Le témoignage d’une élève qui a retiré son voile

Elève particulièrement brillante, Asmaa 16 ans, est en classe de terminale S dans un lycée à Saint-Quenti

dimanche 11 mars 2007

Elève particulièrement brillante, Asmaa 16 ans, est en classe de terminale S dans un lycée à Saint-Quentin (Picardie). Elle a terminé première de son Lycée lors des examens du Bac blanc. Lorsqu’ Asmaa a décidé de porter le voile, elle a été contrainte de le retirer dans l’établissement, en vertu de la loi du 15 mars 2004. Nous avons décidé de publier son texte où elle souhaite témoigner de sa souffrance quotidienne, alors que la loi « fête »son 3ème anniversaire. Un témoignage recueilli par le “Comité 15 mars et Liberté”.

Mai 2006

Lundi matin, 8h40. Je suis en retard, comme d’habitude. A chaque fois, je retarde le plus possible le moment de sortir, de prendre la route à contrecoeur pour cet endroit le lycée. Je ne veux pas y aller.

8h52.. Je continue ma marche en silence. Un coup d’oeil machinal, de temps en temps, vers ma montre ou mon portable. J’y arrive, inévitablement.... Mais je ne veux pas y aller ! Et pourtant, je suis tout près du lycée à présent.

Je m’arrête un instant. Pourquoi ne pas faire demi-tour, cette fois ? Pourquoi ne pas revenir sur mes pas ? La même question, je me la pose toujours, au terme de ma route.

Je ne veux pas y aller. Je regarde ma montre. 8h55. La cloche va bientôt sonner là-bas. Le cours va commencer. J’ai déjà tellement de retards à mon actif… Je regarde autour de moi. Ces passants, voient-ils sur mon visage toute la détresse que je ressens ? Ce jeune homme, cette vieille femme, voient-ils dans mes yeux tout mon malaise, toute mon angoisse ? Lentement, je décroche mon sac, ouvre une poche. Lentement, ma main se tend et frôle ma tête, des deux côtés, décroche, une, deux petites choses, les range soigneusement. Je ne veux pas le faire !

Mais je le fais tout de même, et un voile tombe de ma tête et ondule avec le vent, je le plie et le range dans mon sac. Un sentiment de honte, de culpabilité, un sentiment cuisant d’injustice ! Je ne veux pas y aller ! Et pourtant, pourtant, pourtant j’y vais quand même, et je passe bientôt la porte du lycée…

Journal de vacances

Mardi 15 août 2006

Dans 15 jours, c’est l’école. Ma gorge se noue rien que d’y penser. Ces couloirs que je déteste, ces visages si hostiles, et les heures lentes, et les minutes lourdes, et compter les jours… tout va recommencer, la détestable routine va reprendre et je n’en peux plus.

Presque deux mois coupée de ce courant continu de souffrance, mais ce n’est pas assez, j’en ai accumulé pour longtemps je crois. Trop de douleur, crois-moi… mais comment la raconter ?... Comment raconter les journées noires, les heures à l’infirmerie à pleurer, dans l’air stagnant et la solitude lourde …

Comment expliquer ce qu’est la souffrance de ne pas être soi-même, d’être contraint à se défaire tous les jours d’une partie de soi, pour acquérir simplement son droit… comment expliquer ce que c’est que d’être quelqu’un d’autre qu’on est pas, de huit heures du matin à six heures du soir, comment dire à celui qui ne sait pas, que ça fait mal, que je ne suis pas moi lorsqu’on me contraint à ça… Que ça se vit mal… Comment dessiner ce que je ressens ? Une haine, une douleur continue et l’amertume, voilà ce que représente pour moi ce qui pour d’autres est si banal, le lycée. Pour chaque larme que j’y ai versé, chaque insulte que j’y ai entendu, et chaque fois où j’ai eu envie de fuir de cette prison… pour chaque instant que j’y ai passé contre mon gré…

Et on me dit que je dois y retourner dans deux semaines. Comment ne pas avoir peur alors ? J’ai peur, malgré moi et malgré tout ce qu’ on pourra me dire, j’appréhende chaque instant de cette nouvelle année. Je n’ai pas peur de l’inconnu ou du nouveau, j’ai peur de ce que, au contraire, je ne connais que trop bien : l’horrible routine du lycée. Il ‘y aura rien de nouveau pour moi dans cette nouvelle année. Voilà de quoi j’ai peur, en fait.

Je redoute chacune des secondes que je vais passer là-bas, les mêmes moments pénibles qui vont se répéter, pour une année encore, ma dernière année.

Le Filtre

dimanche 20 août

Une journaliste m’a un jour interviewée à propos de l’école, pendant une visite que j’effectuais à un lycée privé musulman. Elle m’a demandé si j’aimais ce lycée, pourquoi, si j’aimerai m’y inscrire et pourquoi, si j’étais satisfaite de mon propre lycée, ma condition, oui, non, pourquoi.

Il y a une différence fondamentale entre la grande majorité des écoles françaises et une rare minorité, dont fait partie le lycée en question. Cette différence commence à la porte de l’école.

La majorité des portes sont en effet équipées d’un filtre. Le Filtre est réglé selon des normes standard, définies par la mode en vogue, les goûts de la saison ainsi que certaines petites coutumes locales. Il paraît que moi et « mes semblables » semblons trop démodées pour pouvoir passer la porte. Nous ne sommes pas au goût des grands juges et autres jurys locaux. Après mure délibération, ils décident de ne pas nous laisser pénétrer leurs clubs privés (les collèges et les lycées de notre bon pays), et ce évidemment dans le seul but du bien universel et de la défense de la patrie, dont ils se sentent responsables.

Aussi, les réglages du Filtre en sont très précis. Et nous, ignorant encore tout cela, et croyant naïvement ce qu’on nous a appris (par exemple : la discrimination d’un groupe idéologique, ethnique ou religieux précis, et ce à l’échelle nationale, est un fait inimaginable et intolérable en France…), nous, nous en venons à penser que nous avons autant le droit que les autres d’aller à l’école. Mais, hélas, le Filtre est sévère et la Mode sacrée commande d’une main de fer, et ce bien sûr pour le bien particulier et général. Et c’est ainsi que le Filtre, reniflant de loin l’odeur de la ringardise, nous jette dehors, et toutes les portes se ferment hermétiquement à notre approche.

Mardi 22 août

On a conditionné l’accès à un droit fondamental. On a créé des normes, une loi non fondée définissant le type standard à respecter scrupuleusement pour pouvoir passer le Filtre.

De quel droit peut-on mettre des conditions pour l’accès à un droit aussi sacré que l’instruction ? Dois-je donc plaire à tous dans mes idées, mon look, mon sexe et ma religion pour avoir le droit de parler, de marcher, de respirer, ou d’acheter une maison, ou de conduire une voiture ?

Au nom de quoi prive-t-on des jeunes filles de leur droit à l’instruction, à l’école ?Au nom de la laïcité ? Mais la laïcité c’est la transparence dans la religion. Où est donc la transparence dans la discrimination dont nous sommes victimes ?

Ce n’est pas par communautarisme que j’aimerai tant compter parmi les élèves de ce lycée musulman que nous visitions ce jour là. Ce n’est pas parce que c’est un établissement musulman et que je suis musulmane que je m’y sentirai si bien.

Je m’y sentirai bien car je suis un être humain qui tend naturellement vers la liberté. J’aime être libre, j’aime être moi-même. La liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres, dit-on. Mais en quoi est-ce que je dérange les autres, au juste ?

Je porte le voile parce que je l’ai choisi. Pas pour mes parents ni ma famille. Encore moins pour faire comme les autres (ridicule !). A ceux qui pensent que je subis des pressions qui sont la cause de ce choix, je dis : si c’était cela, n’aurais-je pas été heureuse de la splendide aubaine que vous m’offrez en m’obligeant à l’enlever du matin au soir pour aller à l’école ? A ceux qui me croyaient effectivement heureuse, je vous informe que les larmes, les pleurs, le mal-être continu, les crises de sanglots en plein cours de maths, (j’en passe et des meilleures), tous ces symptômes ne s’apparentent pas ordinairement aux sentiments de bonheur et de soulagement.

A ceux qui ont cru la rumeur qui a circulé pendant toutes ces années de ma scolarité dans mon cher établissement, comme quoi mon père me paye pour que je porte le voile (comme quoi l’imagination de l’homme n’a pas de limites, quand il s’y met), je dis que je n’ai pas encore reçu un seul €uro de mon prétendu salaire, et que mes chers parents ont donc des années de retards que je devrais aller réclamer (sic).

En quoi je dérange les autres en portant le voile ? Je n’oblige personne à le porter, moi, c’est une question purement personnelle, c’est mon propre rapport à mon corps, qui découle de toute une démarche éducative, philosophique, idéologique, religieuse, et qui a abouti à la personne unique qui est moi. Personne n’est comme moi et je ne suis comme personne.

Je trouve totalement injuste, et nous sommes sûrement d’accord là-dessus, d’obliger une jeune fille, au nom de quoi que ce soit, à porter le voile. Alors pourquoi trouvez-vous juste de m’obliger à l’enlever ?

La Liberté

vendredi 25 août

L’amère vérité est qu’aujourd’hui, nos lois plient aux petits caprices de la seule loi sacrée de la Mode (celle-là même qui commande les Filtres). Je sais bien que si je viens un matin avec une tenue très en vogue, le Filtre me laissera passer, car cela plait. Autrui éprouve du plaisir à regarder mon corps, je suis donc libre de le découvrir et de le montrer.

Mais autrui ressent un certain ennui à la vue du tissu (ample et opaque) cachant ma chair, je ne suis donc pas libre de la cacher. Vraiment, je comprend maintenant l’interprétation de la célèbre phrase : La liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui, qui m’avait jusque là semblée une énigme. Mon corps est en fait du domaine de la liberté absolue d’autrui de le regarder, de le toucher, d’en faire ce qu’il veut, ou presque. Lorsque je me définis un rapport propre à mon corps, que je décide de le cacher plutôt que de le montrer, par exemple, j’atteins alors le droit sacré d’autrui qu’il possède dans mon corps. C’est sur cette logique que le Filtre a été programmé, que la loi a été votée en France.

Asmaa, ta pudeur me gêne. Enlève soit le pantalon, soit la tunique, un des deux, ou je te l’enlève. Choisis, allez, enlève ! Ta pudeur me gêne. Mes larmes coulent en me rappelant ces paroles, que j’écris mot pour mot, d’un certain jeune homme de terminale. (C’est dur d’expliquer à quel point ça m’a blessée d’entendre ça, et pourquoi exactement. Mais je crois que ceux qui veulent comprendre, comprendront.)

T’es complexée ou quoi ? Pourquoi tu caches toujours ton corps ? Bon maintenant ça suffit, au moins une fois viens habillée normalement, que l’on voie ton corps. Au moins une fois, ou je te jure qu’avant la fin de l’année je te découpe carrément ta tunique et on est tranquille. (Une fille de ma classe. Super, merci.)

Ou encore, en cours d’éducation religieuse, lorsque l’éducateur a su que je portais le voile :Tu veux mon avis personnel, l’avis de F… R… ? Tu es une belle fille, c’est dommage ! Ce qu’ils semblent tous oublier, c’est que la notion de liberté implique de ne pas s’occuper des avis personnels. Si dans ma vie, je me mets à appliquer systématiquement les avis personnels des autres sur moi, où est donc ma liberté ? Je ne veux pas de vos avis personnels. Est-ce que moi, je vous donne sans arrêts mon avis personnel sur vous, vos idées, vos choix, votre vie ?

L’école privée musulmane où j’ai discuté avec cette journaliste m’a plu, c’est vrai, parce que je m’y suis sentie libre. Je n’ai pas à me défaire d’une partie de moi-même pour passer la porte. Leur porte est en effet volontairement dépourvue de Filtre, et leur direction accepte tout le monde (je ne dis pas leur jury, car ils ne jugent pas.), toutes les idées, et chacun a le droit d’être lui-même en dehors comme au sein de l’école. Les jeunes filles voilées comme tous les autres. Je rentre à l’école tel que je suis partout. On m’aime ou on me déteste pour ce que je suis vraiment, par pour l’image que je donne, ou que l’on m’oblige à donner.

Schizophrénie ?

La grande contradiction du problème, c’est qu’en m’obligeant à enlever le voile, on m’oblige à voiler qui je suis vraiment. En effet, j’enlève tous les jours un tissu de ma tête pour passer le Filtre. Mais c’est tout un masque immatériel qui se pose sur moi, mon visage, une fois passée la porte, car enlever ce qu’il y a sur la tête ne change pas ce qu’il y a dedans, que le Filtre ne peut pas atteindre (encore heureux).

En pénétrant le lycée, je ne paraîs plus moi, alors qu’en vérité je suis toujours la même, juste quelques grammes de tissu en moins. Mais c’était ce tissu qui gênait, une fois enlevé je ne gêne plus. Tous vont donc vivre avec moi comme si ce tissu n’avait jamais existé, et vont se construire eux-mêmes une image de moi qui n’a rien à voir avec la vraie, et ils vont m’aimer ou me haïre, ou m’être indifférents, compte tenu de cette image qu’ils ont. Et lorsqu’un beau jour ils me voient au-dehors, avec pour seule différence un tissu en plus sur la tête (car dans tout le reste je suis la même, je ne cache pas du tout qui je suis au lycée), ils ouvrent grand la bouche, écarquillent les yeux, ne me disent pas bonjour, ne répondent pas si je les saluent, choqués.

Et ensuite, le lendemain, lorsqu’ils me retrouvent comme d’habitude, souvent ils me saluent, me parlent, blaguent avec moi comme si de rien n’était, et parfois ils me tournent définitivement le dos, mais c’est rare.

Mais rien n’a changé, en dehors et en dedans ! Je suis la même, ou bien croyez-vous que le Filtre me filtre également mes idées, que je suis donc inoffensive en dedans et inapprochable en dehors ? Pourquoi l’image que vous avez de moi change-t-elle tellement lorsque je porte ou enlève ce simple tissu ? Pourquoi tout ce complexe vis-à-vis de ces quelques fils ? Je simplifie volontairement l’idée du voile, je sais qu’on va me répondre : mais il y a tout ce qu’ils représentent, ces quelques fils, que vous omettez volontairement en disant cela. Mais je n’omets rien du tout, puisque tout ce qu’il représente est toujours là, que je le mette ou que je l’enlève !

A tous ceux qui refusent mon voile, décidez-vous donc, qu’est-ce qui vous gêne, le bout de tissu ou ce qu’il représente ?

Si c’est le tissu, alors je vous assure qu’une simple étoffe en coton ou en soie, ou en lin ou autre élasthanne, dentelle et compagnie, bref, le tissu, c’est prouvé scientifiquement, n’abîme pas le cerveau (pas même un peu, c’est certain).

Si c’est ce qu’il représente, alors je ne peux rien pour vous. La tolérance et le respect des idées libres d’autrui, (tant qu’elles ne sont pas criminelles) sont des vertus tout à fait naturelles chez l’homme civilisé, des vertus reconnues partout et que nous devrions tous avoir.

dimanche 27 août

Ce matin, à peine arrivée de l’aéroport, la première idée qui me traverse l’esprit est que les vacances sont finies, que c’est la rentrée. A la pensée de tout ce que ce mot représente pour moi, ma gorge s’est automatiquement nouée, mes yeux se sont machinalement mouillés. En fait, étrangement, plus le temps passe et moins je m’habitue au lycée.

Pourquoi cet article ?

Ces dernières années, on a beaucoup entendu parler de l’affaire du voile dans nos médias.A la télé, la radio, les journaux, dans les débats publics et privés, chacun se plaisait à philosopher sur les causes et les conséquences, le sens caché des choses, et émettre les propositions les plus farfelues.Les professeurs, les écrivains, les étudiantes, les retraités, les religieux laïques (le sens de ce groupe nominal m’a toujours semblé un mystère), les responsables associatifs, etc, etc, tous se sont dévoués pour donner leur précieux avis dans ce débat qui a tant déchaîné les passions.

En fait, à bien y penser, dans cette affaire qui nous concerne, tout le monde s’est exprimé, sauf nous. En effet, je n’ai vu aucune fois, dans aucun débat, la parole donnée à une jeune fille qui porte le voile et qui serait venue s’expliquer, se défendre, se justifier (c’est qu’elle serait sûrement en position d’accusée…) ou simplement débattre.

Les premiers témoignages ont commencé après l’application de la fameuse loi, et tous ces témoignages dénonçaient exclusivement la souffrance des jeunes filles qui ont dû quitter l’école, suite à l’application de cette loi bénie.

Mais personne n’a parlé de celles qui l’enlèvent tous les jours. Petit à petit, c’est devenu un tabou, une honte d’avouer qu’on enlève le voile pour aller au lycée. Petit à petit, la souffrance sans cesse refoulée a fait naître un malaise, et bientôt un sentiment de culpabilité qui s’est installé, grandissant avec les jours et avec la souffrance, comme petit à petit se répand le venin, causant toujours plus de dégâts, en coulisse, lentement.

Cet article est pour les centaines de jeunes filles qui souffrent au quotidien, que personne n’entend, que personne ne comprend, qui se sentent mises sur le banc et pointées du doigt. Pour toutes celles qui ont si mal vécu ce sacrifice, qui se sont senties déchirées pendant des années.

Ce témoignage je l’écris dans l’espoir que peut-être, on les comprenne. Je l’écris aussi pour moi, car ça me soulage d’expliquer cette souffrance que mon entourage n’a jamais compris, qu’il a même souvent méprisée. J’écris cet article aujourd’hui pour m’aider à moins souffrir. Pour me convaincre moi-même, avant de convaincre les autres, que je n’ai pas à avoir honte de quoi que ce soit, que c’est eux, qui devraient avoir honte. Que je ne fais aucun mal, mais que l’on me fait du mal. Que je n’ai pas eu le choix.

Publicité

commentaires