« Le soir, je n’ai personne pour me dire : je t’aime »

Ce vendredi, comme tous les vendredis après midi, j’avais rendez-vous à la maison d’arrêt de Villefranc

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mardi 8 juillet 2008

Ce vendredi, comme tous les vendredis après midi, j’avais rendez-vous à la maison d’arrêt de Villefranche avec des prisonniers musulmans. Au cours de cette rencontre qu’ils attendent toujours avec impatience, on lit ensemble quelques sourates (Chapitres) du Coran. On répète des invocations que le musulman est censé dire le matin au moment de se lever et le soir avant de dormir pour apprendre à vivre dans le souvenir du Très Miséricordieux. C’est ce que nous a appris le prophète Mohamed (Psl) et c’est ce que faisait le père des prophètes Ibrâhîm (Psl). L’« ami fidèle de Dieu » répétait constamment :

« Gloire à Dieu quand vous parvenez au soir et lorsque vous accueillez le matin et à Lui la louange dans les cieux et sur la terre au cœur de la nuit et de la journée » (Coran 17-18).

Après ces lectures des textes fondateurs de l’islam, nous étudions un sujet qui a trait à la Foi, la spiritualité ou la pratique du culte musulman. Ce jour là, j’ai traité un sujet particulièrement important : « les obstacles à la repentance ». Je parlai du cœur et de ses maladies, de l’âme (nafs) et de ses tentations, de la nécessité de la repentance…

Il me fixait de son regard. Il dévorait chacune de mes paroles. De temps en temps, il fermait les yeux, baissait la tête et quand il la relevait, je voyais ses yeux en larmes.

A la fin de mon intervention, comme d’habitude je réserve 30 minutes aux questions. Il ne parlait pas, visiblement très touché par mon discours qui trouvait écho dans son cœur. Il était enfoui dans ses pensées quand je lui dis : « Tu as peut être des choses à nous dire »

-« Vous êtes cruel », me dit-il.

-« Pourquoi ? » lui répondis-je.

-« Vous avez décris l’homme que je m’efforce d’être sans y arriver »

-« Je veux faire la prière 5 fois par jour mais parfois, souvent je n y arrive »

-« Je veux lire le coran tous les jours, ce n’est pas facile »

-« Je veux être un bon musulman, un modèle dans la société, c’est très dur »,

-« Je veux être auprès de ceux qui souffrent, les pauvres, les nécessiteux… mais c’est moi-même qui a besoin d’aide »,

-« Je passe mes nuits en pleurs pour ce que j’ai fait, pour ce que je suis devenu et parce que je ne vois pas le bout du tunnel. Je ne vois que du noir, que du brouillard et je ne trouve personne pour m’éclairer et m’aider à m’en sortir ».

Touché en mon for intérieur par ces cris du cœur, je ne savais vraiment pas quoi dire… et pourtant il attendait une réponse. « Il y a Dieu » lui dis-je mollement, discrètement.

« Heureusement, il ne me reste que Lui » me répondit-il.

Et je poursuivis : « Vous savez, ce n’est jamais simple pour tout le monde et moi-même, je ressens souvent les mêmes sentiments que vous venez d’exprimer »

« Sauf que vous avez une famille, des amis, un travail…et le soir lorsque vous revenez chez vous, vous avez peut être des enfants qui vous disent « papa je t’aime » » me dit il.

« Moi, à trente ans à peine, je sens que ma vie est derrière moi je n’ai rien de tout cela »

« Et le plus dur c’est le soir, à la tombée de la nuit, il n y a personne pour me dire : je t’aime. Ça aide beaucoup vous savez ».

Que dire après tout cela ?

Comment répondre ?

J’étais vraiment mal. Et soudain, chargé d’émotions, je pris conscience que mon malaise était justement une réponse à toutes ses questionnements :

« Vous savez, toutes les larmes que vous versez le soir, c’est une preuve que Dieu vous Aime. Vous ne pouvez pas imaginer la chance que vous avez. Il y a des personnes qui ne prient pas, qui ne lisent pas le Coran, qui vivent très loin de Dieu, qui font beaucoup de mal autour d’eux et qui ne versent aucune larme ». lui dis-je

« Dieu est avec toi, Il t’écoute, Il t’accompagne, Il sait les souffrances de ton cœur. Parle-Lui le soir dans le silence de la nuit. Dialogue avec Lui. Cherche Le et tu le verras, très proche, plus proche de toi que ta veine jugulaire. Apprends à dialoguer ave Lui et à te souvenir de Lui pour apaiser ton cœur :

« N’est ce pas au souvenir de Dieu que s’apaisent les cœurs » (Coran 13/28).

Il est la lumière des Cieux et de la terre.

Il est proche de ceux qui se rapprochent. Ne l’oublie jamais pas comme il ne faut pas oublier les paroles du prophète (Psl) :

« …Si tu demandes, demande à Dieu et si tu cherche une aide, demande l’aide de Dieu… ». (hadith rapporté par At-timidhi).

« Souviens toi de Dieu dans l’aisance, Il se souviendras de toi dans la peine ». (hadith rapporté par Ibn Abbâss)

Il me lance un très beau sourire et me dit : « merci ». Son visage s’illumine … mais pour combien de temps.

Sur le chemin du retour à Lyon, j’écoutai sur radio « Salam » un spot publicitaire : « l’association X organise une conférence en présence du Cheikh Y ». « Une de plus… », me suis-je dis. Il y aura certainement beaucoup de monde à cette conférence et les organisateurs seraient fiers encore une fois de leur exploit. Pendant ce temps, nos enfants souffrent en silence sans que personne ne s’en offusque… mais de tout cela, il ne faut pas parler. N’est ce pas ?

Lorsque j’arrive à la mosquée, le muezzin avait déjà fait l’appel à la prière du Maghreb (le couché du Soleil). Ce jour là, l’imam avait récité le verset 2/186 du Coran :

« Et quand Mes serviteurs t’interrogent à Mon propos, alors Je suis tout proche ; Je réponds à l’appel de celui qui M’appelle quand il m’Apelle. Qu’ils répondent à Mon appel, et qu’ils croient en Moi, afin qu’ils soient bien guidés. »

En rentrant chez moi, ma petite fille m’attendait. Elle me serre très fort dans ses bras et me dit  : « Papa, je t’aime ».

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Auteur : Azzedine Gaci

Recteur de la mosquée « Othmane » de Villeurbanne.

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