Le soulèvement populaire en Libye et l’étrange passivité de la diplomatie américaine

Tous les ingrédients d’une guerre civile aux conséquences terribles sont présents sous le regard complais

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mardi 22 février 2011

Le soulèvement du peuple libyen parti de Benghazi et qui s’est étendu à une dizaine de villes est en train de se transformer en massacre à huis clos. Le régime sanguinaire de Kadafi n’hésite pas à utiliser des mercenaires étrangers et à tirer sur les manifestants. Rien qu’à Benghazi, les sources hospitalières dénombrent plus de 250 morts et un millier de blessés. Les localités tombées entre les mains des insurgés comme Derna et Elbeida sont assiégées par les forces du régime qui leur imposent un véritable blocus dans le but de les affamer.

Dans plusieurs endroits, les manifestations contre le régime se sont transformées en insurrection. Des officiers de la police et de l’armée ont rejoint le peuple avec armes et bagages et ont commencé à distribuer les armes aux insurgés en vue de se défendre contre les hordes armées du régime. A Tobrouk, la base de l’armée de l’air et un détachement blindé ont pris position en faveur des insurgés.

Tous les ingrédients d’une guerre civile aux conséquences terribles sont présents sous le regard complaisant d’une communauté internationale habituée à des réactions plus rapides et plus énergiques dans d’autres contextes. L’intervention télévisée du fils aîné du dictateur dénote la détermination du régime à recourir à une guerre civile ouverte pour se maintenir au pouvoir. Il a mis ouvertement les insurgés devant le choix d’entrer dans un dialogue en vue de « réformer » le régime ou d’accepter le « jugement » des armes ! Cette assurance reflète-t-elle l’aventurisme d’un régime aux abois comptant sur les mercenaires que ses pétrodollars lui assurent ou, plus grave, cache-t-elle un « appui » secret extérieur autrement plus sérieux ?

Dans sa déclaration, l’homme fort du régime libyen a rappelé que « l’Occident n’acceptera pas l’anarchie ni des émirats islamiques en Libye » et a menacé les Libyens de l’évasion des capitaux dans le cas où son régime tombait. Propagande ou discours relayant des menaces étrangères autrement plus dangereuses ? L’ « inquiétude » exprimée par le Département d’Etat américain et son appel à la « retenue » et à la non utilisation de la « violence disproportionnée » relèvent dans ces conditions d’un cynisme diplomatique qui frise la complicité avec des crimes contre l’humanité. Imaginons un seul instant la réaction des diplomaties occidentales si de tels crimes étaient commis par exemple en Iran !

Normalisation diplomatique

Comment expliquer cette étrange passivité de la diplomatie américaine à l’égard d’un régime qui passait, il n’y a pas si longtemps, pour un régime « anti-impérialiste » surtout à ce stade, où un véritable bain de sang n’est plus à écarter ? Si les Américains se sont pour le moment contentés d’exprimer leur « inquiétude » c’est que les arrangements secrets conclus avec le régime en 2003, dans le sillage de la guerre d’invasion de l’Irak, cachent des éléments autrement plus importants que ce qui a été divulgué à l’époque par les médias occidentaux.

En effet, l’accord « diplomatique » conclu en 2003 entre les Etats-Unis et le régime de Kadafi était une aubaine pour ce dernier dans la mesure où il s’est trouvé du jour au lendemain absous de ses « crimes terroristes » qui le mettait au banc des nations comme « Etat voyou ». L’éviction armée de Saddam Hussein par les Américains a servi d’avertissement décisif. Pour se maintenir au pouvoir, Kadafi a tout donné. Outre son statut de rempart supposé contre l‘islamisme dans la région, la presse américaine a mis en avant deux dividendes diplomatiques : le démantèlement des ateliers de fabrication d’armes chimiques et l’abandon des mouvements dits « terroristes » c’est-à-dire les mouvements de la résistance palestinienne qui n’ont pas abdiqué les droits nationaux de leur peuple et les autres mouvements de libération nationale de la région.

Dans ce cadre, le fils aîné de Kadafi est entré dans des pourparlers secrets avec les Israéliens et leur a rendu d’énormes services. Bien entendu, la levée de l’embargo qui frappait la Libye allait aussi permettre aux Américains de gagner le gros lot en termes de contrats pétroliers dans ce pays.

Mais la passivité de la diplomatie américaine à l’égard de ce qui se passe en Libye indique que les Etats-Unis ne se sont pas contentés de ces dividendes sécuritaires et économiques. Fort d’un matelas non négligeable de pétrodollars, le régime libyen a été chargé de jouer un rôle actif dans la nouvelle stratégie américaine dans la région du Sahel dans le but de contrer l’influence de la Chine et accessoirement celle de la France. Cette dernière s’en tire bien néanmoins. Même si elle n’a pas réussi à placer ses avions Rafale en Libye, elle garde des positions importantes dans ce pays et l’art de retourner la folie des grandeurs d’un régime mégalomane contre son voisin algérien lui a, jusqu’ici, bien réussi.

En effet, la normalisation diplomatique n’a pas seulement sauvé un régime particulièrement impopulaire malgré sa phraséologie révolutionnaire et réglé des dossiers sécuritaires sensibles dans le sens voulu par les Américains. Cette normalisation a aussi servi de couverture à un véritable plan de déstabilisation de la région du Sahel dans le cadre d’une nouvelle stratégie américaine qui ne dit pas son nom mais qui complète logiquement le projet du « grand Moyen Orient. »

Le « grand jeu » au Sahel

Avec le recul, il est aisé de conclure que les graves agissements du régime libyen dans la région depuis quelques années ne pouvaient pas avoir lieu sans la complaisance des Américains et des Français. Parmi ces agissements, nous retiendrons les plus importants : la manipulation diplomatico-financière de certains membres de la Communauté des Etats du Sahel et du Sahara, « Sinsad », qui regroupe plusieurs Etats de la région dont la Lybie, le Mali, le Niger, la Mauritanie mais aussi d’autres Etats africains qui l’ont rejointe pour des raisons diverses comme le Maroc, la Tunisie, l’Egypte, le Soudan, le Sénégal.

La manipulation de plusieurs acteurs locaux de la scène régionale : bandits et contrebandiers qui sillonnent les contrées sahariennes, certains groupes terroristes de la soi-disant Qaida et certains mouvements touaregs minoritaires dont l’action est instrumentalisée afin de justifier les ingérences étrangères dans la région. Au demeurant, ces trois acteurs n’hésitent pas à l’occasion d’échanger services et argent sous l’œil bienveillant des puissances qui trouvent leur intérêt dans cette opacité calculée.

Cependant, les agissements du régime libyen qui contribuent activement à créer une situation sécuritaire propice aux ingérences américaines et françaises dans une région stratégique ne s’arrêtent pas là. Incapable de réaliser son rêve d’une grande Libye qui devrait s’étendre jusqu’au périmètre pétrolifère de Hassi Messaoud, le régime de Kadafi a trouvé le moyen de se venger de son voisin : se faire le principal instigateur d’un plan loufoque mais qui pourrait bien se croiser avec des plans autrement plus sérieux concoctés dans certaines officines de l’Empire mais qui restent pour le moment dans les tiroirs. En quoi consiste ce plan de Kadafi ? Un Etat saharien qui va de l’Atlantique à la mer rouge.

Un grand territoire dont le sous-sol regorge de richesses (gaz, uranium, minerais) mais qui a la particularité d’être faiblement habité, ce qui pourrait assurer à ses habitants un revenu annuel digne du Koweit Un tel ensemble, s’il peut convenir à la folie des grandeurs du dictateur libyen, pourrait aussi arranger les Américains dans l’éventualité où ils ne verraient pas d’autres possibilités de contrôler cette région stratégique.

En contrepartie de son rôle actif dans la réalisation de ce plan, la Libye, qui se verrait amputée seulement d’une petite partie de son Sahara qui est insignifiante du point de vue économique, deviendrait une puissance régionale au sens souhaité par les Américains : assez puissante pour faire la police avec ses voisins sahéliens mais pas assez puissante pour gêner le jeu américain dans la région. L’Etat qui pourrait être dangereusement touché par ce plan est l’Algérie. En effet, l’Etat saharien qui pourrait naître de cette redéfinition radicale de la carte géopolitique de l’Afrique passe au nord à côté de Laghouat, incluant de fait les champs gaziers de Hassi Rmel.et bien entendu le sous-sol du Touat et du Hoggar dont on est sûr maintenant qu’il contient d’énormes gisements d’uranium.

Ce n’est pas un hasard que le plan « saharien » concocté dans les officines américaines a repris en grande partie un autre plan qui devait dans les années 90 se terminer par la partition de l’Algérie en plusieurs Etats si la crise algérienne avait perduré et connu ce que certains lui ont prédit dans le cadre d’une « internationalisation » que les médias occidentaux s’apprêtaient à vendre sous un label « humanitaire » bien expérimenté sous d’autres cieux.

Dans ce grand jeu saharien où de sordides intérêts économiques côtoient des enjeux géopolitiques et stratégiques importants, les positions des protagonistes ne sont pas à l’abri de retournements politiques et diplomatiques spectaculaires. Certains indices montrent que le dénouement imprévu de la crise algérienne, ajouté à l’embellie financière générée par la montée du cours du pétrole, a fini par convaincre Américains et Britanniques de l’utilité de compter plutôt sur la carte algérienne dans la région du Sahel, ce qui explique leur récente prise de distance à l’égard de leur allié stratégique français.

C’est ce dernier élément qui pourrait paradoxalement expliquer le louvoiement américain. La stabilité relative du régime algérien peut aussi bien inspirer méfiance et attentisme aux Américains que favoriser dans les prochains jours un probable lâchage du régime de Kadafi surtout si le peuple libyen continue dans son héroïque élan libérateur comme semble l’indiquer la libération de la seconde ville du pays, Benghazi, qui vient de tomber entre les mains des insurgés soutenus par des militaires.

Le chef de la diplomatie britannique vient d’anticiper sur ses alliés américains en déclarant « inadmissible » la violence avec laquelle le régime libyen a répondu aux manifestants. En effet, quels que soient les enjeux économiques et géopolitiques que le régime libyen a, jusqu’ici, su monnayer pour se maintenir, il est un fait que la diplomatie américaine ne pourra rester indéfiniment complice des crimes contre l’humanité que le régime libyen est en train d’accomplir sans se discréditer davantage dans la région.

L’accélération des évènements révolutionnaires avec une vitesse fulgurante et le basculement de l’armée et de plusieurs tribus, notamment celles situées dans les régions pétrolifères de l’ouest, du côté des insurgés, finiront-ils par décider rapidement l’Administration américaine quand on sait les intérêts qu’elle a à sauvegarder dans la région ? Les prochains jours seront décisifs à cet égard mais tout indique que la libération du peuple libyen sera plus dure que celle des peuples tunisien et égyptien eu égard à la nature d’un régime qui a réussi à construire tout au long de ces dernières années une armée parallèle de mercenaires à son service.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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