Le rapport Rufin, entre parti pris pro israélien et traitement différencié des racismes

Le rapport Rufin aura surtout fait parler de lui pour ses propositions ahurissantes sur le conflit moyen-orien

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lundi 25 octobre 2004

Le rapport Rufin (1) aura surtout fait parler de lui pour ses propositions ahurissantes sur le conflit moyen-oriental, puisqu’il propose rien de moins que la criminalisation de l’antisionisme, mesure extrême que même Israël n’a pas prise. Rufin, plus sioniste que Sharon ? Il n’est pas interdit de le penser.

Son rapport ne contient cependant pas que cette proposition ahurissante. Il révèle, par exemple, que des réunions hebdomadaires ont lieu entre représentants du CRIF et du ministère de l’intérieur (2), sans aucune mention de réunions hebdomadaires avec les représentants du CFCM. Il affirme que racisme et antisémitisme doivent être traités séparément, conformément aux revendications de nombreuses organisations communautaires juives (3). Rufin déclare en outre "totalement irrecevable" toute tentative de mettre en balance l’antisémitisme avec les actes racistes frappant d’autres communautés ethnico-religieuses (4). Il assimile le terme feuj (juif en verlan) à un antisémitisme du quotidien, sans faire de remarque équivalente pour le terme beur (5). Il écrit, visant implicitement la communauté maghrébine, qu’un "effet de communauté" peut amener à une banalisation de l’antisémitisme, ce qui équivaut à traiter la communauté maghrébine d’intrinsèquement antisémite (6). Il recommande que les faits d’antisémitisme en milieu scolaire (il ne se prononce pas à cet égard sur les autres formes de racisme, qui ne présentent pas à ses yeux la même dignité) soient systématiquement portés à l’attention de la police et de la justice (7). Il propose que le génocide juif et le négationnisme fassent l’objet d’un enseignement spécifique pour les étrangers primo arrivants, qui suivent les formations dans le cadre du Contrat d’accueil et de formation (8). Il écrit maladroitement : "le FN a nettement infléchi sa position à l’égard des Juifs...il concentre prioritairement ses attaques sur l’immigration. Cette évolution ne doit pas pour autant inciter à l’optimisme...", laissant ainsi entendre, ce qui n’est sûrement pas voulu, que le passage de l’antisémitisme au racisme anti-immigré serait une évolution positive (9). Il fait également une allusion voilée à la procédure lancée contre la chaîne de télévision Al Manar, du Hezbollah libanais (10). Se concentrant encore une fois sur l’antisémitisme au détriment de toute autre forme de racisme, Rufin se demande, dans une litanie assez surprenante dans un rapport officiel : "Où sont les chanteurs, les artistes, qui se mobilisent pourtant volontiers pour les famines en Afrique ? Où est la foule de Carpentras ? (...) Que des footballeurs en vue, des chanteurs de rap, des vedettes de la télévision se mobilisent à l’appui d’une campagne dont le slogan serait « Qui que vous soyez, ne touchez pas aux juifs de France ! », la portée serait toute autre" (11). Il écrit "ce dont il faut convaincre les Français, c’est que l’antisémitisme est l’ennemi commun des Juifs et de la République", sans étendre cette remarque, fort juste, aux autres formes de racisme (12). Il affirme que le génocide juif "doit garder sa valeur singulière, universelle, unique", ce qui l’entraîne dans la délicate controverse de l’unicité du génocide juif par rapport aux autres génocides (13).

Le morceau de bravoure, si l’on ose dire, se trouve sous l’intitulé "Lutter contre l’esprit de Durban", du nom de cette conférence anti-raciste organisée par l’ONU et controversée en raison des dénonciations d’Israël qui s’y produisirent. Sous cette rubrique, Rufin assimile l’antisionisme radical à de l’antisémitisme. Plutôt que de commenter, il convient ici de reproduire les propos de Rufin, dont le caractère partisan est patent : "cet antisionisme moderne est né au confluent des luttes anticoloniales, anti-mondialisation, anti-racistes, tiers-mondistes et écologistes. Il est fortement représenté au sein d’une mouvance d’extrême gauche altermondialiste et verte. Dans cette représentation du monde, Israël, assimilé aux Etats-Unis et à la mondialisation libérale, est présenté comme un Etat colonial et raciste qui opprime sans fondement un peuple innocent du Tiers-monde" (14). Encore plus fort : Rufin fait un lien allusif entre la conférence de Durban et le 11 septembre...

Sur une note bienveillante, Rufin souligne que tous les écologistes et altermondialistes ne sont pas antisionistes, ce qui, dans son vocabulaire, les absout d’antisémitisme ...

Ce n’est pas tout : s’aventurant imprudemment sur le terrain du conflit israélo-palestinien, Rufin écrit en toutes lettres que le droit au retour des réfugiés palestiniens, principe de droit international public affirmé tant par l’assemblée générale de l’ONU que par le Conseil de sécurité, met en danger la survie d’Israël : "on découvre facilement que cet antisionisme n’est pas la simple critique conjoncturelle d’une politique mais bien une remise en cause des fondements même de l’Etat d’Israël. Depuis le lancement de l’Intifada Al-Aqsa par Yasser Arafat, le discours est en effet nettement régressif. Alors que les accord d’Oslo établissaient clairement la reconnaissance par tous du droit à l’existence et à la sécurité d’Israël, la thématique nouvelle du « droit au retour » des réfugiés palestiniens remet en question la survie même d’un Etat où les juifs du monde entier peuvent trouver la sécurité" (16).

Ce passage ahurissant, dont on peut se demander ce qu’il fait dans un rapport officiel sur le racisme et l’antisémitisme en France, adopte au passage la thèse officielle du gouvernement israélien, selon laquelle l’Intifada aurait été déclenchée sur ordre d’Arafat, et semble faire implicitement de l’affirmation du droit au retour des réfugiés palestiniens un appel à l’éradication de l’Etat d’Israël. Comme Rufin propose de criminaliser l’antisionisme radical, un petit avertissement aux professeurs de droit international public en France : évitez de donner un cours sur la question palestinienne, vous risqueriez de vous retrouver derrière les barreaux...Rufin semble lui-même remarquablement mal informé de la question palestinienne, puisqu’il indique, à la note 31 à la page 30, que l’accusation de racisme ou d’apartheid contre un Etat, en l’occurrence Israël, serait justifié si des arrêts de la Cour internationale de justice ou des résolutions du Conseil de sécurité iraient en ce sens. Il se trouve que l’assemblée générale de l’ONU ainsi que plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU en Palestine ont affirmé maintes fois qu’Israël se rendait coupable de discrimination raciale...mais c’est peut-être à dessein que Rufin ne les inclut pas dans la liste des organes onusiens dotés du monopole de qualifier un Etat de raciste...

On peut par ailleurs souligner que Desmond Tutu, qu’on peut présumer détenteur d’une certaine connaissance de l’apartheid, a estimé que le traitement des Palestiniens des territoires occupés équivalait à de l’apartheid (16 bis). La proposition de Jean-Christophe Rufin aboutirait à criminaliser ses propos - ce qui en soi suffit à décrédibiliser totalement celle-ci.

Le bêtisier rufinesque ne s’arrête pas en si bon chemin : "En légitimant la lutte armée des Palestiniens quelle qu’en soit la forme, même lorsqu’elle vise des civils innocents, l’antisionisme propose une lecture radicale de l’actualité, propre à légitimer les actions violentes commises en France même" (17) - on remarquera que le sionisme, qui amène certains de ses sectateurs à justifier les violences tuant des civils palestiniens innocents, ne fait l’objet d’aucun commentaire.

Ce n’est pas fini : "L’antisionisme est en effet amalgamé à des thématiques auxquelles les jeunes sont sensibles : l’avenir de la mondialisation, les dangers écologiques, la pauvreté croissante du Tiers-monde. Lorsque des militants de la confédération paysanne passent de l’action violente ici à des opérations de soutien à la direction du Fatah là-bas, le mécanisme d’identification à la cause palestinienne des jeunes en déshérence tourne à plein, d’autant plus s’ils sont d’origine arabe et/ou de confession musulmane. L’intervention de penseurs « islamistes modérés », dont le discours reste ambigu complète cette identification et la prolonge. Derrière les critiques violentes qui assimilent le sionisme au nazisme, on entend, en écho subliminal, la voix interdite mais bien relayée des terroristes islamistes qui généralisent le combat et affirment « qu’il faut attaquer les Juifs partout où ils se trouvent »" (18). Dans un amalgame qui donne le vertige, Rufin mélange le Fatah, la Confédération paysanne de José Bové, les intellectuels musulmans modérés à la Tariq Ramadan, des jeunes en "déshérence", des terroristes islamistes et un appel "à attaquer le juif partout où il se trouve"...Encore une fois, la base empirique de ces observations semble avoir le même degré de certitude factuelle que les communiqués officiels du gouvernement israélien...

S’érigeant policier de la pensée sioniste, Rufin remarque que "notre arsenal juridique, s’il est adapté à la prévention et à la répression des formes classiques d’injures à caractère racial et des actes de violence ou de discrimination, se montre extrêmement démuni quant aux formes nouvelles de l’antisionisme radical (...) Ce qu’il s’agit de sanctionner c’est le retournement pervers et diffamatoire du racisme contre ceux-là même qui en ont été victimes à un degré inégalé. Les accusations de racisme, d’apartheid, de nazisme portent des implications morales extrêmement graves. Elles ont, dans la situation où nous nous trouvons aujourd’hui des conséquences majeures qui peuvent, par contagion, mettre en danger la vie de nos concitoyens juifs. Il est légitime d’imposer par le droit qu’elles ne soient pas portées à la légère. C’est pourquoi nous invitons à réfléchir sur l’opportunité et l’applicabilité d’un texte de loi qui complèterait les dispositions de la loi du 1 juillet 1972 et celles de la loi du 13 juillet 1990 (dite loi Gayssot). Ce texte permettrait de punir ceux qui porteraient sans fondement à l’encontre de groupes, d’institutions ou d’Etats des accusations de racisme et utiliseraient à leur propos des comparaisons injustifiées avec l’apartheid ou le nazisme" (19).

Le comble est atteint par le paragraphe suivant : "En conclusion, j’ajouterai quelques remarques qui sortent du cadre de ce chantier mais me paraissent devoir le compléter. Il n’est pas concevable aujourd’hui de lutter efficacement en France contre l’antisémitisme dans ses formes nouvelles sans tout tenter pour rééquilibrer l’appréciation par l’opinion publique de la situation au Moyen-Orient. Depuis la « rupture » de 1967, l’image de l’Etat d’Israël n’a cessé de dériver au point de produire à son endroit une véritable anesthésie victimaire. Les civils israéliens bombardés à la roquette, les enfants tués dans des bus par des kamikazes n’émeuvent apparemment personne tandis que la répression organisée par l’Etat hébreu suscite à juste titre l’émotion quand elle atteint des innocents. Bien des facteurs concourent à cette asymétrie. Les carences du droit international humanitaire d’abord qui dénonce avec force les exactions quand elles sont commises par les Etats mais qui ne contraint les mouvements de libération ou de résistance à rendre aucun compte sur les méthodes qu’ils emploient. Comprendre les souffrances endurées de part et d’autre ne veut pas dire excuser ou tolérer mais seulement restituer un peu du tragique de cette situation et s’éloigner de la caricature qui en est faite". En effet, ce paragraphe totalement hors sujet, mais guère plus que les paragraphes précédents, reprend fidèlement les positions des porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères, selon lesquelles les médias occidentaux seraient anti-israéliens, et donc antisémites.

La deuxième partie du rapport Rufin, la plus courte aussi, concerne le racisme autre qu’antisémite. On peut y lire des propos tranchant avec le ton ferme et implacable de la partie consacrée à l’antisémitisme : "Ainsi va le racisme, qui en fait un sujet déroutant, à aborder avec prudence. Les « frottements » de la vie en société, particulièrement dans les grandes villes, peuvent faire exploser des paroles à caractère raciste et provoquer un grand tapage. Pourtant, les individus qui y prennent part ne font parfois qu’exprimer avec violence un préjugé. Ils le regrettent et déclarent sincèrement qu’ils ne sont pas racistes. Leur comportement reste isolé, lié à une situation de stress et les mêmes, dans leur vie professionnelle ou sociale peuvent se montrer respectueux et tolérants. (...) Voilà pourquoi, répondre aux manifestations du racisme exige discernement et justice." (20). Ces propos prudents voire lénifiants, visant à ne pas stigmatiser l’auteur de propos racistes, et semblant manifester une certaine compréhension pour ceux "qui ne font qu’exprimer avec violence un préjugé", sont à comparer avec la très grande fermeté des propos à l’encontre d’auteurs d’actes ou déclarations antisémites.

Rufin surprend par contre positivement en soulignant la nécessité d’éviter une "fracture raciale" entre la police et le pays (21). Il se reprend immédiatement en appelant au discernement face au traitement judiciaire d’actes ou propos racistes en milieu scolaire, contrairement à ce qu’il préconise en matière d’antisémitisme : "Cependant, là encore, il faut faire preuve de discernement dans la judiciarisation des comportements racistes à l’école. Il est capital de distinguer ce qui est superficiel, tel que les injures proférées entre groupes dans le cours de la vie scolaire et ce qui peut devenir une véritable persécution par la mise à l’écart, la stigmatisation violente et parfois l’agression physique d’un élève ou d’un groupe minoritaire et vulnérable. Cette dimension de protection est essentielle dans la réponse scolaire et la judiciarisation qui s’y attache" (22).

Conclusion : sur les 51 pages du rapport, 33 sont consacrées à l’antisémitisme. Les propos tenus (et précités) marquent une rupture fondamentale, sur des sujets relativement controversés, avec les positions officielles de la France, quand ils ne reprennent pas textuellement la position du gouvernement israélien. Pour le reste, outre quelques bonnes propositions, un déséquilibre flagrant entre le traitement, implacable, de l’antisémitisme, et une attitude beaucoup plus circonspecte sur le racisme autre qu’antisémite. Un rapport biaisé et décevant, malgré quelques bonnes propositions, qui ne peut malheureusement servir de base à une véritable réflexion sur l’action contre tous les racismes en France. Peu étonnant dès lors que des organisations communautaristes juives - et l’ambassadeur d’Israël en France...- s’en soient emparés avec enthousiasme (23).

Notes :

(1) Disponible en version pdf, cliquez ici pour y accéder.
(2) Pages 5, 11 et 12 du rapport.
(3) Pages 7 et 8 du rapport.
(4) Page 9 du rapport.
(5) Page 20 du rapport.
(6) Page 20 du rapport.
(7) Pages 20 et 21 du rapport.
(8) Page 22 du rapport.
(9) Page 23 du rapport.
(10) Page 25 du rapport.
(11) Page 26 du rapport.
(12) Page 27 du rapport.
(13) Page 27 du rapport.
(14) Page 28 du rapport.
(15) Page 28 du rapport, note 29.
(16) Page 28 du rapport.
(16 bis) Cf., pour Desmond Tutu, sa tribune "Against Israeli Apartheid", publiée en juillet 2002 sur le site du Middle East esarch and Information prject (MERIP) http://www.merip.org/newspaper_opeds/Tutu_IU_Israeli_Apartheid.html . Pour l’opinion de Nelson Mandela, voir sa lettre ouverte à Thomas Friedman, l’éditorialiste pro-israëlien du New York Times : http://www.abecedaire.net/article.php3 ?id_article=200 .
(17) Page 28 du rapport.
(18) Pages 28 et 29 du rapport.
(19) Page 30 du rapport.
(20) Pages 37 et 38 du rapport.
(21) Page 39 du rapport.
(22) Page 40 du rapport.
(23) Voir notamment la réaction du site sioniste proche-orient.info, http://www.proche-orient.info/xjournal_racism_der_heure.php3 ?id_article=31026 . Voir également le site de l’Union de Patrons et Professionnels Juifs de france (UJPF), ultra-sioniste : http://www.upjf.org/documents/showthread.php ?threadid=8370 . La LICRA soutient également avec enthousiasme le rapport Rufin dans sa dénonciation de l’antisionisme : http://www.licra.org/index.php ?section=communique&id=1122 . Enfin, l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) est également ravie par ce rapport : http://www.uejf.org/uejf_detail.php ?sid=&id_art=461&id_type=2

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Auteur : Karim Kettani

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