Le retour en Suisse de Claude Covassi, l’espion du Centre islamique de Genève

En février dernier, Claude Covassi, 36 ans, révélait qu’il travaillait depuis deux ans pour les services

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dimanche 5 novembre 2006

Le retour en Suisse de Claude Covassi, l’espion du Centre islamique de Genève

En février dernier, Claude Covassi, 36 ans, révélait qu’il travaillait depuis deux ans pour les services secrets suisses. Sa mission ne consistait pas seulement à infiltrer le Centre islamique de Genève (CIG), dirigé par Hani Ramadan, le frère aîné de Tariq Ramadan. L’opération baptisée « Memphis » avait aussi pour mandat d’inventer un lien entre certains jeunes salafistes partis se battre en Irak, via la Syrie, et le CIG. C’est du moins ce qu’affirmait (et affirme toujours) l’ancien espion.

Pour approcher Hani Ramadan, Claude Covassi s’est converti à l’islam. Cette conversion est-elle devenue sincère depuis ? Ce Genevois au passé trouble ne cesse de l’assurer. Craignant pour sa vie, Claude Covassi a pris la fuite. D’abord en Espagne, puis en Egypte, où nous l’avions rencontré très longuement en avril.

A de multiples reprises, l’ancien espion a demandé à être entendu en Suisse par la Commission parlementaire chargée de contrôler les activités du renseignement suisse. Après s’être fait longtemps tirer l’oreille, cette Commission a accepté de le recevoir. A deux reprises, un rendez-vous avait été fixé, mais Claude Covassi ne s’est pas présenté. Depuis l’ancien espion a perdu beaucoup de sa crédibilité. D’autant qu’il n’a toujours pas communiqué les preuves pouvant démontrer que le Service d’analyse et de prévention (SAP), les services secrets intérieurs, ait tenté de compromettre Hani Ramadan.

Plus grave, une note écrite par Claude Covassi, destinée aux services secrets, met gravement en cause Hani Ramadan, l’accusant en particulier d’avoir eu un contact avec Ayman Al-Zawahiri, le numéro deux d’Al-Qaïda. Cette note a notamment été publiée par un site d’extrême droite en octobre. Claude Covassi est revenu en Suisse le 30 octobre, fraîchement accueilli par la presse. « De retour d’Egypte, Claude Covassi brouille toujours les cartes », titre le quotidien « Le Temps » de Genève.

L’ancien espion a accepté de répondre aux questions sans complaisance posées par « Oumma.com ».

Pendant des mois, vous avez supplié la Commission de gestion, chargée au Parlement suisse de surveiller les services secrets, de vous entendre. Cette Commission vous fixe deux rendez-vous que vous n’honorez pas. Avez-vous une explication sérieuse ?

La première fois, la Commission n’a prévenu qu’à 19 H 10 par fax mon avocat à Genève, Razi Abderrahim, de l’heure et de la date de mon rendez-vous. Le temps que j’achète un billet au Caire, il était trop tard. La fois suivante, Hani Ramadan avait promis de payer mon billet de retour. Au dernier moment, il ne l’a pas fait. A ce moment-là, je n’avais pas les moyens de prendre l’avion. L’ambassade de Suisse en Egypte n’a jamais voulu m’aider.

Maintenant que vous êtes en Suisse, allez-vous enfin rencontrer cette Commission ?

Oui, des contacts ont été pris. Je devrais la rencontrer avant la fin novembre.

Les autorités suisses ont toujours démenti vos accusations, notamment Christoph Blocher, le ministre de Justice et Police. De votre côté, vous n’avez jamais apporté la moindre preuve. Vous dites détenir plus de 5 heures d’enregistrements compromettants pour le SAP. Pourquoi vous ne nous les faites pas écouter ?

Il est illégal d’enregistrer une personne à son insu, et d’enregistrer un espion, c’est doublement illégal. Je ne suis pas un traître, un irresponsable, un cow-boy. Je jure que ces enregistrements existent. Je les donnerai à la Commission ou à un juge d’instruction.

Pourquoi un juge d’instruction ?

Je souhaite que cette affaire devienne pénale. Il faudrait pour cela qu’Hani Ramadan dépose une plainte, ce qu’il n’a pas encore fait. En effet, je doute malgré tout que la Commission veuille faire toute la lumière sur cette affaire. Pour preuve, elle n’a pas entendu mes officiers traitants au sein des services secrets. Un juge d’instruction, lui, pourra convoquer tout le monde.

Comment le Service d’analyse et de prévention (SAP) voulait-il piéger Hani Ramadan ?

Les services secrets libanais avaient informé le SAP que de jeunes musulmans vivant à Genève s’apprêtaient à se rendre en Irak via la Syrie. J’avais pour mission d’infiltrer ce groupe et de les accompagner. C’était en janvier 2005. A mon retour, le SAP n’avait qu’une obsession : impliquer Hani Ramadan, c’est-à-dire fabriquer des fausses preuves contre le CIG, prouvant que celui-ci recrutait des combattants contre les Américains. Or, non seulement Hani Ramadan n’y était pour rien, mais s’il avait été au courant, il aurait tout fait pour dissuader ces jeunes de partir en Irak. L’autre manœuvre consistait à faire croire que le Centre islamique récoltait de l’argent pour les combattants tchétchènes.

Pourquoi mettez-vous en cause maintenant Hani Ramadan en l’accusant d’avoir eu des contacts avec Ayman Al-Zawahiri ?

Cette note a été écrite après mon premier voyage en Egypte, entre juin et septembre 2005. Je travaillais pour les services suisses et je leur faisais un compte-rendu précis de mes contacts. Un médecin égyptien, Mohamed El-Modhar, m’a déclaré qu’Hani Ramadan et Ayman Al-Zawahiri s’étaient rencontrés à Genève en mars 1991. Je relate simplement son propos, je ne dis pas que c’est vrai.

Il n’empêche, cette note a été citée en octobre par le « Blick » en Suisse, par « The terror finance blog », et en France, par un site d’extrême droite. Si vous vouliez discréditer Hani Ramadan, vous ne vous seriez pas pris autrement.

Ce sont les services secrets suisses qui ont sorti cette note pour me discréditer. Je n’y suis pour rien. Cette note a été trafiquée, mélangeant le vrai du faux.

Depuis des années, les pseudos spécialistes du terrorisme évoquent cette rencontre entre Ayman Al-Zawahiri et les Frères Ramadan sans jamais en apporter la preuve. Pourquoi cet acharnement ? En 1991, Al-Zawahiri n’était pas recherché pour terrorisme.

Al-Zawahiri a effectivement résidé en Suisse en 1991. Il s’est également rendu aux Etats-Unis cette année-là, preuve que la CIA ne le considérait pas comme un terroriste. Cette rencontre entre lui et les Ramadan à l’hôtel Penta, près de l’aéroport de Genève, est effectivement une histoire bidon montée de toutes pièces par les services.

Certains vous soupçonnent d’avoir été acheté par les services.

C’est ridicule. Je n’ai plus un sou. En partant brusquement de Genève, j’ai perdu mon appartement et toutes mes affaires. Mais je ne regrette rien, l’islam m’a tout apporté.

Beaucoup doutent de votre conversion, surtout depuis la publication dans la presse de votre photo en maillot de bain.

 ès le début de cette affaire, je n’ai rien caché de mon passé. Je risque une condamnation à 8 mois de prison pour trafic d’anabolisants à Genève, l’affaire est en appel. Depuis ma fuite, je ne cesse d’improviser. Ce n’est pas facile de survivre en Egypte sans un sou. Quand certains ont commencé à m’accuser d’être un islamiste, d’être un Frère musulman, j’ai réagi en envoyant cette photo en maillot de bain, en train de bronzer au soleil, avec pour légende : « Ai-je l’air d’un islamiste ? ». Je reconnais que ce n’était pas forcément très malin. Mais tous les musulmans qui m’ont côtoyé au Caire ou à Alexandrie peuvent attester de la sincérité de ma foi.

*De son côté, Hani Ramadan nous a déclaré qu’il « était nécessaire d’éclaircir cette affaire et de comprendre ce qui s’est réellement passé ». Après consultation de son avocat, le directeur du centre islamique de Genève prendra position d’ici une quinzaine de jours. Il ne souhaite toutefois pas préciser s’il compte ou non déposer une plainte.

Propos recueillis par Ian Hamel

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Journaliste,  a publié “L’énigme Oussama Ben Laden” aux Editions Payot le 5 novembre 2008, auteur également du livre « La vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie » aux éditions Favre, préface de Vincent Geisser.

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