Léger contradicteur

L’index accusateur, la répartie nonchalamment hostile et définitive, Jacques Alain-Léger s’illustra en

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mercredi 14 janvier 2004

Léger contradicteur

L’index accusateur, la répartie nonchalamment hostile et définitive, Jacques Alain-Léger s’illustra en contradicteur inimitable de courants islamisant. L’homme aux 35 livres dont le dernier pamphlet : « Tartuffe fait Ramadan » défraie la chronique, fait le procès du fondamentalisme islamique. Selon lui l’Islamisme, n’aurait rien d’un exercice littéral et trivial de la religion musulmane. L’orthodoxie islamique serait elle-même un « concentré de l’Islam » ! Elle fait passer dans l’Histoire des injonctions bel et bien révélées ; des versets coraniques relatifs au Jihad, au voile, à l’apostasie……

Ce point de vue n’est pas pure invention de Léger. D’ autres dont le très médiatique Malek Boutih (ex Président de SOS- Racisme) ont toujours rejeté l’opposition fondamentaliste-modéré à l’intérieur de la croyance et de la pratique musulmane. L’opposition serait, selon eux, à établir entre religieux d’une part et laïcs de l’autre.

Pourtant, le 03 janvier 2004, chez Ardisson, notre intellectuel français semble moins enclin à croire ce qu’il dit et écrit1 que ce que partage le plateau. « Non je n’ai pas dit ça » répliqua-t-il à la conclusion d’Ardisson : « selon vous il n’y a pas de différence entre Islam et Islamisme ». « Ce que je dis c’est que l’Islamisme est un excès de l’Islam comme le Catholicisme est un excès de la religion Chrétienne » renchérit-il. Le concentré est ainsi devenu simple excès. De l’interprétation écrite à la séduction audiovisuelle, les mots changent de sens. Le concentré de l’Islam censé être son noyau dur, s’est transformé en un excès, signifiant a contrario une généralisation à partir de particularités coraniques !!! Et ce n’est pas un homme de lettres comme M. léger qui acceptera la moindre superposition de ces deux concepts ; pour la bonne raison qu’ils sont opposés dès l’étymologie jusqu’aux implications philosophiques ! C’est, toutefois, le même Léger qui a préféré mettre un concept à la place de l’autre, évitant d’assumer sa propre formule : « l’Islamisme est un concentré de l’Islam »…

Deux minutes après, « le concentré » ne s’est pas empêché de refaire surface. « Je suis désolé, le Jihad existe dans le Coran », le Coran n’a-t-il pas évoqué « l’enferment » voire le « châtiment corporel à l’encontre d’ épouses à la dérive ». « Tout ceci existe dans le Coran… Qu’on arrête alors de nous dire que ça relève de l’interprétation » ! tempête l’écrivain français. L’Islamisme n’aura donc rien inventé. Tout est là dans le Coran. Il suffit de le suivre à la lettre. Ce n’est plus l’excès de l’Islam. L’Islamisme redevient son « concentré ». Son noyau dur. Et Tartuffe finit par triompher même de son auteur !

Le panneau :

Mais par-delà cet apparent déficit de cohérence et dans une parfaite posture de combat, M. Léger oublie le versant critique qui permet à l’exercice rationnel d’opérer plus subtilement et avec de moindres paradoxes. En soutenant que l’Islamisme est un concentré de l’islam, M. Léger tombe dans le même panneau « islamiste ». Invoquant les versets du châtiment corporel sans exégèse aucune, il fait du Coran la même lecture littérale et s’en contente plus par suffisance que par érudition. Aucune différence d’avec l’attitude fondamentaliste, analogique, prisonnière des perceptions ; qui se fonde exclusivement sur les références physiques de l’énoncé. « Islamistes » ou pas ça ne change donc absolument rien à l’affaire : pour Léger, le Coran n’est intelligible que dans un seul sens, celui littéral et sensible des fondamentalistes ! Pourquoi donc évoquer -toujours chez Ardisson- la grandeur de l’Islam en Andalousie, et la rationalité d’Averroès alors que le Coran ne peut se comprendre que dans la perspective triviale de la matière et de la perception ; fondamentalement interdite à la rationalité et à l’interprétation !! L’énormité est historiquement et philosophiquement insoutenable. Car l’Islam était longtemps (huit siècles durant) auteur d’apports scientifiques et philosophiques loin de tout veto ou consensus théologique, d’ouvertures et de dialogues largement controversés par beaucoup d’uléma. Et ceci montre que le littéralisme bridé -qui n’est autre que l’idéologie du minimum rationnel humain- n’avait pas le monopole de la religion en terre d’Islam !! . Cela pour l’histoire. Quant à la philosophie, ceci montre surtout que comme tout autre texte sacré ou symbolique le Coran n’a aucun moyen de fixer les conditions mentales et sociales de sa lecture. Que l’Islamisme n’est pas le concentré de l’Islam mais bien plutôt l’idéologie triviale qui cherche par paresse des automatismes réconfortants là où la raison libre trouve de nouvelles et déconcertantes relations entre l’énoncé et l’histoire.

En parfait littéraliste M. Léger s’est donc suffit d’apparents liens physiques entre l’énoncé et l’histoire. Face au système symbolique qu’est l’Islam il s’est départit des modes d’accès aux produits de la symbolisation (métaphores, paraboles, anachronismes, anthropomorphisme….) Où en serait-on si l’on ne faisait des symbolismes que cette pauvre réception ?? Quel sens y aurait-il à créer, si l’on n’accédait qu’aux données physiques de l’œuvre dans une perception contrôlée par les automatismes !! On n’en finirait simplement pas de répéter le monde, de s’entendre vivre et percevoir !

Loin des errances légeriennes nous croyons que les critiques des fondamentalismes religieux et philosophiques sont légion. Ils exercent leur activité mentale sous l’emprise d’une autre passion que l’hostilité aveugle et loin des postures de combat. Ils s’appellent Marcel Gauchet, Raymond Aron, Edgar Morin, Alain Touraine, Malek Chebel, Arkoun….Mais de ceux-là les instigateurs de l’incompétence de l’Islam à la modernité n’ont rien à tirer...

 

Notes :

1. A Campus l’émission culturelle de F2, M. Léger a bien déclaré qu’ « il n’y a que des phobies dans l’Islam » ! l’idée centrale de son dernier livre consiste à assimiler l’islamisme à « un concentré de l’islam ».

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Chercheur en psychologie cognitive.

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