Les Croisades ont-elles freiné le développement de la pensée islamique ? (partie 1)

L’impact des croisades dans l’historiographie arabo-musulmane comme celle de l’Occident a été détermi

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mercredi 24 mars 2004

L’impact des croisades dans l’historiographie arabo-musulmane comme celle de l’Occident a été déterminant dans les rapports entre ces deux mondes. En effet, comment ne pas évoquer la comparaison entre un colonel Nasser, qui après avoir nationalisé le canal de Suez, tient tête aux armées franco-britanniques à Port Saïd en 1956 et l’image de Saladin qui reprend Jérusalem aux croisés en 1187. Comment ne pas évoquer Saddam Hussein qui lors de la première guerre du golfe en 1991 se présente comme le champion du monde musulman et se compare à nouveau à Saladin. On a pu également dire ici et là que le temps des croisades marque le déclin du monde arabe et que toute l’historiographie arabo-musulmane s’est construite en réaction face aux phénomènes des Croisades, comme en témoigne l’attitude de certains intellectuels musulmans face au discours des orientalistes français.

Si ce résultat est indéniable, il faudrait pourtant nuancer l’idée qu’à l’époque des Croisades, le monde arabo-musulman qui est encore le dépositaire d’une des plus grandes civilisations de la planète, en soit arrivé à devenir frileux, intolérant et développant une pensée stérile. En effet, les conséquences des croisades ont été un véritable électrochoc dans l’histoire de la pensée musulmane aussi, il est préférable de parler de réforme des idées plus que de déclin.

La prise de Jérusalem par les croisés en 1099 et leur capacité à créer les Etats latins d’Orient témoignent du désordre qui régnait dans le monde musulman à cette époque. Cependant, il apparaît qu’au niveau de la compréhension qu’ont certains savants musulmans de la portée des évènements s’est soldée par une littérature intéressante et riche. Les conséquences des Croisades ont vu se développer dans le monde musulman un retour à la spiritualité mohammadienne, le développement de la littérature sur les études de religion comparée avec l’affirmation de grands penseurs comme l’Andalou Ibn Hazm et le réformiste Ibn Taymiya. Enfin si les Croisades ont permis ce développement de la spiritualité par le Jihad intérieur, elles ont pu redéfinir des rapports entre l’Occident chrétien et le monde musulman.

Après les grandes conquêtes musulmanes, que les musulmans qualifient de Fath au pluriel foutouhat, ce qu’on peut traduire par ouverture, le monde musulman choisit de privilégier les études de Fiqh, c’est à dire la jurisprudence musulmane, aux dépens de la spiritualité, ainsi, celle-ci, qu’on qualifie déjà de Tassawouf (soufisme) reste relativement marginal dans le monde musulman, l’orthodoxie musulmane choisissant de fixer les règles de la vie religieuse.

Au XIème siècle, la Syrie est aux mains des Seldjoukides turcs. En 1055, ils renversent les chiites bouyides et empêchent l’invasion du territoire abbasside par les Fatimides d’Egypte. A partir du milieu du XIème siècle, ils exercent le pouvoir sur un espace qui va de l’Iran jusqu’ à l’Anatolie et la Syrie. Seulement, leur autorité est remise en cause par le morcellement provoqué par les concurrences pour le pouvoir des différents émirs Seldjoukides. Les Fatimides eux résistent en Palestine.

A la fin du XIIème siècle les croisés profitent évidemment de ces dissensions et s’ils affaiblissent les positions musulmanes en Syrie, leur présence traduit surtout le trouble profond dans lequel est plongé le pays.

La contre croisade des musulmans est entreprise par l’émir Nour Al Din (mort en 1174) gouverneur Seldjoukide qui entreprend de réunir la Syrie autour de l’Islam sunnite. Il encouragea les savants musulmans et parmi eux les plus portés sur la spiritualité, il restaura les madrasas, les ribats...dans lesquels on étudiait les sciences islamiques. C’est son successeur qui reprit Jérusalem aux Croisées en 1187 dans la célèbre bataille de Hattin.

De nombreux savent soufis font construire des ribat afin de participer activement à la défense de Damas, alors menacée par les Croisés. Ceux ci essayèrent de prendre la ville en 1129, mais en vain. Lors de la deuxième croisade en 1148, Conrad III et Louis VII font le siège la ville, mais les hommes de religion, rapportent les chroniqueurs, aiguisèrent tellement l’enthousiasme guerrier des assiéges que ceux ci battirent les Croisés1.

Ces évènements nous font réfléchir sur la notion de Jihad et l’utilisation du mot ribat en Islam. Chez les Arabes anciens, le terme ribat signifiait de "rassembler des chevaux en vue de préparer une razzia"2. A l’époque abbasside, vers le IXème siècle, il a pris une connotation militaire pour désigner un poste fortifié devant protéger un point sur la frontière du territoire musulman contre les attaques des infidèles. Dés lors ce terme va être associé à l’idéologie du Jihad. Mais uniquement dans l’Orient arabe, le ribat devient une sorte d’établissement collectif pour les soufis : on y pratiquait des exercices spirituels plutôt que militaires. Le maître soufi de Bagdad Omar Shihab al Din al Suhrawardi (mort en 1234) fait état de cette mutation de sens dans ses "Awarif al ma’arif", il y décrit les habitants des ribat comme de véritables hommes de Dieu, car ayant renoncé en ce bas monde. Le grand savant Ibn Arabi, le qualifie par "l’attachement sans relâche (moulazama) de l’âme". Il affirme qu’il ne faut pas restreindre ce terme à son aspect militaire ; "ainsi le prophète ajoute-t-il a dit que le fait de rester à la Mosquée entre deux prières relève du "ribat". Dans un hadith le prophète, qui revenait d’une expédition militaire dit : "nous sommes revenus du petit jihad au grand jihad. Les compagnons répondirent "quel est ce grand jihad ?" Le prophète répondit, "celui du cœur ou dans une autre version, la lutte contre les passions. (rapporté par Al Baïhaqi). D’autres ahadith vont également dans ce sens : "le combattant dans la voie de Dieu est celui qui lutte contre son propre ego (Tirmidhi) ou encore : "la meilleure façon de pratiquer le jihad consiste à lutter contre son ego et ses passions (Daylami). Le Coran est également explicite à ce sujet, s’adressant aux croyants : "Oh vous qui croyez ! Soyez endurants et encouragez-vous mutuellement à l’endurance ! Soyez ferme (rabitu) et craignez Dieu" (sourate 3 vers 200)3.

Les juristes musulmans ont généralement donné aux mots ribats et surtout jihad un sens moins spirituel ; mais en revanche, les soufis ont joué un rôle dans la propagation de l’islam sur les différentes marches de son territoire. Pour nous en tenir au rôle défensif, ce que Bruno Etienne a appelé la "guerre juste".

Lorsque les musulmans auront bouté les Francs hors de Syrie et que régnera la Pax Islamica mamelouk, soit vers la fin du XIIIème siècle, le terme ribat va se vider totalement de son sens militaire ; implanté au cœur du tissu urbain, cet établissement abritera les soufis, ou les personnes âgées ou veuves.

En Syrie les savants soufis resteront dans le souvenir populaire, plus que Saladin, le conquérant de Jérusalem.

Cette tradition soufiste s’est développée également en Occident au contact des croisades, en effet, Thérèse d’Avilla, Raymond Lulle ont été inspirés de cette spiritualité musulmane même s’ils connaissaient peu le soufisme. Cependant, il est arrivé à Raymond de Lulle d’utiliser des termes ou des concepts empruntés à la spiritualité musulmane comme la notion des "Asma Allah al husna". Il les a retenus en leur donnant une signification chrétienne très superficielle. Il y a donc un habillage de notions chrétiennes par des termes empruntés au soufisme chez Raymond Lulle qu’une véritable compréhension en profondeur.

Michel Chodkiewizc émet l’hypothèse que se sont les juifs convertis au christianisme qui auraient pu jouer un rôle de transmetteur après la reconquête de l’Espagne par les chrétiens, ce qui expliquerait les traces d’influentes femmes musulmanes de haute spiritualité chez Thérèse d’Avilla qui avait d’ailleurs un grand-père juif. Il ne faut pas oublier que les juifs participaient à cette même culture, écrivaient dans la même langue et lisaient les même textes. Ainsi, la légende de la très spirituelle Rabi’a Al A’dawiya est arrivée en Occident dans les chroniques de Joinville. Beaucoup de chrétiens se sont aperçus que l’islam renfermait des ressources spirituelles immenses. Ils ont lu des auteurs musulmans et ils les ont littéralement recopié. Seulement quand il y avait une citation d’un compagnon du prophète, ils écrivaient : "un sage d’entre les nations a dit que..." De même que lorsqu’il y avait un verset du Coran, ils cherchaient un passage de la torah qui pouvait convenir. .

L’autre aspect consécutif aux Croisades est le développement dans le monde musulman de l’étude de la religion comparée, et ce que l’on pourrait appeler la naissance d’un véritable dialogue islamo-chrétien. Deux grands savants sont à citer ici, Ibn Hazm en Andalousie et le réformiste musulman damascène Ibn Taymiya. Les études de religion comparées ne sont pas nées après le phénomène des Croisades. En effet, déjà au Xème et XIème siècle, le savant de Cordoue Ibn Hazm évoquait la condition de la femme dans les religions monothéistes. Asin Palacios montre dans son livre sur Ibn Hazm, que ses réflexions n’existaient pas dans la chrétienté médiévale. Les premières ébauches d’une telle étude ne se manifestèrent qu’à partir du XVI ème siécle à travers les polémiques au cours desquels les Protestants faisaient la critique de ce qu’ils considéraient dans l’Eglise catholique, comme une déformation du christianisme primitif. Les premières études d’histoire des religions ne paraissent en Europe qu’au XVIIème siècle, plus de 700 ans après Ibn Hazm. Asin Palacios souligne que ces conditions étaient réalisées dans l’islam primitif, comme en témoigne le verset : "et invite à suivre le chemin de ton seigneur avec sagesse et bonne exhortation et discute avec eux de la meilleur des façons".

Ibn Hazm fait preuve d’une très grande érudition biblique, il distingue parfaitement les différentes tendances du judaïsme et fait une véritable critique des textes. Pour le christianisme, il traite avec beaucoup de respect la religion révélée, même s’il considère que les chrétiens ont mal gardé et déformé le message originel.

Cependant, ces notions prennent toute leur ampleur après les Croisades avec l’avènement du réformiste et polémiste Ibn Taymiya, le premier à utiliser le terme de Salafiya pour qualifier sa démarche.

 

Notes :

1 Djihad et contemplation, vie et enseignement d’un soufi au temps des croisades Eric Geoffroy ed Dervy coll. Mystiques et religions 1997.

2 Ibidem

3 Ibidem

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Auteur : Houari Bouissa

Professeur d’histoire, chercheur à l’IRHIS Université de Lille III

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