique, ses maladresses en politique étrangère et les scandales politiques touchant plusieurs républicains éminents, le dernier en date concernant Ted Stevens, le sortant sénateur de l’Alaska, l’État de la colistière de McCain, l’occasion est belle pour « punir » les républicains, et ce en votant pour le candidat démocrate, réduisant encore davantage la portée éventuelle de « l’effet Bradley ». À la place, on pourrait assister à un « effet Bradley à l’envers » dans le secret de l’isoloir, dans le sens d’un vote majoritairement en faveur d’Obama.

Si les démocrates craignent les ravages de « l’effet Bradley », les républicains sont très inquiets de souffrir d’un autre facteur, « l’effet Fey ».

2. « L’effet Fey »

Cette expression est du nom de Tina Fey, cette actrice américaine talentueuse qui parodie Sarah Palin dans l’émission culte « Saturday Night Live », émission diffusée par le grand réseau américain NBC. Cette parodie satirique n’est pas à l’avantage de la gouverneure de l’Alaska. Elle dépeint la colistière de McCain comme une femme futile, sans connaissance des questions internationales. Un boulet en fait pour celui qui l’a choisi.

L’expression « effet Fey » traduit ici un décalage entre les intentions de vote communiquées aux sondeurs en faveur du ticket républicain et le choix réel dans le secret de l’isoloir en faveur des démocrates. On peut dire que cet « effet Fey » donne déjà des sueurs froides aux Républicains. Et pour cause. Mais d’abord revenons au début de l’histoire.

Le sénateur de l’Arizona s’était présenté en l’an 2000 pour briguer l’investiture de son parti. Face à lui, il y avait George W. Bush. Grâce notamment à la campagne négative de son stratège Karl Rove, celui-ci a pu venir à bout de son concurrent pugnace. En 2004, il a appuyé la candidature de son président républicain contre le sénateur démocrate John Kerry. Comme le président sortant ne pouvait nullement se représenter cette fois pour un troisième mandat, il a cru son heure arriver.

À cause notamment de sa critique de la construction de la prison de Guantanamo et de la pratique de la torture dans l’archipel des prisons aux mains des militaires américains et de la CIA depuis le lancement de la « guerre contre le terrorisme », la droite pure et dure du Parti républicain n’était pas chaude à l’idée de le voir représenter les conservateurs face à l’adversaire démocrate. Son ralliement de dernière heure au programme de Bush de baisses massives des impôts des riches n’a pas totalement rassuré cette droite. Ses phrases assassines contre ceux qu’il avait qualifiés, il y a quelques années seulement, de « bigots obscurantistes » n’étaient pas de nature à rassurer les milieux évangéliques, un bloc électoral sans l’appui duquel aucun candidat républicain ne pourrait être élu

. Pour gagner l’appui de ces deux groupes d’intérêt, les riches et les évangéliques, McCain devait donner des gages au niveau de son programme et du choix de son colistier. En plus de son rapprochement avec les politiques économiques et étrangères de George Bush, à la satisfaction d’une partie importante de la base conservatrice républicaine, il n’a cessé de clamer son bilan conservateur au sénat (opposition au mariage homosexuel et à l’avortement, appui à la guerre d’Irak et à la lutte contre le terrorisme, soutien inconditionnel à l’État d’Israël, opposition déterminée à un Iran nucléaire, etc.). Mais, visiblement c’était insuffisant. D’où la nécessité pour McCain de bien choisir son colistier.

Après un moment de flottement, le sénateur de l’Arizona a annoncé avoir choisi Sarah Palin comme sa colistière. Avant que sa nomination ne soit connue du grand public, peu de personnes à l’extérieur de son État avaient entendu parler de cette gouverneure de l’Alaska et ancienne mairesse d’une petite ville obscure.

Cette politicienne est une évangélique opposée au mariage homosexuel. Elle s’oppose également à l’avortement, même en cas de viol. Elle soutient la guerre d’Irak et considère la « guerre contre le terrorisme » islamiste international comme une mission divine. Elle soutient l’entreprise des milieux pétroliers cherchant à faire lever l’interdiction des forages pétroliers dans les parcs nationaux protégés par les lois fédérales, au nom du slogan d’indépendance énergétique vis-à-vis des pays du Moyen-Orient ou du Venezuela. Ce profil de Sarah Palin a rassuré la base du Parti républicain. D’où l’affluence des donations dans les caisses électorales de McCain.

Comme le sénateur démocrate avait préféré choisir comme colistier le sénateur Joe Biden et non Hillary Clinton, les partisanes (et les partisans) de la sénatrice de New York étaient mécontentes. Plusieurs d’entre elles avaient déclaré envisager, par dépit, de voter pour le candidat républicain. En choisissant une femme comme colistière, le sénateur de l’Arizona voulait séduire également cet électorat féminin déçu.

En se présentant comme une « Hockey Mom », c’est-à-dire une mère de famille ordinaire, Sarah Palin cherchait à se donner l’aire d’une femme « tout le monde », une femme accessible et chaleureuse, une femme dans laquelle de nombreuses femmes, mères ou sœurs de travailleurs cols bleus ou de classe moyenne pourraient se reconnaître dans un premier temps, pour voter pour son ticket avec McCain le moment venu. Et contrairement à ce qui se passait avant son arrivée sur la scène, la campagne républicaine est devenue plus dynamique. Palin a insufflé une touche chaleureuse dans la campagne. Devant l’affluence de plus en plus de supporters à ses rendez-vous avec les électeurs, McCain était visiblement ravi.

Pour toutes ces raisons, McCain pensait avoir fait un excellent choix. Mais c’était sans compter avec la Palin, la vraie et non le produit de marketing politique. En voulant trop bien faire et en se prenant au jeu du Mavrick, elle a fini par se transformer en boulet pour l’équipe de campagne de John McCain.

Depuis la période des débuts où elle électrisait les foules conservatrices et drainait d’importantes donations électorales, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts républicains et l’effet Palin a largement perdu de son éclat. Plusieurs facteurs expliquent un tel changement d’humeur.

D’abord, Sarah Palin. Plus elle se prononçait sur des questions morales (dont le droit à l’avortement), plus celles dont McCain espérait gagner les suffrages, c’est-à-dire des électrices démocrates et indépendantes déçues de voir leur héroïne Hillary Clinton délaissée au profit d’un autre homme, se rendaient compte combien cette colistière républicaine était ultra-conservatrice et donc très éloignée du centre politique et s’inscrivait à l’encontre de leurs valeurs féminines. D’ailleurs, plusieurs féministes se sont mobilisées pour contrer son charme. Avec assez de succès.

En plus de ses démêlés avec ces milieux intellectuels, son image de « Hockey Mom » a pris un coût également auprès de couches plus populaires. Plusieurs ont été choqués en apprenant que pour quelques semaines de sa campagne elle avait une garde-robe de plus de 150.000 $, elle qui voulait se faire passer pour une femme « tout le monde », et ce au moment même où de nombreux Américains peinent à payer leur loyer. Ces groupes se sont sentis trahis par elle et par son parti.

Ensuite, du côté de son passif, il y a sa campagne acrimonieuse. John McCain, tout comme Barack Obama, s’était engagé à mener une campagne propre, sans verser dans les attaques personnelles. Depuis l’arrivée de Sarah Palin sur la scène, et à la lumière de l’avance d’Obama dans les enquêtes d’opinion, la campagne républicaine s’est nettement métamorphosée. Les recettes éprouvées du stratège républicain Karl Rove ont dorénavant la côte. Étant conscient de la fascination exercée par le démocrate sur de nombreux Américains, l’équipe McCain a recours au salissage, aux rumeurs et insinuations assassines.

Dans une Amérique encore traumatisée par les attentats islamistes d’Al-Qaïda et prise dans les marécages irakiens depuis le renversement du tyran Saddam Hussein et l’occupation de son pays en 2003, la campagne (cette fois) Pa-Cain (contraction de Palin-McCain) (et non plus Mc-Lin) faisait des rapprochements douteux, d’une part, entre le nom du sénateur Obama et celui du honni chef d’Al-Qaïda, Oussama (Ben Laden), et, d’autre part, entre son deuxième prénom Hussein et le nom du dictateur irakien pendu.

À ces rapprochements s’ajoutent les insinuations qu’on ne sait pas qui il est vraiment. Des fois, on est allé jusqu’à se demander s’il était un vrai Américain (le vrai Américain étant ici McCain, un homme blanc d’une mono-culture anglo-saxonne). D’autre fois, on se demandait s’il n’était pas en fait un musulman qui avance à visage masqué. À l’adresse des électeurs républicains qui pourraient être tentés de voter pour lui, les Pa-Cain laissaient entendre qu’Obama serait un socialiste qui voudrait distribuer, de façon égalitaire, les richesses du pays entre tout le monde, y compris ceux qui ne travaillent pas.

Ces différentes tactiques ne cherchaient qu’à distiller assez de doute dans l’esprit des Américains moyens pour leur faire peur et pour les dissuader de voter pour lui.

Si les attaques personnelles font souvent partie du jeu des campagnes électorales aux États-Unis et ailleurs, à trop en abuser ne risquait-t-on pas de faire gâter la sauce. C’est ce qui est arrivé. Comme l’équipe républicaine s’en délectait, elle avait oublié une donne de base, à savoir que la campagne est d’abord l’occasion de parler de son programme.

Pire encore, dans ces temps de crise économique et d’incertitude politique, les électeurs ont plus que jamais besoin d’entendre des voix positives qui les rassurent sur leur avenir. À la place, ils avaient droit à une campagne républicaine agressive et négative et à des attaques personnelles contre l’adversaire démocrate. C’est dire combien le ticket Pa-Cain s’est piégé lui-même. À force de recevoir les coups, on finit par devenir sympathique notamment aux yeux des femmes et des indépendants. D’ailleurs, les sondages d’opinion ont montré que le public était mécontent de la tournure de la campagne républicaine puisqu’il l’a considéré de loin la plus négative.

Enfin, il y a l’aspect de préparation de Sarah Palin à ses éventuelles charges publiques, un aspect qui n’avantage pas la campagne républicaine. C’est un aspect crucial. Comme John McCain est très vieux (72 ans), a affronté plus d’une fois le cancer et aura (s’il est élu) à faire face à des défis extraordinaires pour sortir son pays de la crise et lui redonner sa place dans les alliances internationales, il n’est pas exclu qu’il soit forcé à quitter assez rapidement la Maison-Blanche les pieds devant. Si cela devait arriver, c’est à Sarah Palin, devenu Vice-Présidente, que reviendrait la charge de diriger cette super puissance jusqu’aux élections suivantes, si tel est son désir. Une telle responsabilité suppose une certaine préparation et une certaine connaissance des affaires internationales. Mais est-elle la personne indiquée pour de telles charges, se demande-t-on dans le pays de George Washington ?

Pour sonder la première intéressée, plusieurs équipes de journalistes l’avaient approché. C’était en vain. L’équipe républicaine tenait à contrôler le message. Par inadvertance, elle a finalement permis, à tour de rôle, à deux journalistes vedettes, travaillant chacun pour un réseau national, d’approcher leur poulain. C’était la catastrophe. D’abord, son entrevue avec Katie Curic (CBS), (13) pourtant encadrée, a montré combien elle ignorait les questions internationales. Comme un malheur n’arrive jamais seul, sa deuxième entrevue, cette fois avec Tom Brokow (ABC), (14) a renforcé cette impression et a montré combien elle ne connaissait même pas les doctrines républicaines en matière de sécurité nationale, de défense et de politique étrangère.

À cause de sa médiocrité, l’entourage de McCain était catastrophé. Pour ne pas être en reste, elle a multiplié les attaques contre les grands médias accusés, par ses partisans, de vouloir sa perte, et s’est brouillé avec la garde rapprochée du sénateur de l’Arizona.

À cause de ces trois éléments (son profil d’ultra conservatrice, son mauvais caractère et sa non-préparation), celle qui était au début un atout pour la campagne électorale de McCain, s’est transformée en boulet. (15) D’ailleurs, les foules semblent aujourd’hui la « snober » dans une certaine mesure.

Finalement, la vraie Sarah Palin a fini par ressembler à son sosie, Tina Fey, dans l’émission « Saturday Night Live », faisant mal à la campagne de son parti, avec le risque de voir s’évanouir les chances des républicains de garder la Maison-Blanche, grâce notamment à « l’effet Fey ».

CONCLUSION : VERS UNE VICTOIRE DÉMOCRATE

À plusieurs titres, l’élection américaine de novembre 2008 est historique. Elle est la vraie première élection du XXIe siècle. Elle permet aux Américains de choisir entre deux générations politiques, celle des baby boomers et celle des X. Entre la continuité avec les vieilles querelles et conflits du passé et une rupture transformatrice. Contrairement aux craintes des démocrates, « l’effet Bradley » aura moins d’impact que craint sur les chances du sénateur métis d’accéder à la Maison-Blanche, et ce pour de nombreuses raisons liées à la fois au profil du candidat démocrate et à la réalité et défis auxquels font face les Américains aujourd’hui, sans oublier le sentiment de rejet de l’administration républicaine sortante pour notamment la crise financière, un sentiment très répandu dans l’opinion publique. Si Barack Obama ne réussit pas son pari, cela sera dû surtout à l’effritement de sa coalition (les jeunes, les minorités, les universitaires et les cadres) et à la démobilisation de ses troupes.

De leur côté, les républicains sont plus fondés à craindre que « l’effet Fey » s’ajoute à d’autres facteurs déjà en œuvre au pays pour voir la Maison-Blanche leur échapper. Si d’aventure les démocrates réussissent à conquérir en cette année 2008, en plus de la Maison-Blanche, les deux Chambres du Congrès, la Chambre des représentants et le sénat (plusieurs indices l’indiquent déjà), cela sera-t-il suffisant pour indiquer le début du recul de la révolution conservatrice ?

Références :

(1) Cette position privilégiée n’a pas empêché le foisonnement de la littérature du déclin des États-Unis, non seulement dans ce pays, mais également en Europe. Ces « déclinistes » passent en silence (ou ne prennent pas en considération) un trait remarquable du psyche de ce pays et qui est une des clés de son essor prodigieux, à savoir la continuelle soif de renouvellement. Un tel trait psychologique permet à ce pays de se réinventer tout le temps. Aussi, le monde est à la veille de changements majeurs qui à terme accoucheront non du déclin des États-Unis, mais d’une nouvelle distribution des cartes du pouvoir mondial. Tel est l’objet d’une de nos études à venir.

(2) Ivo H. Daalder & James M. Lindsay, America Unbound. The Bush Revolution in Foreign Policy, (Washington : Brookings Institution Press, 2003).

(3) Voir Foreign Policy, « If the World could vote », at : .

(4) En raison notamment de leur opposition à la ségrégation dans les États du Sud, les démocrates ont vu ici leurs appuis fondre comme neige au soleil au profit du Parti républicain.

(5) François Durpaire & Olivier Richomme, L’Amérique de Barack Obama, (Paris : Demopolis, 2007), pp. 167-177.

(6) Barbara Victor, La dernière croisade : Les fous de Dieu version américaines, (Paris : Plon, 2004) traduit de l’anglais (États-Unis) par Fortunato Israël.

(7) L’attention de ces « croisés » ne se limite pas à la seule dimension domestique du jeu politique américain. Avec des télé-évangélistes charismatiques et pleins de ressources, tels Jerry Falwell Sr. Et Pat Robertson, ce mouvement évangélique a conclu une alliance stratégique de facto avec le mouvement sioniste américain pour empêcher toute initiative de paix dans le conflit israélo-palestinien perçue comme dommageable pour les intérêts nationaux israéliens. Au grand bonheur du Likoud israélien. Du point de vue du mouvement évangéliste, cette alliance est conforme avec sa théologie eschatologique.

(8) Contrairement à des pays européens comme la « laïque » France, les États-Unis sont largement pieux. Ici, plus de 95% des personnes croient en Dieu, 70% se disent membres d’une église et 40% se disent pratiquants assidus.

(9) Susan George, La pensée enchaînée, (Paris : Fayard, 2007).

(10) Jamais un candidat à l’élection présidentielle américaine n’a été aussi bien protégé par des agents de sécurité que l’est Barack Obama depuis le début de sa campagne. Cette équipe a vu ses effectifs doubler après le dévoilement du deuxième complot raciste éventé récemment.

(11) Barack Obama, Les rêves de mon père, (Paris : Presses de la Cité, 2008).

(12) Voir http://www.barackobama.com/issues/iraq

(13) Voir son entrevue avec Katie Kuric, journaliste et animatrice de l’émission phare de CBS, « Evening News », at : .

(14) Voir l’entrevue avec Sarah Palin sur la doctrine Bush, at : .

(15) Selon le dernier sondage du New York Times/CBS News, un nombre grandissant d’électeurs estiment que la gouverneure Sarah Palin n’est pas qualifiée pour la Vice-Présidence, tirant vers le bas le Ticket républicain. Selon ce même sondage, cette proportion est de 59%, ce qui représente 9% de plus d’opinions défavorables qu’au début du mois d’octobre. Plus inquiétant encore pour les républicains, presque un tiers des sondés disent que la personne candidate à la Vice-Présidence est un facteur qui influencera leur choix du Président le 4 novembre.

Voir : Michael Cooper & Dalia Sussman, « Growing Doubts on Palin Take a Toll, Poll Finds », New York Times, , October 30, 2008.

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Auteur : Aziz Enhaili

M. Aziz Enhaili est co-auteur de trois ouvrages collectifs, dont deux dirigés par Barry Rubin: Political Islam (Londres: Routledge, 2007) & Global Survey on Islamism (États-Unis, à venir). Il a également publié de nombreux articles dans des revues académiques spécialisées de la Méditerranée (Confluences Méditerranée; Confronto) et du Moyen-Orient (Middle East Review of International Affairs; Journal d'étude des relations internationales au Moyen-Orient).

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