Le sabre et le droit

Ce qui empêche justement la démocratie c’est une certaine culture antidémocratique. Voilà notre marronni

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dimanche 24 juillet 2005

Hichem Jaït, spécialiste tunisien du monde musulman médiéval, prône la révolution culturelle et appelle à une démocratie sans tarder. Même exportée.

Lors d’une conférence qui a eu lieu le 12 mai à la bibliothèque Charles de Gaulles à  Tunis, à l’initiative de l’Institut français de coopération (IFC), il souleva la question de la décadence arabe. Outre les déterminants endogènes soutint-il, il faut considérer l’environnement conquérant. En l’espèce, la « colonisation européenne à partir du début du XIXème siècle, qui a joué un rôle éminent en ne laissant pas les forces internes se développer librement et de manière dynamique. »
La colonisation, frappait donc de léthargie les forces actives des sociétés arabes, annihilant le sens même d’une initiative historique.

Cette hypothèse que les faits viennent attester largement, n’est cependant plus retenue pour expliquer l’actualité. Reconsidérant les mécanismes de la révolution culturelle[1] dont notamment la démocratie ; Jaït le dit haut et clair : « il ne faut pas attendre que la démocratie s’installe d’elle-même. Il faudrait essayer de l’instaurer le plus rapidement possible. Même par la force s’il le faut ». Le chercheur ne laisse pas d’occasion aux conjectures, aux approximations ; il évoque directement le cas irakien. « Nous devrions arrêter de considérer les Etats-Unis et l’Occident en général comme des entités pernicieuses, foncièrement méchantes et qui veulent nous faire mal. L’Irak a été débarrassé d’une dictature sanglante. Il y paraît désormais plus d’une centaine de journaux. Les gens s’expriment plus librement. Il y a eu des élections pluralistes. Les attentats ne dureront pas éternellement. Mais le pays a changé radicalement. Il est entré dans la modernité. C’est l’essentiel... ».

La colonisation n’est donc plus analysée sous l’ongle culturel -donc moral- d’une agression empêchant l’évolution, selon sa propre dynamique, de la nation dominée. La colonisation est ici redéfinie sous l’ongle plutôt, évolutionniste, « génétique » -par référence à genèse- d’un accès efficace à la modernité des « indigènes » ; ceux-là y entreront sous le bâton des plus puissants du nouveau système d’organisation de l’espèce. C’est certes une agression mais une agression « fonctionnelle », qui constitue une des solutions efficientes afin de sauter les verrous d’une stagnation culturelle et politique, sans issue et sans le moindre espoir de vie dans l’étape actuelle de la « phylogenèse » !

Jaït ne justifie pas la guerre d’Irak, loin s’en faut[2]. D’ailleurs on n’est plus dans une posture morale mais bien plutôt d’analyse historique. En Historien des crises politiques du monde musulman, il pratique l’exercice kantien du « spectateur actif et critique » des guerres et révolutions. Il y a eu du sang sur les corps, qu’en aurait-il des têtes et des coeurs ? Voilà de façon abrupte et désinvolte la question que soulèvera un spectateur actif et critique !!

Cet exercice est par définition insultant aux victimes des injustices et abominations. On le confond aussi avec une sorte de « collaboration » que les hommes de science et d’art ont souvent pratiqué dans notre région. Et pourtant c’est un exercice courageux et noble qui ne s’accommode du renvoi de la vérité historique aux calendes grecques, de peur d’entamer le moral des troupes. Le moral des troupes ne se nourrira pas longtemps de mensonges, tient à préciser notre « spectateur actif et critique ».

Nous avons toutefois quelques objections. D’abord historiques puis théoriques.

Révolution culturelle et démocratie :

Du point de vue évolutionniste et particulièrement en région arabe, la colonisation n’a pas été une thérapie de choc. Le degré de démolition, de disette et d’ignorance dans lequel ont été jetés les indigènes, ne les aura conforté que dans une soumission aux dictatures nationales. Politiquement c’était une régression aux modalités de la subordination régalienne.

Les multiples interventions déguisées dans le golfe des USA et de la France : de l’Iran du Shah à l’Arabie des Saoud, en passant par L’Irak des premières années Saddam, n’ont apporté que le massacre d’opposants et l’inhibition totale comme forme d’organisation de la cité !!

L’hypothèse de l’apprentissage de la démocratie par tous les moyens recèle une conception formelle de la démocratie. La démocratie n’est pas une finalité politique, c’est un catalyseur historique de la révolution culturelle, si nous avions bien suivi Hichem Jaït.

Le hic est que toute forme d’organisation de la cité intervient sur sa production de l’histoire, elle contraint sa dynamique, la canalise et la dissuade. La démocratie empêchera une hégémonie des dogmes et des classes. La culture ne peut se faire que dans ces limites.

La question serait donc : est-ce que par la force, le peuple irakien se soumettra demain matin à la démocratie ? L’hypothèse est faible. Le multipartisme et la liberté d’expression peuvent être aussi précaires que les attentats !! On l’a vu et revu aux surlendemains des révolutions.

Ce qui empêche justement la démocratie c’est une certaine culture antidémocratique. Voilà notre marronnier de toujours. Par voie de conséquence, l’hypothèse qui semble mieux résister à la réfutation de l’histoire dans le monde arabe est exactement l’inverse de celle avancée par Hichem Jaït : il est plus probable que la révolution culturelle amène la démocratie que la démocratie la révolution culturelle !

Contradiction du bon usage de la force  :

L’affirmation selon laquelle il faut installer la démocratie même par la force, est pour le moins paradoxale. La dictature de Saddam, qu’on a accouru depuis les USA pour chasser, n’a rien fait que consacrer ce procédé : la force pour servir un idéal proclamé : l’unité et le progrès d’une nation laïque en l’espèce. Cet idéal n’est certes pas aussi tangible et urgent que la démocratie, mais il s’agit de la même méthode politique confondant autorité et violence[3] et faisant de la force un moyen au service des idéologies de l’Etat-Nation. Et pourtant le pire dans une dictature n’est absolument pas les principes dont elle se revendique ou prétend servir mais bien plutôt les moyens auxquels fait-elle recours. Ce qui définit historiquement un système politique c’est son exécutif. Ses usages. Et non ses voluptueux textes fondateurs, non son idéologie ! Le goulag n’est pas dans les discours de Staline.

Appeler à une démocratie par tous les moyens c’est appeler à la sale besogne d’une « dictature fonctionnelle ». Or toutes les dictatures sont fonctionnelles, sauf pour leurs victimes qui n’en voient que les « moyens » inhumains !!!

L’entrée, surtout l’entrée, dans la démocratie doit s’accomplir selon toute rigueur démocratique. Pour des citoyens longtemps conduits à la massue, le passage du sabre au droit, doit être sans ambiguïté ! La moindre similitude avec les moyens de la tyrannie, les rebutent et désenchante les plus ardents espoirs de changement. Mentalement, les schèmes de l’autocratie ne peuvent s’associer aux schèmes de la démocratie. Et si tel est le cas, on assistera pour sûr à un conflit cognitif des plus insolubles, tant la disparité entre les deux catégories mentales paraît totale ! 

Quand on voit un marins lourdement armé, on ne pense pas au droit de vote en premier, la peur d’être pris pour cible dans le cafouillage des tirs nourris est le premier sentiment qui serre le cœur. Les longues années de répression baathiste reviennent à flot et le pillage aveugle et sommaire des civils, perpétré par l’occupant vient adhérer parfaitement à cette peur originelle de l’ennemi bariolé ! Cet ennemi unique qui est la répression, la violence armée d’où qu’elle vienne, quiconque sert-elle !!!

Ecoutons ce qu’ils disent : « drôle de démocratie sur les chars, Saddam n’aura pas mieux fait ». Ce que répètent, dès le premier jour d’invasion, bon nombre d’Irakiens, n’a pas beaucoup changé. N’a pas changé d’un iota. Semble se confirmer et s’élargir.

S’il est une étape qui doive refléter le plus fidèlement la démocratie, c’est bien son déclic. Autrement, on ne la verra jamais venir. Surtout par la force !

 



[1] Hichem Jaït définit cette révolution culturelle dans ces termes “ les Arabes et les Musulmans ne pourront pénétrer dans la modernité et participer au monde moderne que s’ils se donnent une haute ambition dans les domaines de la pensée, de la connaissance, de la science, de l’art et de la littérature, s’ils décident sérieusement d’emprunter aux autres ce que la modernité a inventé dans tous ces domaines ” (in “ La crise de la culture islamique ”).

[2] On se rappelle toujours ses positions hostiles à la première guerre du Golf pendant laquelle s’était-il illustré vigoureusement militant. Il serait fort improbable qu’il se soit écarté de ses positions anticoloniales, alors qu’il s’agit toujours de la même cause.

[3] Ces deux concepts sont selon Hannah Arendt contradictoires : « l’autorité exclut l’usage de moyens extérieurs de la coercition ; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échoué » in La crise de la culture, p 123.

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Chercheur en psychologie cognitive.

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