Le rêve de Yûsuf, le Joseph du Coran, et l’oracle de l’Œdipe sophocléen

Dans le cadre d’une recherche sur les rapports entre l’hellénité et le Coran, le philosophe et anthropol

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vendredi 5 mai 2000

Dans le cadre d’une recherche sur les rapports entre l’hellénité et le Coran, le philosophe et anthropologue Youssef SEDDIK (qui anime un séminaire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris) nous propose ce texte qui pourrait paraître insolite dans son ambition de comparer le rêve de Yûsuf (Joseph, dans l’Ancien Testament) et l’oracle d’Œdipe dans le récit dû à l’auteur tragique grec Sophocle (495-405 av. JC). Cette mise en parallèle vise à discerner l’horizon hellénique dans lequel était immergé le matériel sémantique du Coran.

Rappelons que Laïos avait épousé Jocaste à Athènes et qu’affligé de l’absence d’enfants, il consulta l’Oracle de Delphes qui lui révéla qu’il s’agissait en réalité d’une faveur car tout enfant né de Jocaste causerait sa propre mort. Mais cet enfant fut pourtant conçu, échappa au supplice, fut élevé par Polybe et Péribée et réalisa l’oracle en tuant, à son insu, son père et en épousant, encore à son insu, sa mère. À l’énoncé de la vérité révélée par le devin Tirésias, Jocaste se pendit de honte et de douleur ; Œdipe se creva les yeux et erra pendant des années avant d’être massacré par les Érinyes. n

’Le ’mythe’ est né illusion. Non pas une de ces fictions produites inconsciemment par les premiers locuteurs, une de ces ombres que le langage primordiale jette sur la pensée, mais un fictif consciemment délimité, délibérément privatif. Un éclat d’illusion, insignifiant ; un singulier fragmenté et vide, simple récit incroyable...’ 1

Marcel Détienne

Le récit du rêve de Yûsuf (Joseph) qui couvre et ouvre pratiquement la Sourate XII du Coran, après un court préambule qui dédie toute la narration au Prophète Muhammad, se présente comme le rébus d’un destin. Le lecteur occidental du Livre de l’Islam ne s’en est pas soucié outre mesure, préférant dans le meilleur des cas le commentaire esthétique et rhétorique d’un document certes admirable quant à ses performances formelles, mais qui cache précisément derrière celles-ci une énigme.

Mais voici d’abord, à titre de document, un texte de Voltaire qui montre à quel point une lecture nonchalante du récit de Yûsuf , et plus généralement de toute narration coranique, risque de maintenir le regard du lecteur à l’écart de l’essentiel  :

’Chez les anciens auteurs arabes, il y a un trait touchant l’aventure de Joseph et de la femme de Putiphar qui est fort ingénieux. [...] Il y avait un enfant au berceau dans la chambre de la femme. Joseph disait qu’elle lui avait déchiré et ôté sa tunique en présence de l’enfant. Putiphar consulta l’enfant, dont l’esprit était fort avancé pour son âge ; l’enfant dit à Putiphar : ’Regardez si la tunique est déchirée par-devant ou par-derrière : si elle l’est par-devant, c’est une preuve que Joseph a voulu prendre par force votre femme, qui se défendait ; si elle l’est par-derrière, c’est une preuve que votre femme courait après lui’ [...] C’est ainsi que cette aventure est rapportée dans l’Alcoran d’après l’ancien auteur arabe. Il ne s’embarrasse point de nous instruire à qui appartient l’enfant qui jugea avec tant d’esprit, si c’était le fils de Putiphar [réputé eunuque], Joseph n’était pas le premier à qui cette femme en avait voulu.’ 2

Ainsi donc, l’auteur français n’a pas seulement dépeint le Prophète Muhammad sous les traits du despote oriental, fanatique et fourbe 3 ; il a aussi réfléchi sur le Texte que ce Prophète a apporté, avec toutefois une naïveté qui est loin d’être feinte, comme c’est généralement le cas dans l’œuvre Candide. Il n’a pas compris que ’l’auteur arabe ancien de l’Alcoran’ ne prenait pas le récit biblique pour modèle ’historique’ et que le propre du récit du Coran est de se jouer de notre désir de créer du récit rien que pour amuser tout en restant dans les vagues et troubles limites de la vraisemblance.

* * *

Le rapport que les chroniques orthodoxes laissent deviner entre le personnage du prophète Joseph (Yûsuf) et Muhammad sont ambigus. Le fils de Jacob - père dont la figure est très pâle dans les récits coraniques, quand on la compare à ce qu’elle est dans les récits de la Bible - est désigné par Muhammad dans certains hadith-s comme ’un frère’ (akhî Yûsuf) et le surnom qu’il a donné à son meilleur ami, Compagnon et beau-père Abû Bakr - le même que celui du Joseph biblique, as-Siddîq (le très véridique) - n’est certainement pas étranger à cette ambiguïté. Dans la parole coranique Yûsuf est le seul prophète dont un fragment entier portant son nom parle exclusivement, d’un bout à l’autre de la Sourate.

 

L’envers du mythe d’Œdipe

Le récit de Yûsuf dans la parole coranique a été étudié, admiré dans son style narratif et sa structure poétique par une foule d’auteurs anciens, modernes, arabes, musulmans ou non, orientalistes, croyants ou non, envers du mythe d’Œdipe dans le segment qui va de l’évocation de l’oracle à l’auto-châtiment et à l’exil à Colone. Ce renversement indique que la parole coranique décrit, comme nous allons pouvoir le montrer, un espace avant l’Œdipe, un espace préœdipien.

Les deux récits démontent dans un enchaînement d’événements une vérité inéluctable enfouie dans un rébus (oracle pour l’enfant de Laïos, rêve pour celui de Ya’qûb). Mais à partir de ce point commun et dès l’instant où commence l’un et l’autre des deux récits leur divergence devient une totale antinomie.

Dans la distribution des rôles, avant tout. Si le spectre de Jocaste, la mère-épouse, puis sa présence charnelle, occupent tout l’espace narratif du mythe grec, la mère, dans le récit coranique est sciemment et soigneusement éludée, voilée par la technique même du conte. Car, tandis que dans le commentaire midrashique de la Genèse le vol du ciboire du roi par exemple, injustement attribué à Benyamîn (Benjamin), est référé par ces demi-frères à un vol que Rahîl (Rachel), mère des deux frères germains4, aurait commis dans le passé, le Coran - évoquant exactement la même analogie (d’un vol présent qui rappelle et explique un vol passé) - fait dire aux frères, dans la même séquence : ’S’il [Benyamîn] a volé, c’est qu’il a un frère [Yûsuf] ’ 5. Et, quand à la fin, Yûsuf ramènera ’ses deux parents de la bédouinité’, il sera question de ’ses deux géniteurs’ (litt. ’ses deux pères’, abaweyhi) 6 en vertu d’une licence grammaticale qui donne la préséance au géniteur mâle quand il s’agit de nommer père (ab) et mère (umm) à l’aide d’un seul mot décliné sur le mode duel.

C’est Yûsuf - enfant désiré et aimé - qui fait le rêve le concernant et le narre à un père de onze héritiers, tandis que l’oracle qui condamne Œdipe est décidé et signifié au père - sans héritiers - avant même la naissance de l’enfant, non désiré. Le rêve de Yûsuf doit être tu (’O mon petit, ne conte pas ta vision à tes frères...’), dit Ya’qûb ; l’oracle scellant l’avenir d’Œdipe est public, et l’intéressé devenu adulte pourra à Delphes en apprendre le contenu exact. Pour tenter de déjouer un destin terrible on expose Œdipe enfant sur les hauteurs du mont Cithéron dans l’espoir que les fauves le dévorent. Pour se débarrasser de l’enfant Yûsuf, ses frères envisagent puis excluent la solution du meurtre ou de l’exposition aux fauves (dont ils feront une version mensongère expliquant sa disparition) et le jettent dans les profondeurs du puits.

Œdipe a pris Polybe et Péribée pour ses vrais parents. Yûsuf, jeune homme déjà, a entendu le Vizîr d’Egypte qui l’a racheté (Œdipe est un enfant trouvé pour ses parents adoptifs), exprimer devant sa femme un fort scepticisme quant au succès d’une adoption souhaitée (’Peut-être - ‘asâ - nous serait-il utile ou alors en ferions-nous un fils,’ 7 Œdipe tue son père Laïos lors d’une confrontation physique où il n’a pu voir son propre père en la personne de l’adversaire, Yûsuf rend, à distance, la vue à un Ya’qûb 8 devenu aveugle à force de pleurer sa disparition.

L’énigme de la sexualité est posée à Yûsuf par Zuleykha 9, femme désignée explicitement comme la Sphinge par ce terrible mot de kayd - qu’on ne peut traduire que par Mètis, : c’est aussi une vertu de Dieu ! 10 -, mais Yûsuf triomphe du kayd en choisissant d’entrer en prison, là où va se préparer sa délivrance : un espace utopique d’isolement sexuel, antinomique de la couche royale où va se réaliser le destin horrible du fils-époux de Jocaste.

Sept années de vaches grasses sont annoncées dans le rêve du Roi11, un rêve immédiatement décrypté. Lela prosternation de jeunes et de vieux devant les autels d’Œdipe12, tout comme dans le rêve-rébus de Yûsuf narré au tout début du récit coranique : ’J’ai rêvé de onze astres [les frères], le soleil et la lune [les deux parents] se prosternant en mon honneur’.

Enfin, Œdipe se rend aveugle pour ne plus voir les traces de sa malédiction, Yûsuf termine le récit par un hymne à la vérité qui naît de la voyance, ar-ru’yâ, homophone de ru’ya (t), la vision optique.

L’inversion d’un itinéraire

Mais pourquoi faire cette analyse comparative des deux récits ?

Parce que cette inversion du cheminement œdipien est en fait dans le récit coranique l’inversion d’un itinéraire : le Thébain maudit part de la Cité qu’il perd, aux deux sens du mot, sur les sentiers d’un noir exil, Yûsuf va vers une Héliopolis d’Egypte, partant de la carcéralité de l’univers nomade vers la Cité ouverte, dont il a conquis les faveurs et qu’il a fait prospérer. C’est l’itinéraire même dont Muhammad trace la perspective, selon le Coran.

C’est que tous les récits coraniques participent à une construction pédagogique destinée à dissiper l’oublieuse insouciance (ghafla) de Muhammad (lui qui n’a jamais débaptisé un site sauf Yathrib pour l’appeler la cité al-Madina) et de ceux qui vont l’écouter. Cela est dit en préambule à ce fragment dit sourate Yûsuf  :

Nous te contons les plus beaux récits

Du fait même que Nous t’inspirons ce Qur’ân

Alors que tu étais, auparavant, certes, du nombre des oublieux [ghâfil-în] 13

Ainsi la pédagogie de cette sourate (le rappel des bienfaits d’un passage du nomadisme à l’urbanité), l’histoire de Yûsuf, ne sont en rien une reprise répétitive du conte biblique. Le conte coranique entretient plutôt un rapport subtil et intime. Nous y reconnaissons le cheminement d’une véritable critique du pervertissement du territoire nomade, d’une promotion du territoire à la fois protégé et ouvert de la Cité, puis d’une leçon sur la maîtrise et l’organisation de l’espace policé gouverné par un prophète, espace dont la parole coranique décrit dans cette belle sourate les palais et les banquets, les intrigues et les alcôves secrètes, les places de marché et les normes commerciales, l’administration et les lois. n

Youssef SEDDIK

1 - Marcel Détienne : L’invention de la Mythologie, p. 232-233, Gallimard Paris 1981

2 - Voltaire : Dictionnaire philosophique, rubrique Joseph, Ed. Garnier-Flammarion, Paris, 1964. Notons que dans ce Dictionnaire, nous retrouvons Ezéchiel, David, Paul, Pierre, Messie, Job, etc., mais ni Mahomet, ni Islam, ni mahométan, ni Arabe  !

3 - Il s’agit de Mahomet ou de l’imposture, une Tragédie.

4 - Voir A. Chouraqui : note au Genèse 44, 10, 12. Entête (La Genèse) p. 465, Ed. Jean-Claude Lattès, Paris 1992.

5 - Coran XII, 77

6 - Coran XII, 100

7 - Coran XII, 21

8 - Coran XII, 93

9 - Coran XII, 23- 24 : Elle l’a désiré et il l’a désirée, dans une pièce qu’elle a pris soin de clore.

10 - Nous développons ce thème du kayd et de Mètis dans un prochain travail.

11 - Le récit coranique ne tombe pas dans l’erreur des conteurs bibliques qui parlent du Pharaon de Joseph. Le titre de Pharaon n’était pas, à l’époque supposé du récit, connu. La parole coranique use toujours du mot malik (roi) dans le récit de Joseph et de Pharaon, par contre et systématiquement, quand il s’agira de Moïse.

12 - ’Œdipe, souverain de mon pays, tu vois l’âge/de ceux qui se prosternent devant tes autels,/Les uns n’ont pas encore la force de voler loin,/les autres sont appesantis de vieillesse.’ (13-16)

13 - Coran XII, 3

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Auteur : Youssef SEDDIK

Philosophe et anthropologue Youssef SEDDIK anime un séminaire à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris

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