Nous arrivons, avec ce cinquième entretien, au terme de la
réflexion que nous avons menée avec Rochdy Alili, en suivant précisément le
texte du discours prononcé par le pape Benoit XVI le 12 septembre 2006, à
Ratisbonne. Nous espérons que cette analyse aura pu constituer une réaction
musulmane raisonnée à une telle prise de position et contribuer à la poursuite
d’un véritable dialogue.
Rochdy
Alili, vous nous avez permis de comprendre et situer la rhétorique du souverain
pontife, pendant nos quatre précédents entretiens. Nous allons achever
aujourd’hui cet exercice d’analyse de la partie du discours par laquelle les
musulmans peuvent se sentir concernés en tant que tels.
Mais,
si vous le permettez, un petit détail, avant de commencer ; je me suis
laissé dire que les marchands musulmans allaient commercer jusqu’à Ratisbonne
au Moyen-âge ?
Vous êtes bien renseigné, des marchands musulmans et juifs
allaient commercer dans la région des fleuves russe et jusqu’en pays rhénan aux
IXe et Xe siècles. Ratisbonne, après Kiev et Prague, était une de leurs étapes
importantes. Il y a dans le grand classique de Maurice Lombard, « L’islam
dans sa première grandeur », une carte éclairante sur la question.
Merci de cette confirmation. Dans cette dernière partie nous
intéressant, il est fait une allusion à la théologie médiévale et vous avez
entendu, comme moi, beaucoup de musulmans rappeler la contribution de la
philosophie islamique à l’essor de la culture européenne. Qu’en fut-t-il
exactement, de votre point de vue.
Il faudrait pour aborder cette question de très longs
développements, vous vous en doutez bien. Je peux juste vous tracer un cadre
général sommaire. Comme je vous l’ai dit, l’exercice intellectuel et rationnel
collectif, étendu à une société, ne peut s’accomplir que dans un contexte
économique, social et institutionnel favorable. Or il se trouve qu’à partir de la
seconde moitié du Xe siècle, l’occident chrétien voit se terminer, avec d’ultimes
incursions, celles des Hongrois, l’époque, (quasiment ininterrompue depuis le
IIIe siècle), des invasions barbares.
Commence alors un début de redressement démographique et un
premier essor économique, coincidant avec un progrès institutionnel dans
l’Eglise, celui de la fondation de l’ordre de Cluny, qui ne dépend plus
d’autorités temporelles comme c’était le cas jusqu’alors pour beaucoup d’instances
ecclésiastiques, mais du seul pape.
Il y a aussi la réforme grégorienne de l’Eglise, parachevée
au milieu du XIe siècle par le pape Grégoire VII (1073-1085) qui lutte contre
la domination du saint Siège par l’empereur et celle des évêchés par les grands
féodaux, tout en corrigeant sévèrement les mœurs du clergé.
C’est donc dans de telles conditions que les premiers
besoins de techniques nouvelles, d’outils intellectuels, de méthodes de
réflexion et de pensée se font sentir et mènent les clercs les plus avancés à
puiser dans un capital culturel plus riche. Ils trouvent ce capital dans le
monde musulman auquel ils peuvent accéder surtout par les régions en contact
avec ce monde. La principale est la Catalogne où se sont établis des monastères clunisiens et où les chrétiens reçoivent des échos de l’Andalus musulmane.
C’est
le cadre de cette fameuse rencontre entre les trois cultures et les trois
religions.
Il faut modérer son enthousiasme à propos de cette
rencontre. Il y avait bien entendu un vécu commun, une connivence, un respect, des
dialogues et un débat, un commerce constant entre les trois religions au sein
de l’Andalousie musulmane, mais il y avait aussi un affrontement durable entre
l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane, préjuciable à bien des égards.
Méfions nous donc du mythe andalous. La réalité fut moins idyllique, mais
enfin, l’Islam avait-t-il au moins le mérite de tolérer les autres, ce qui
n’est pas dans l’habitude historique de longue durée de l’Europe chrétienne.
Pour la question qui nous concerne, je rappellerai que la Catalogne reçoit au Xe siècle quelques bribes du savoir capitalisé en pays d’islam et que le
pape de l’an mil, le fameux Gerbert d’Aurillac (vers 938-1003), souverain
pontife français sous le nom de Sylvestre II (999-1003), a résidé dans cette
province pour sa formation. C’est pourquoi peut être est-il le premier pape à se
préoccuper de ponctionner à un monde musulman extrêmement réticent des
techniques et des savoirs astronomiques.
Au XIe siècle le mouvement se précise. Un moine originaire
d’Ifriqiya (Tunisie actuelle), Constantin, s’établit au monastère du Mont
Cassin, et donne une présentation en latin d’ouvrages de médecine arabe, qui
vont constiturer la base des connaissances de l’université de Salerne. C’est le
fameux et énigmatique Constantin l’Africain.
Mais ce n’est qu’en 1085 que les chrétiens d’occident
conquièrent définitivement une métropole islamique, Tolède. Ils y accèdent à
des production de la culture arabo musulmane et, pendant tout le XIIe siècle, s’effectue
dans cette ville et d’autres cités de l’Espagne du nord, une intense activité
de traduction en latin d’œuvres de cette culture.
Cette traduction est la tâche de nombreux clercs venus de
toute l’Europe avec les encouragement des archevêques de Tolède et de la Catalogne et elle s’accomplit longtemps avec l’aide de juifs et de mozarabes (chrétiens vivant
dans l’Espagne musulmane). Des figures éminentes y contribuent, comme le fameux
Gérard de Crémone (vers 1114-1187) qui avait appris l’arabe et put ainsi
traduire plus de soixante dix ouvrages.
Quels
sont en général ces ouvrages ?
Gérard de Crémone a traduit de tout ; des livres de
philosophie, de mathématique, d’astronomie, de médecine, de chimie, d’optique,
et d’autres clercs ont aussi amplement contribué à l’entreprise. Pendant cette
période, que l’on a nommée légitimement la Renaissance du XIIe siècle, on a traduit en philosophie les musulmans al-Kindi (796-873),
al-Farabi (876-950), Ibn Sina (Avicenne ; 980-1037). On a traduit aussi de
l’arabe l’œuvre alors récente de penseurs juifs comme Salomon Ibn Gabirol
(Avicebron ; 1020-1058) et le Kairouanais plus ancien et moins connu à
notre époque, Ishaq Ibn Sulayman al-Israïli (mort vers 932), que l’on considère
comme le premier néoplatonicien du judaïsme.
Bien entendu, on a traduit les grands médecins, les grands
mathématiciens, avec encore Avicenne, avec Rhazès (Abu Bakr Muhammad Ibn
Zakariya al-Razi ; 865-925), pour la médecine ; avec essentiellement
al-Khwarizmi (Algorismus ; vers 780-850) pour la mathématique. On a traduit
Thabit Ibn Qurra (836-901) et al-Battani (vers 859-929) pour l’astronomie,
tandis que l’on relève pour la chimie ou la physique, encore le nom de Rhazès
et celui de l’éminent Ibn al-Haytham (Alhazen ; vers 965- vers 1040),
mathématicien et physicien spécialisé dans l’optique.
On a transcrit aussi les traductions arabes de nombreux
Grecs, effectuées à Bagdad au IXe siècle et répandues dans toutes les
bibliothèques du monde musulman. C’est Aristote qui mobilise le plus d’intérêt
et l’on dispose, très tôt dans le XIIe siècle, par cette captation du savoir
arabe, de bonnes versions latines de son œuvre.
Ptolémée aussi, le mathématicien, astronome et géographe
alexandrin vivant au IIe siècle après J.C., dont l’œuvre a pareillement été
conservée dans le monde musulman par des traductions arabes, fait l’objet de translations
de l’arabe au latin.
Bref, c’est une entreprise très ample, qui découle de
l’avancée des chrétiens d’occident au cœur de territoires musulmans, d’abord
dans l’Espagne islamique, puis dans la Sicile où l’islam avait dominé depuis 827 et qui venait d’être conquise, à la fin du XIe siècle, par des souverains
normands, lesquels domineront en plein milieu du XIIe siècle, pendant quelques
années, les villes côtières de la Tunisie. Il y aura donc aussi une curiosité de ces rois pour la culture musulmane dans ces
régions, et la Sicile, avec l’Italie du sud sera de même un centre de
traduction actif.
C’est
donc l’époque d’un appétit intellectuel et d’un intérêt pour l’autre que cette
période de la renaissance du XIIe siècle, de la part de l’Europe ?
Appétit intellectuel peut être, mais certainement pas
d’intérêt pour l’autre de la part du promoteur principal de cette vaste
entreprise, l’Eglise, dirigée depuis Grégoire VII par une véritable monarchie
papale. Non, ce que souhaite la hiérarchie cléricale, c’est disposer de tous
les outils conceptuels, théoriques et techniques susceptibles de lui servir
dans tous les domaines où elle en manque, la philosophie bien sûr, et toutes
les sciences où nous avons noté des traductions.
Pour le reste, il n’y a aucune curiosité. Nous sommes
entrés, au XIIe siècle, dans le temps des croisades et vous remarquerez
qu’aucune des œuvres d’histoire, de théologie, de droit, de jurisprudence
musulmane, aucune des œuvres poétiques et littéraires, qui remplissaient les
bibliothèques conquises par les chrétiens n’a suscité l’appétence
intellectuelle des clercs qui pourtant subissaient une vraie fascination de la part
de l’islam à cette époque.
Un fait est assez frappant, pour vous donner un exemple, une
seule œuvre d’al-Ghazali a été traduite, son « Maqasid al-falasifa »
(intentions des philosophes), qui établit un état de la philosophie musulmane,
lequel intéresse les chrétiens de savoir, qui traduisent le texte, et font
passer en occident al-Ghazali, (que l’on transformen en Algazel), pour un
philosophe. Tout le reste de ses écrits juridiques et religieux, n’intéresse
pas l’Eglise, préoccupée seulement, pour les annexer et s’en servir, des
méthodes, des concepts, des idées de la philosophie conservées et produites
dans le monde musulman.
Par ailleurs, ne remarquez vous pas que je n’ai évoqué
aucune traduction du Coran, dont des exemplaires devaient se trouver partout
dans la Tolède musulmane et toutes les autres cités et villages musulmans
annexés alors par l’Espagne chrétienne ? c’est que le Coran n’intéressait
en rien les lettrés d’Eglise qui menaient ce travail et ceux qui les
commanditaient. Il n’y avait donc rien d’un intérêt pour l’autre dans toute
cette entreprise.
Seul, l’abbé de Cluny, au milieu du XIIe siècle, Pierre le
Vénérable (abbé entre 1122 et 1156), s’avisa de cette absence de traduction en
visitant ses monastères en Espagne et il ordonna d’entreprendre une mise en
latin du Coran dans le but de réfuter le texte sacré de l’islam.
Donc,
si je comprends bien, pas de curiosité pour l’autre, mais une vaste opération
de captation systématique du savoir musulman utile à l’Eglise. Je note que vous
n’avez pas évoqué, dans vos traductions la figure d’Averroès.
Attendez, Averroès (Ibn Rochd ; 1126-1198), vit et travaille
au XIIe siècle, au sud de l’Espagne et au Maroc, au moment même où se font ces
traductions. On est assuré que son œuvre est disponible en latin au milieu du
XIIIe siècle mais il paraît connu auparavant dans les universités naissantes de
l’Europe chrétienne.
Aristote est lu en général dans les écoles cathédrales et
les monastères du XIIe siècle, dans des traductions latines de traductions
arabes elles mêmes traductions du texte grec. Mais le commentaire qu’en fait
Averroès prolonge avec tant de profondeur et d’originalité la pensée du maître
grec, que beaucoup s’en saisissent pour approfondir leur conceptions
philosophiques.
Le savant musulman devient ainsi, après sa mort,
l’introducteur d’une vraie méthode philosophique dans les universités
chrétiennes, à commencer par celle de Paris. De cette manière, il parachève la
transmission des savoirs du monde islamique médiéval au monde chrétien
médiéval, qui se trouve ainsi rehellénisé par ce transfert.
Seulement, comme l’a souligné Alain de Libéra, cette
éducation par des penseurs arabo musulmans d’une Europe qui se construit alors
son identité nouvelle en incorporant par leur truchement l’héritage antique, ne
manque pas de procurer une contradiction majeure dans des mentalités
chrétiennes qui ont évolué depuis le haut Moyen-âge dans le rejet de l’islam.
De cette manière, au cœur de l’universitas
qu’évoquait le pape Benoit XVI, l’autorité ecclésiastique légitime lutte contre
l’averroïsme en tant qu’il reste une marque visible du magistère intellectuel
arabo musulman sur la pensée chrétienne d’alors, et qu’il est devenu une
philosophie embarrassante pour l’Eglise.
Il résulte de cela, au terme d’âpres controverses, particulièrement
à Paris, une première interdiction d’enseigner treize propositions d’Averroès
par l’évêque de la cité, Etienne Tempier en 1270. Enfin, le 17 mars 1277, à la
demande du pape, le même évêque, conjointement à l’archevêque de Canterbury,
publie ce que l’on a nommé « le syllabus de 1277 », portant condammnation
de 219 propositions.
Toutes ne sont pas extrapolées d’Averroès, plus souvent
critiqué sur des positions de ses partisans latins que sur le contenu vrai de
ses écrits. Certaines atteignent même saint Thomas d’Aquin, qui fut en quelques
occurrences un peu trop averroïste pour les censeurs du temps, mais n’en
demeure pas moins le synthétiseur indépassable de la pensée d’Aristote et de la
foi chrétienne, pour l’Eglise officielle, et jusqu’à nos jours.
Bien sûr, l’averroïsme latin survivra encore longtemps en
Italie, mais l’entreprise est menée à son terme, l’Europe chrétienne a effacé
toute trace de la transmission de l’héritage antique par des arabo musulmans et
c’est pourquoi le pape d’aujourd’hui peut nous parler en toute innocence de
cette rencontre de la pensée grecque avec la foi biblique, toutes deux en
connivence, selon lui, depuis le temps de Moïse jusqu’à nos jours. Laquelle rencontre,
avec l’héritage de Rome, a fait l’Europe et reste au fondement de ce que
l’on peut appeler à juste titre l’Europe.
Il
y a donc selon vous une logique interne dans la vision que le pape nous
propose ; une logique culturelle européenne ancrée dans les débats fondateurs du
Moyen-âge.
C’est
d’ailleurs un débat médiéval que nous rencontrons encore dans la rhétorique de
Benoit XVI, puisque nous revenons, avec les paragraphes suivants, à de
nouvelles considérations sur l’équilibre entre l’immanence et la transcendance,
ou plutôt, si j’ai bien compris, entre l’intelligence et la volonté.
Oui, c’est un des débats médiévaux de la théologie. Le pape
se réfère ici à un franciscain de la fin du XIIIe siècle, Jean Duns Scot
(1266 ?-1308), originaire d’Ecosse, formé à Paris et mort à Cologne où il
est enterré. C’est une figure familière à l’éminent théologien allemand Joseph
Ratzinger. La complexité de sa pensée l’a fait surnommer le « docteur
subtil » et toute explication se heurte au risque de proposer une
simplification abusive. C’est pourquoi je ne me permets qu’avec d’extrêmes
réserves de l’évoquer. Les théologiens voudront bien me pardonner.
Il s’agit en réalité de savoir si le créé, le réel, procède
de l’intelligence divine ou de la volonté divine et si la compréhension des
choses par l’homme et l’être au monde de l’homme sont rendus plus efficaces,
plus en conformité avec le dessein divin lorsqu’il use de son intelligence ou
de sa volonté. Je vous résume en termes triviaux et plus ou moins traduite en
des concepts d’aujourd’hui, une classique question théologico philosophique,
mais il m’est difficile de faire autrement.
La solution d’équilibre presque parfait a été proposée,
comme je viens de vous le dire, par saint Thomas d’Aquin (1225-1274), qui situe
à un même niveau d’importance l’intelligence et la volonté, en Dieu dans son
acte de créer et d’intervenir dans le monde, et en l’homme dans son désir de
comprendre le réel et de vivre en conformité avec le dessein divin.
Duns Scot, dans une critique de saint Thomas d’Aquin et
d’autres théologiens dominants à la fin du XIIIe siècle, entend réaffirmer la
« liberté de Dieu » et il utilise dans sa rhétorique l’idée que le
Créateur pourrait ne pas être contraint, tenant compte de cette liberté, par la
nécessité dictée par l’intelligence et la logique, telles que les conçoit
l’homme, ni par les lois communément imposées dans le monde créé. Ainsi a-t-il
pu laisser entendre, comme Ibn Hazm, dans une démonstration par l’absurde, que
Dieu ; aurait également pu faire le contraire de tout ce qu’il a fait.
Le grand théologien qu’est Benoit XVI sait pourtant très
bien que Duns Scot veut redéfinir en réalité, partant de cette conception
poussée à l’extrême, la modalité par laquelle Dieu agit en accord avec
l’intelligence et dans le sens du bien. Pour le docteur subtil, ce n’est pas en
vertu d’une nécessité extérieure à Lui, qui, à partir de ce moment là coagirait
avec Lui et ferait de Sa volonté une sorte de corollaire à l’acte exercé et non
plus une volonté vraiment active.
C’est en vertu d’une nécessité que Duns Scot appelle d’immutabilité.
Cela peut se comprendre en disant que Dieu est libre de son agir et que cet
agir procède de Sa volonté. Il pourrait donc faire le contraire de tout ce
qu’il a fait. Mais étant la suprême intelligence, le bien absolu, le Divin
exerce Sa volonté en toute liberté certes, mais toujours (immuablement),
selon la logique perpétuellement imposée par la raison, le bien et toutes les
vertus qu’Il possède absolument.
Je m’arrête là, devant la difficulté à traduire en termes et
préoccupations qui soient tant soit peu d’aujourd’hui, une pensée aussi
subtile, devant le risque de la trahir à tout moment dans cette adaptation. Nous
noterons simplement que Benoit XVI se sert de cette référence pour renforcer sa
rhétorique, réaffirmer l’équilibre qui lui parait idéal et immuable, en prenant
pour contre exemple les positions, à ses yeux comparables, de Duns Scot et
d’Ibn Hazm.
Si
je comprends bien, non seulement le christianisme est européen, l’Europe est
chrétienne mais elle est aussi thomiste et seulement thomiste. Alors, le bilan
de tout cela ?
J’ai peur d’être péremptoire mais ce qu’a dit le pape peut
apparaître extrêmememt inopportun et inquiétant aux musulmans de raison.
Bien sûr, il y a cette vision implicite de l’islam, dont
nous avons tenté de relever l’inexactitude. Mais je dirai que si cette vision est
un donné primitif de la culture européenne, c’est aussi un donné dépassable, dont
il est possible de se départir, pour quelqu’un comme Benoit XVI et la majorité
des chrétiens d’aujourd’hui, dans la mesure précisément où ce donné est
primitif.
Malheureusement, (nous en avons des exemples réitérés, le
plus souvent avec des gens qui n’ont rien à voir avec le christianisme), il
reste des boute feu irresponsables qui reproduisent encore et toujours ce donné
primitif dans les diatribes subalternes du racisme primaire. Lesquelle
diatribes ont le don de courroucer d’autres boute feu irresponsables qui
appellent au meurtre et nous renvoient perpétuellement à la case départ de
l’élémentaire, de l’irraisonné et de l’archaïque, qui hélas font de plus en
plus le ressort de nombreux organes dits d’information, dans ce domaine et dans
bien d’autres.
Cela posé, comme je vous l’ai déjà laissé entendre, ce qui
me paraît extrêment inquiétant dans le discours de Benoit XVI, parce que c’est
un véritable acte politique, c’est sa définition de l’Europe qui conclut cette
partie du texte. Cela m’inquiète parce que le pape, avec cette vision national
confessionaliste, s’inscrit très logiquement non plus dans un donné primordial
dépassable, mais dans un acquis sophistiqué, constitutif de la culture
européenne, un acquis élaboré philosophiquement, un acquis fondateur de
l’identité de l’Europe à l’époque moderne, à partir du dilemme discerné par
Alain de Libéra.
Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, cette posture papale,
très cohérente hélas avec sa culture de théologien européen et chrétien, donne indirectement
droit de cité à une autre perception en termes de national confessionalisme,
celle de l’islamisme radical, qui pourrait parfaitement reprendre, sur d’autres
ressorts rhétoriques, la même définition de l’Europe et en tirer toutes les
conséquences logiques et fâcheueses pour confirmer ses rejets.
Dès lors, ceux qui peuvent se sentir les plus oubliés dans
tout ce discours, ce sont les musulmans majoritaires, les musulmans de raison et
de dialogue, encore une fois pris sous les feux de deux paranoïas opposées. Car
enfin, malgré les bonnes paroles de tous, ils ne sont jamais pris en
considération, ni par le pape, ni par les politiques, ni par les organes
d’information, et les plus négligés restent sans doute les Euromusulmans, qui
savent bien, eux, que l’identité de l’Europe est nécessairement appelée à
évoluer, tenant compte de facteurs désormais en jeu depuis des décennies.
Je soulignerai le plus important, le plus capital de ces
facteurs, que tous les gens avisés voient venir, mais qu’aucun politique ne
tient en compte sérieusement ; le facteur démographique aussi essentiel
que le réchauffement climatique et aussi inexorable. Je veux parler du
vieillissement du continent européen face à un monde musulman qui va sans doute
achever sa transition démographique dans la zone méditerranéenne, mais a
capitalisé des masses de populations jeunes. S’il fallait définir l’Europe
aujourd’hui, je dirai plutôt que c’est un continent avec de plus en plus de
vieux, un continent égoiste et aveugle. S’il fallait définir l’Islam
aujourd’hui, je dirai que c’est une masse considérable de jeunes, impatients et
révoltés du rejet multiforme et réitéré qu’ils subissent
Alors
que faire ? et ne trouvez vous pas gravissime cet enfermement sur la
définition papale de l’identité européenne ?
Bien sûr, et tout doit tendre, je pense le dire depuis assez
longtemps, à opérer une articulation harmonieuse entre l’Europe, non pas
chrétienne, mais dramatiquement vieillissante et un monde musulman submergé de
jeunes.
A mon sens. Il faut d’abord réorganiser ici, en Europe, un
dialogue véritable avec ceux que j’appellerai les Euromusulmans en dehors de toutes
les instances actuelles de gestion du culte, procédant de l’ingérence acceptée de
nations musulmanes étrangères à l’Europe.
Ensuite, et il n’y a rien là de contradictoire, il serait
également souhaitable d’organiser une réflexion sérieuse avec les nations
musulmanes du premier arc de cercle autour de l’Europe, c’est-à-dire les pays
de la Méditerranée, pour aboutir à un projet de collaboration étroite et
durable au sein d’une entité politique euroméditerranéenne ambitieuse et
clairement définie, tissant de réels liens de proximité dans un maximum de
domaines, tenant compte de réalités bien entendu lourdes et complexes.
Ainsi, plutôt que de barricader l’Europe, comme le propose
la démagogie dominante, il convient de la lier à terme, organiquement et
institutionnellement à son voisinage musulman immédiat, car aucune barrière n’a
jamais rien résolu, depuis la grande muraille de Chine, le limes romain, le
rideau de fer et le mur de Berlin.
Alors le pape serait d’un apport considérable à la paix des
peuples s’il pouvait faire un signe clair, encourageant la rencontre de l’Islam
et de l’Europe, sur la base d’une définition ouverte et actuelle de l’identité
européenne. Il le serait de même s’il donnait droit à l’idée d’un projet
unissant autant que faire se peut, en tenant compte des réalités, les pays
musulmans de la Méditerranée et l’Europe, et enfin en ne restant pas silencieux
face aux politiques d’enfermement et de fortification qui se multiplient à
l’heure actuelle.
Souhaitons que la grande ombre de Jean Paul II vienne le
visiter et lui dire : « N’ayez pas peur ! » ; ainsi la hiérarchie
vaticane, sans rien résilier de ce qu’est profondément l’Eglise, s’ouvrira peut
être au XXIe siècle et comprendra vraiment les enjeux du monde dans lequel il
lui faut se perpétuer.
Vous me permettrez de terminer ces propos par un hommage à
la mémoire d’une autre grande ombre, que Benoit XVI a citée dans son discours,
celle de l’éminent islamologue Roger Arnaldez, disparu il y six mois.
Roger Arnaldez (1911-2006) travailla dès sa jeunesse dans
des groupes œcuméniques avec le père Congar et le pasteur Boegner et produisit
une œuvre abondante. Il rencontra Louis Massignon et c’est sur le conseil de
Taha Hussein qu’il entreprit une recherche sur Ibn Hazm, lui consacrant sa
thèse ; Grammaire et théologie chez Ibn Hazm de Cordoue. Essai sur la
structure et les conditions de la pensée musulmane, avant d’entrer dans une
brillante carrière universitaire au Caire et dans divers postes en France.
Propos recueillis par la rédaction