Le triomphe de Tartuffe

Où sont-ils aujourd’hui ces défenseurs de la liberté d’expression lorsqu’ils s’indignaient des prot

par

mercredi 12 novembre 2008

MAIS OU SONT NOS JANISSAIRES DE FOLIES BERGERES ?

La vie est pleine de surprises en France, pays des droits de l’homme et de la liberté : le président de la République vient une nouvelle fois de faire la preuve de son ardeur. De son ardeur procédurière : pour la sixième fois depuis le début de son mandat, il a saisi les tribunaux pour protester contre la caricature que représenterait la « poupée vaudou » à son effigie.

L’année 2008, reconnaissons le, a marqué un fort soutien à la politique de l’emploi (des juges) : en janvier il a fait condamner la compagnie Ryanair qui avait utilisé une photo de son couple à des fins publicitaires (60.000 € de dommages intérêts – un bon 13° mois après les fêtes) ; en février, le Nouvel Observateur avait fait l’objet d’une plainte pour faux et usage de faux – retirée après les excuses du journaliste qui avait écrit sur « l’affaire du sms » ; en mai ce sont des fabricants de tee-shirts qui subissent ses foudres (l’affaire est toujours pendante devant les tribunaux) ; en septembre, plainte encore pour piratage de son compte bancaire ; en octobre plainte contre l’ancien directeur des Renseignements Généraux, Yves Bertrand pour atteinte à la vie privée et dénonciation calomnieuse ; en novembre, les vapeurs maléfiques de la « poupée vaudou » éclipsent celles du Beaujolais nouveau…

Saint Nicolas venant en décembre, nous pouvons être tranquilles pour la fin de l’année - inshallah…

Mais n’est-il pas trop tard ?

A quoi sert-il en effet de demander de retirer la poupée vaudou du commerce si certains s’en sont déjà servis pour ensorceler le président ? Car j’ai bien peur que les jeux soient déjà faits… Nicolas Sarkozy, vous en conviendrez, n’est plus le même… Rappelez-vous : cela pourrait commencer comme un conte de fées : « c’était au temps où les bêtes parlaient… » Là, c’était au temps où l’on caricaturait le prophète Mohammad.

 N’écoutant que son sens du devoir, le valeureux (alors) ministre de l’Intérieur avait rassemblé tout son courage pour s’en prendre à l’hydre du fanatisme (musulman bien sûr) – cause dangereuse entre toutes - et défendre par écrit « Charlie Hebdo », qui avait publié ces caricatures en France. On aurait pu le croire adepte de quelque « no limits ! » soixantuitard. Au nom de la « liberté de sourire de tout », il proclamait : « Je tiens à apporter mon soutien à votre journal qui s’inscrit dans une vieille tradition française, celle de la satire » écrivait-il à Charlie Hebdo et lançait sur les ondes : « Je préfère l’excès de caricature à l’excès de censure ! »[1]

Comme je ne peux pas croire, par respect pour la fonction présidentielle, que ce soit le même homme, favorable aux caricatures quand elles concernent les autres, qui y soit défavorable quand elles le touchent directement, j’en conclus que Nicolas Sarkozy est bel et bien d’ores et déjà ensorcelé par quelque poupée vaudou, qui a changé l’absolu libéral en despote absolu…

Trêve de plaisanteries. Ce qui est à la fois consternant et extraordinaire dans cette affaire, est de constater l’étourdissant silence dans lequel des procédures judiciaires contre un auteur sont lancées – même si l’on peut discuter du bon goût de ses œuvres. Ces dernières années, nos bien-pensants ne nous avaient pas habitués à cela.

Où sont-ils aujourd’hui ces défenseurs de la liberté d’expression lorsqu’ils s’indignaient des protestations soulevées par la publication des « caricatures de Mahomet » ? Le contraste est en effet saisissant entre des attitudes si différentes à l’occasion de situations si semblables, et donne la mesure des convictions de circonstance de nos intellectuels stipendiés, pour leurs brillantes analyses sur les ondes ou à travers la presse.

Où sont-ils ? Nulle part.

Où sont-ils les défenseurs de la liberté d’expression, qui signaient des pétitions en faveur de Michel Redeker quand il écrivait « l’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine. Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. Comme aux temps de la guerre froide, violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde. […] Comme en ces temps-là, il faut appeler l’Occident « le monde libre » par rapport à au monde musulman, et comme en ces temps-là les adversaires de ce « monde libre », fonctionnaires zélés de l’œil du Coran, pullulent en son sein. »

Soheib Bencheikh – entre de nombreux autres - déclarait alors que « la liberté d’expression est sacrée »[2]

Les Trissotins de la République savaient alors trouver des mots pour clamer leur indignation : « L’affaire des caricatures de Mahomet, il y a tout juste un an, avait déjà sonné le tocsin. L’affaire Redeker nous rappelle aujourd’hui cette triste évidence : rien n’est jamais acquis. La barbarie n’a pas disparu. Sous la hideuse figure de l’intégrisme religieux, elle impose désormais, sur le sol de la République, le régime de la terreur, et menace la liberté d’expression. […] Contrairement à ce que certains sont en train de faire accroire, la liberté d’expression ne s’arrête pas là ou commence les opinions des autres.

 Car à ce compte on ne pourrait s’exprimer que sur des sujets absolument consensuels. La liberté d’expression, dans le cadre des los interdisant les propos racistes et négationnistes, ne saurait se réduire au droit de parler tant que l’autre est d’accord. La liberté d’expression, ne saurait se réduire au droit de tout dire sauf ce qui est susceptible de heurter l’opinion de l’autre, ou sa croyance, ou même sa foi, qui, dans le droit républicain, n’est qu’une des figures possibles de l’opinion […] il est nécessaire de rappeler que le droit de critiquer une religion, un livre sacré, ou un prophète, fait partie de la liberté d’expression, au même titre que el droit de critiquer une croyance, un livre ou une personne quelconques. »

Où sont-ils donc, les, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Michèle Tribalat, Yvette Roudy et tous les autres, Tartuffes à l’indignation sélective, dont l’encre a séché subitement ?

Nulle part.

J’ai été accusé, voici quelques années, d’avoir « contribué à l’islamisation rampante » de la ville dans laquelle je vis… J’imagine qu’aujourd’hui l’on m’en ferait compliment, car les courtisans qui ne disent mot aujourd’hui, et le silence valant approbation, semblent vouloir qu’en France, comme dans certaines monarchies musulmanes amies, le souverain et ses décrets soient inattaquables… Au titre de chanoine d’honneur de Saint Jean de Latran, on devrait donc ajouter à la présidence de la République celui Commandeur des croyants à l’eau tiède, des muets du sérail et des janissaires de folies bergères.

Les sujets s’annoncent nombreux, d’une fidélité sans pareille et d’une docilité inégalée. Au train ou nous allons, dans le règne proclamé de la complaisance universelle, il paraît même raisonnable d’envisager que lors d’un prochain 14 juillet à l’Elysée, soit restauré le toucher des écrouelles, pour le plus grand plaisir de nos pétitionnaires habituels.

S’il y a quelque chose à exorciser, plutôt que les diableries d’une poupée vaudou de fantaisie, ne serait-ce pas la veulerie courtisane et le manque de courage ?



[1] Sur LCI le jeudi 2 février 2006

[2] Le Nouvel Observateur, 14 février 2006

Publicité

Auteur : Jean-Michel Cros

commentaires