Le sacrifice de Souad

Nous sommes le 13 octobre 2005, je suis en Algérie où j’ai décidé d’y passer quelques jours afin de co

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jeudi 15 mai 2008

Le sacrifice de Souad

Nous sommes le 13 octobre 2005, je suis en Algérie où j’ai décidé d’y passer quelques jours afin de comprendre la fin tragique de ma cousine Souad qui a « décidé » de quitter ce monde en avril 2005. Elle était âgée de 27 ans et attendait un enfant.

Mon oncle et ma tante ont élevé 8 enfants (5 filles et 3 garçons), Souaad est la dernière de cette fratrie. Je l’ai rencontrée pour la première fois lors d’un séjour touristique en juillet 1992. Agée alors de 15 ans, Souad était une adolescente joyeuse et pleine de vie. Sa famille la considérait comme atypique. Dotée d’une grande sensibilité, elle était « Hnina », ce qui pourrait se traduire par « douce et naïve ».

Mon oncle est un vieux Taleb (guérisseur traditionnel) âgé aujourd’hui de 78 ans, et ma tante une douce et sensible dame de 70 ans. Dans le « clan » familial, mon oncle est un véritable patriarche. Son statut de « Taleb » lui confère respect et autorité auprès des membres de sa famille mais aussi auprès des personnes qui viennent le consulter. Il veillait à ne déléguer à ses fils que « les petites affaires courantes »…

En 1992, seules 2 filles vivaient encore dans le domaine familial. Nadia (18 ans ) et Souad. Les autres filles étaient toutes mariés, à l’instar des garçons qui résidaient avec leurs épouses chez leurs parents comme l‘exige la coutume afin d’assurer la lignée du clan.

Au cours de la décennie 90, l’Algérie a été confrontée au pire moment de son histoire depuis l’accession à son indépendance (1962 ). Une période douloureuse caractérisée par une forme de guerre civile sans nom, qui a engendré plusieurs dizaines de milliers de victimes.

La famille de Souad n’a pas échappé au drame vécu par son pays. Ses deux grands frères seront tués en 1994, provoquant ainsi un énorme choc. Souad qui vouait une véritable admiration pour ses frères, ne s’en remettra jamais. La famille n’a pu faire le deuil de cette perte, car les corps n’ont jamais été retrouvés, L’avenir du clan reposait essentiellement sur « les fils » qui laissèrent à la charge de leurs vieux parents plus de 10 enfants en bas âge.

Nadia se marie quelques mois après la disparition de ses frères, dont la mort et le climat de guerre civile ont considérablement diminué les moyens de subsistance du clan. Souad qui refuse de quitter sa famille est avant tout soucieuse d’assurer la prise en charge de tous ses petits neveux et nièces.

Après le décès de ses deux frères, Souad ne sera jamais plus la même. Ses sourires joyeux ont disparu, emportant avec eux sa période d’insouciance. Elle est devenue une jeune femme triste, « ruminant » quotidiennement le « pourquoi » de la mort de ses frères : « Je n’arrête pas d’y penser.. » me précisait-elle lors de l’une de nos rencontre en 2004. S’adressant à sa famille, Souad leur précise que désormais, le seul but de sa vie était de les protéger . Elle s’en est fait une promesse : « UN DEVOIR DE LOYAUTE ».

En 2002, l’Algérie vit la fin de son cauchemar, mais il demeure toujours des endroits insécurisés. Un deuxième évènement dramatique contribuera à réveiller le traumatisme du clan de Souad . Un groupe de terroristes investit la maison familiale dans le seul but d’éliminer tous ses habitants. La famille se réfugie dans la seule pièce de l’étage. Une simple porte en bois les sépare de la barbarie humaine. Les terroristes essaient en vain de défoncer cette porte. Les menaces pleuvent comme autant de coups portés aux âmes déjà meurtries. Les enfants sont en pleurs, les femmes hurlent et prient Dieu de les sauver. Seul mon vieil oncle reste calme et se poste devant sa famille munie d’un bâton, alors que Souaad enveloppe de ses bras les plus petits.

« Dans ces moments-là, m’affirmait-elle, chacun de nous ne pensait qu’à sauver sa propre vie ». Des bruits de coups de feu se font entendre dans la petite pièce. C’est alors que la famille comprend que l’armée vient les secourir. Tout le monde cherchait à sortir de cette pièce. Les militaires pénètrent la maison. L’un d’eux entre dans la pièce dans un climat de grande confusion. Pensant affronter un terroriste, le soldat s’apprête à faire feu sur l’un des neveux de Souad, âgé de 17 ans. Souad comprend tout de suite la situation et dans un réflexe de survie, s’interpose entre son neveu et le militaire, en faisant face à l’arme ! Ce jour-là, Souad a sauvé d’une mort certaine son neveu. Aucun membre de la famille ne fut blessé, mais les images de cadavres des terroristes ainsi que l’assaut des militaires restèrent gravées à jamais dans leur esprit.

En 2003, l’Etat Algérien propose aux derniers groupes terroristes de déposer les armes en échange d’une certaine clémence. Cette proposition fut appelée « Loi de Concorde Civile ». Le but étant de ramener définitivement la paix dans le pays qui fut relativement pacifié. Le clan de Souad retrouve un semblant de vie normale. Mais il est intérieurement, détruit et traumatisé à jamais.

Souad décide de se marier en 2003 avec l’un de ses cousins. Par ce choix, elle ne sort jamais vraiment de la famille. Au cours de mon voyage en Algérie » en 2004, Souad est venue à ma rencontre. Cette démarche était pour le moins « inédite » pour une femme mariée dans un pays à forte tradition musulmane. Habillée de façon soigneuse, elle retire même son Hijab (voile) devant moi et me salue en me portant l’accolade. Elle est très amaigrie, et exprime sa profonde émotion de me revoir après toutes ces années. Nous restons en tête à tête plus d’une heure. Elle ne cesse de me parler de ce qu’elle a vécu. Je l’écoute les larmes aux yeux.

Avant de nous séparer, je lui fais part de mon inquiétude devant son état d’amaigrissement. Souaad ne s’alimentait plus beaucoup : « Je n’ai plus goût à rien.. » me soulignait-elle. Cette phrase me toucha tout particulièrement. Me vint alors en tête l’image du « syndrome de Glissement », généralement visible chez certaines personnes âgées, cette véritable désorganisation foudroyante, tant psychique que somatique. Mû par une pulsion de destruction, cet équivalant suicidaire achemine la personne, qui ne veut plus vivre, vers la mort en quelques semaines.

Dans un réflexe que je ne m’explique toujours pas aujourd’hui, je lui affirme alors : « Ne t’inquiète pas fille de mon oncle, je reviendrai te soigner ici. ». Souad me répondit par un large sourire et me dit « Inchallah ». Il était évident pour moi qu’elle devait bénéficier d’une prise en charge psychothérapeutique afin de pouvoir « déposer son lourd fardeau ».

Souad désirait un enfant. Elle tombe enceinte en décembre 2004 dans un état physique particulièrement préoccupant. Une terrible lutte avait lieu en elle. Qui avait-il de plus symbolique pour Souad que de prouver son envie de vivre à travers le désir d’avoir un enfant. Elle vivait deux mouvements intérieurs. L’un était celui de continuer à vivre à travers son projet de mettre au monde un enfant. L’autre était une force inconsciente de se délivrer de son devoir de loyauté, caractérisé par le refus de continuer à vivre. Mais avait-elle encore la force et l’énergie de protéger « sa nouvelle famille » sans craindre de la perdre, elle aussi un jour.

Son mari me racontait que Souad n’avait plus confiance en la vie. Elle s’inquiétait souvent de l’avenir de ses proches et du sien. Tout se passait comme si elle s’était positionnée dans son devoir de loyauté envers ses frères, comme « la protectrice du clan familial ».

Au fil des jours, Souad maigrit de plus en plus, passant de centre hospitalier en centre hospitalier, les médecins ne se focalisaient que sur son aspect somatique.

Sa mère me relatait que Souad affirmait à tous ses visiteurs que « son cousin de France » viendrait la soigner comme il le lui avait promis. Il serait déplacé de ma part de penser que ces appels m’étaient complètement destinés. Je pense que je symbolisais pour ma cousine Souaad « une autre époque », une époque où tout allait pour le mieux et où ses frères étaient encore de ce monde.

Pendant tout le temps que dura l’agonie de Souad, tout le clan lui rendit hommage en lui rendant visite tous les jours. Elle exprima son profond amour pour tous les siens et leur demandait pardon. Son mari fut pour sa part, d’une patience extraordinaire. Souad ferma les yeux pour toujours un jour d’avril 2005, n’ayant même plus la force et l’énergie de protéger son propre enfant qui lui survivra 1 heure dans son ventre.

Son Mari m’annonça les larmes aux yeux : « J’ai pas compris…elle est morte alors que tout allait mieux, tout était arrangé.. »(pleurs).

Justement ! Souad ne « vivait » que par devoir de loyauté. Ce poids d’une lourdeur sans commune mesure, Elle n’avait plus la force de le porter, et c’est effectivement parce que « tout allait mieux » qu’elle pouvait « enfin » partir « légère ». ( c’est terrible…comment ne pas penser au poids que Souad faisait à son décès…). A la mort de son épouse, son mari est allé habiter chez ses beaux-parents.

Devoir de loyauté envers Souad ?

Je terminerai par ces mots du grand poète mystique Jalaleddine Roumi.

« Quand au jour de ma mort on apportera mon corps,

Ne vas pas t’imaginer que je pleure sur le monde.

Ne t’afflige pas pour moi, ne dis pas : « Malheur, malheur ! »

Quand tu verras mon cadavre, ne t’écrie pas : « parti, parti ! »

L’union et la rencontre seront miennes à présent.

Quand tu te confiras à la tombe, ne dis pas : « Adieu, adieu »

Car la tombe est un voile cachant l’assemblée du paradis.

Après avoir vue la descente, contemple l’ascension.

Bien que la tombe te semble une prison, c’est la libération de l’Âme »

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