Le regard de quelques auteurs musulmans sur l’orientalisme français (partie 2 et fin)

La question de l’objectivité scientifique des orientalistes est soulevée de façon très actuelle et préc

jeudi 29 juillet 2004

La question de l’objectivité scientifique des orientalistes est soulevée de façon très actuelle et précise par Ahmad al-Shaykh, chercheur égyptien ayant vécu vingt ans à Paris, et ayant ainsi côtoyé la plupart des islamologues de la métropole. Depuis, celui-ci a fondé au Caire Le centre arabe pour les études occidentales, genre d’appellation auquel nous ne sommes encore guère habitués. Le parcours de cet écrivain est très révélateur des mutations survenues dans les rapports entre Orient et Occident. Si l’Egyptien Tahtâwî était clairement venu à Paris au XIXe siècle pour chercher un modèle d’inspiration, voire d’importation , Ahmad al-Shaykh, lui, a voulu instaurer un dialogue critique, d’égal à égal, entre les islamologues parisiens et lui-même. Il a exposé les fruits de ce dialogue dans son ouvrage intitulé Hiwâr al-istishrâq, titre que l’on peut traduire par Le dialogue suscité par l’orientalisme. Dans ce volume paru en 1999, il tente de démystifier les représentations et les préjugés qu’orientalistes et Orientaux entretiennent tour à tour vis-à-vis de l’Autre.

Ahmad al-Shaykh considère donc les orientalistes - ou plutôt les chercheurs sur le monde arabo-musulman - comme un objet d’étude. A ce titre, il rompt avec la tradition de défensive et d’indignation passive dans laquelle s’étaient jusqu’alors cantonnés les Orientaux. Il agit, si l’on veut, en ’occidentaliste’ analysant les orientalistes. A l’instar de M. al-Miqdâd et d’E. Saïd, il valide les aspects positifs des études orientales en France, mais condamne les implications impérialistes de l’orientalisme classique . Il dresse par exemple un panégyrique de J. Berque, disparu en 1995, et affirme : « Quiconque lit la Fâtiha ne peut oublier sa voix [allusion à la traduction du Coran faite par Berque] ; nul ne peut oublier sa passion pour la langue et le monde arabes ; nul ne peut ignorer son profond respect pour l’identité de l’Autre » . Au cours de l’entretien qu’il a avec Berque, il tente même de le consoler des critiques que celui-ci a reçues concernant sa traduction du Coran.

Ahmad al-Shaykh constate que les orientalistes sont attaqués, non pas du fait qu’ils ne sont pas musulmans, mais parce que leurs méthodes soi-disant scientifiques ne correspondent pas à la réalité du vécu arabo-musulman . Il remarque à ce propos qu’Edward Saïd et l’Egyptien Anouar Abd el-Malek, auteurs très virulents vis-à-vis de l’orientalisme, sont ... chrétiens . Les chercheurs actuels sur le monde musulman sont certes ouverts aux nouvelles sciences humaines, avance t-il, mais par l’usage qu’ils en font, ils ne se distinguent guère des anciens orientalistes. Etant extérieurs à l’expérience religieuse et spirituelle du musulman, ils abordent le Coran comme s’il s’agissait de n’importe quel texte profane, et la personnalité du Prophète comme s’il avait été un homme ordinaire. Par là-même, ajoute-il, ils se coupent d’une dimension objective, car réelle, de leur objet d’étude . Ahmad al-Shaykh cite l’ouvrage de Maxime Rodinson, « Mahomet », qui soulève jusqu’à maintenant beaucoup d’indignation dans le monde musulman .

Autant les éditions critiques de manuscrits effectuées par les néo-orientalistes sont louables pour leur rigueur, poursuit Ahmad al-Shaykh, autant les commentaires auxquels ceux-ci se livrent lui semblent entachés de partialité. L’auteur égyptien prend à témoin les conclusions auxquelles sont parvenus les participants d’un colloque tenu à l’occasion du 850e anniversaire de la naissance du philosophe andalou Maïmonide : ceux-ci ont totalement occulté l’évidente influence qu’ont exercé sur lui les philosophes arabo-musulmans, afin de mieux mettre en relief sa judaïté. L’islamologue Jean Jolivet, avec lequel l’auteur égyptien dialogue alors, acquiesce à cette remarque .

En définitive, peu importe que les méthodes employées par les néo-orientalistes soient récentes ou non : elles restent faites par des Occidentaux et pour des Occidentaux, et n’ont donc pas valeur universelle. Il s’agit là, peut-être, de la plus grave remise en question de l’orientalisme. Pour Ahmad al-Shaykh, seules des personnes appartenant à la culture religieuse qu’ils étudient sont à même d’en saisir le sens profond. L’analyse du Coran par un chercheur étranger à l’islam manquerait donc fatalement de pertinence .

Une telle position pèche bien sûr par ses excès, et introduit même une contradiction dans la démarche d’Ahmad al-Shaykh. A d’autres moments en effet, il agrée le travail d’orientalistes sympathisants tels que Jacques Berque. A titre d’appréciation générale sur le personnage, il cite ainsi cette phrase de lui : « Je suis un catholique qui aime l’islam » . Le bruit n’a t-il pas couru, de façon insistante, que Berque était devenu musulman ?

Quoi qu’il en soit, l’analyse d’al-Shaykh renvoie les chercheurs musulmans à la nécessité d’élaborer eux-mêmes des méthodes scientifiques qui leur soient appropriées, qui « procèdent de leur vécu », comme le stipule l’écrivain égyptien . « Pourquoi étudierais-je et classifierais-je la pensée arabo-musulmane comme l’a fait Michel Foucault pour la pensée occidentale ?, s’interroge t-il. L’évolution de cette dernière diffère de la nôtre [...]. Pourquoi utiliserais-je une méthode née dans un contexte particulier, et qui ne fait que refléter ce contexte ? Comment pourrais-je l’appliquer à la réalité que je vis ? » . Ces questions expriment, on le voit, le refus, pour cet Arabe, d’une acculturation par l’Occident dans le regard qu’il jette sur sa propre tradition religieuse, sur sa propre culture. Les chercheurs actuels sur le monde musulman - et cela peut logiquement s’appliquer à d’autres civilisations de notre planète - reproduiraient donc l’orientalisme ancien - même s’ils s’en défendent -, puisqu’ils participent à l’impérialisme occidental dans le domaine de la pensée et de la culture. Il s’agit là, nous dit Mahmûd al-Miqdâd, d’une forme très subtile de néo-colonialisme, qui parle d’ « invasion culturelle » .

D’évidence, ce constat n’est que partiellement juste, car il y a longtemps que certains chercheurs occidentaux - ethnologues, anthropologues, psychanalystes mais aussi islamologues - ont adopté une démarche très critique à l’égard de leur propre système de pensée, voire de leur propre culture. Comme le note Edward Saïd, Jacques Berque portait une grande attention aux découvertes de l’anthropologie structurale, dans laquelle la place de la civilisation occidentale est plus que relativisée . A vrai dire, plusieurs systèmes de pensée coexistent maintenant en Occident, lequel, s’il se sent encore sûr de lui sur le plan de l’avoir, a moins d’assurance quant à l’être ; on le voit ainsi de plus en plus faire appel à des ’sagesses’ étrangères. Ce phénomène a son incidence sur les études concernant le monde musulman. Au demeurant, avec l’accélération des échanges et la mondialisation galopante, la distinction Orient - Occident va t-elle se maintenir encore longtemps ? Le jeu de miroirs qui s’est instauré entre l’un et l’autre a pourtant son utilité, et accessoirement son charme. Ce jeu ne peut être fidèle à la réalité, car trop de facteurs humains interfèrent. Mais peut-être, au moins, la reconnaissance de nos préjugés respectifs à l’égard de l’Autre pourrait-elle constituer le début d’une véritable objectivité scientifique ?

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