Le moratoire de Tariq Ramadan : réaction et réflexion

Le moratoire de Tariq Ramadan sur les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort incite à la

mercredi 4 mai 2005

Le moratoire de Tariq Ramadan sur les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort incite à la réflexion et au débat.Lourd de responsabilité, audacieux et provocateur, cet appel requiert davantage de clarification et d’appréhension.

En effet, l’objectif de cette contribution est de susciter le débat autour de l’épineuse problématique des mécanismes et fondements de l’ijtihad en Islam, car toutes les ambiguïtés, distorsions et contradictions que la raison musulmane semble incapable de surmonter au niveau de l’applicabilité de la charia, y puise son fondement.

Les châtiments corporels, la lapidation et la peine de mort font partie d’une large panoplie de pénalités édictées par la jurisprudence pénale islamique et rassemblées dans les différents glossaires des ulémas.

A travers notre histoire (islamique), jalonnée par un cortège alternant tolérance et despotisme, le code pénal islamique s’est affirmé comme étant une dimension substantielle et intrinsèque de la religion musulmane.

Or, l’immense effort déployé par les différentes écoles de jurisprudence islamique ne devrait pas dissimuler le phénomène de reproduction sous forme de commentaires rarement inventifs de la théorie classique de la jurisprudence pénale.

En consultant les manuscrits, malikites soient-ils ou chaféites, hanafites ou hanbalites, ibadites ou jafârites (pour ne citer que les écoles majoritaires en terre d’islam) nous saisirons très aisément les mêmes catégories voire les mêmes opinions, jusqu’aux infimes détails, quant à la jurisprudence pénale.

La divergence et la diversité des opinions, entre ulémas, dans les autres catégories du fiqh, y compris celui très rigide des pratiques cultuelles (ibãdat) n’ont pas été transmises dans le champ de la théorie pénale. Bien au contraire, celle-ci a été présentée sous forme d’un bloc d’injonctions divines claires, définitives et applicables n’acceptant aucune révision hormis celles des modalités et circonstances d’application.

C’est cette configuration qui explique à notre avis l’identification de la charia avec l’application des hudûd dans l’imaginaire des musulmans d’hier comme d’aujourd’hui.

Nous le savons très bien, pour être tranquille la conscience des masses cherche la clarté, l’homogénéité et le consensus.

Le confort spirituel que procure les pratiques cultuelles de la religion musulmane sous forme d’un rapport personnel et direct avec la divinité clémente et miséricordieuse, se réconforte et se consolide par un attachement dogmatique aux sentences pénales, procurant à la divinité sa dimension de rigueur et de fermeté.

Reste donc au musulman de dévoiler l’objectif ultime (hikma) au-delà de la sentence sévère. D’où cet effort d’explication et de méditation, déployés par de nombreux jurisconsultes musulmans, pour mettre en exergue les bienfaits sociaux et mondiaux de l’application des hudûd.

Il s’agit là d’un simple constat du statu quo religieux en matière de jurisprudence pénale.

Pousser la question à une dimension plus profonde et interpeller la conscience musulmane dans ses paradigmes fondamentaux déclencherait instinctivement toutes les résistances, du public (Amma) avant les Ulémas (Khassa). Cela s’opère en flagrante contradiction avec l’enseignement prééminent de l’Islam qui autorise voire même encourage tout type de questionnement y compris celui qui concerne la divinité dans sa substance comme dans son existence.

Les réactions virulentes se sont instantanément « concurrencées » pour « défendre la religion ». Ils se sont tous mis d’accord sur l’absurdité d’un tel appel « dans un contexte de haine et de guerre mondiale féroce contre l’islam ». Tel appel répliquent-ils « ne servira qu’aux ennemis pour leur donner davantage d’outils afin d’attiser des incendies jamais éteints ». Ils ont ensuite reproché à son instigateur la compétence requise pour aborder tel sujet épineux. S’il ne pouvait pas s’en passer, il aurait été plus « correct » de le transmettre aux organismes compétents, à titre consultatif, afin de recevoir leur avis en toute bonne prudence.

Drôles de réactions qui rappellent à l’esprit critique les pires atrocités et persécutions contre les intellectuels de l’Europe moyenâgeuse et que le monde musulman a connu, hier comme aujourd’hui, que sous la prégnance de despotes obscurantistes et peu soucieux des intérêts sublimes de leur religion.

Nous ne serions donc pas dissuadés par ces intimidations pour continuer la réflexion et le questionnement autour d’une problématique aussi provocatrice qu’impérieuse.

Telle réflexion n’est toutefois pas novatrice. Son soulèvement, quoique partiel, date des mutazilites et des kharijites voire même des figures emblématiques de l’Islam sunnite dont Sarkhassi, al-Karafi et Ibn Kayim al-jawzia furent les plus connues.

Nous voudrions dans les deux paragraphes suivants soutenir l’appel de Tariq Ramadan en dévoilant, d’un côté, les raisons le justifiant et en rappelant le cadre théorique qui le légitime, de l’autre.

1- Le moratoire : Pourquoi maintenant ?

La question de l’application des hudûd est-elle vraiment inopportune de nos jours ? Est-il vrai que leur application rarissime et très marginale ne justifie pas tel appel surtout dans un contexte mondial d’islamophobie latente ?

Il me paraît complètement erroné d’avancer de tels arguments, car se sont paradoxalement ces applications rares, accentuées par des circonstances ambiguës et obscures, qui attisent les foudres haineuses contre une religion en pleine expansion.

Faut - il rappeler, dans ce cadre les images des afghans publiquement décapités ou des saoudiennes et saoudiens flagellés. Les cas du soudanais Mahmoud Taha et de l’égyptien Nasr Hamed Abou Zeid, n’étaient - ils pas parmi les plus médiatisés pour dénigrer l’Islam et dénoncer la barbarie « des intégristes ».

Pourquoi dès lors vouloir échapper à une réalité aussi criante et prétendre que l’application des hudûd n’est pas d’actualité et que son soulèvement ne profiterait qu’aux ennemis de l’Islam. Il s’agit là d’un simple alibi infondé dont l’objectif, d’ailleurs déclaré, est de discréditer l’appel à un moratoire.

Sur un autre plan, celui de la production théorique, culturelle et politique de l’Islam contemporain ; cette épineuse problématique a été constamment soulevée et traité par presque tous les leaders et adversaires de la pensée islamique. Elle est donc fortement présente et ne cesse d’interpeller une pensée en gestation permanente.

Les hudûd sont enfin une partie intégrante de la charia dont l’application est réclamée par la majorité écrasante des croyants. Et comment ne pourrait-elle pas l’être, alors que l’injonction coranique, source première et incontestable de l’Islam, stipule explicitement :

« Croyez-vous donc en une partie du Livre et rejetez-vous le reste ? » (La vache - 85)

Je voudrais par ce rappel dogmatique préciser deux choses :

1- Dénigrer la religion islamique n’est pas en panne de prétextes : le voile, l’héritage, la notion de souveraineté divine, le refus d’intérêt bancaire, la discipline conjugale, les barbes sont autant de prétextes, déformés à outrance, pour alimenter et satisfaire une islamophobie éternelle à multiple facettes. Pis encore, les pratiques cultuelles les plus élémentaires de cette religion, telles la prière, le jeune ou la fête du sacrifice sont fréquemment et médiatiquement altérées dans l’optique d’une stratégie diffamatoire extrêmement ignominieuse. Il ne va donc pas falloir attendre Tariq Ramadan ou quiconque pour faire tourner la machine de la haine contre l’Islam.

2- L’Islam, tel présenté par les détracteurs de Tariq Ramadan, est dans une situation défensive, effrayé et quasiment annihilé. En atteste la colonisation américaine en Irak, l’acharnement de l’administration Bush, l’occupation israélienne de la Palestine, l’assujettissement des régimes arabes ...etc. Autant de crises et d’embûches qui sous-tendent un désarroi et une peur profonde quant à l’avenir de l’Islam en terre d’Islam elle-même.

Or, c’est totalement faux, car telle expression mesquine et victimaire, nourrie par ce ressentiment amer, ne voit que la dimension sombre et hallucinante d’une réalité beaucoup moins effrayante.

L’Islam est plus que jamais au devant de la scène. Facteur prépondérant et propulsif de la géostratégie internationale, sa capacité d’attraction et de fascination n’a jamais atteint ce degré de propagation et de mobilisation. Jamais, même lorsqu’il disposait d’empire et d’épée.

Pourquoi donc vouloir dissimuler un fragment important et intrinsèque de la religion et de la pensée islamique (les hudûd) sous prétexte de défense et d’intérêt sublime de la religion.

Il serait peut - être plus sage et plus audacieux d’affronter toutes les problématiques interpellant la conscience et des musulmans et des non

  •  musulmans, assoiffés de connaître l’Islam, afin de dissiper toutes sortes d’amalgames et d’ambiguïtés

     

  • 2-Entre jurisprudence religieuse (fiqh) et pensée islamique (fikr) :

    Le débat autour du moratoire de Tariq RAMADAN soulève la problématique de délimitation des espaces entre les sphères théologiques et intellectuelles.

    Cette délimitation est toujours ignorée voire absente dans le débat inter-islamique. Et c’est cette absence même, qui risque de détourner toute interpellation intellectuelle en « hérésie potentielle ».

    Sans pousser la logique à son extrémité et prétendre que le nouveau « clergé islamique » profite de cette ambiguïté pour conserver le monopole de la représentativité de l’authenticité islamique, il est aujourd’hui indispensable de consolider la liberté absolue de la pensée humaine, religieuse soit-elle ou laïque, et d’ouvrir les perspectives d’épanouissement du concept de « penseur libre en Islam »1.

    Faut - il rappeler, dans ce cadre, que le rôle primordial d’un penseur n’est pas de donner des réponses mais de soulever des interrogations et d’ébaucher des perspectives. Pour ce faire, il a besoin de liberté et de sécurité. Lui imposer des limites et des entraves, le dissuaderait certainement de tenter des aventures, surtout lorsqu’il s’agit de réformes sociales et politiques.

    Cela contredirait même l’esprit révolutionnaire et contestataire contre toute forme d’injustice que l’Islam venait inculquer au « croyant ».

    Il s’ensuit que la notion de « penseur » devrait nettement se démarquer de celle de « jurisconsulte ». Cette dernière étant assujettie à une panoplie de référents et fondements théologiques qui devraient être minutieusement maniés. Tout détachement équivaudrait défaillance et discrédit.

    En revanche, celle de « penseur » refuse tout type d’autorité hormis sa propre conscience. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il transcende l’opinion publique et n’hésite guère à l’offusquer lorsqu’il faudrait.

    Tariq Ramadan, par son appel, s’est placé dans ce cadre de libre penseur. Ses détracteurs quant à eux, et en toute illégalité, dans celui de la normativité religieuse.

    Seuls des jurisconsultes, crédibles et réputés pour leur compétence et intégrité scientifique sont à mon avis capables d’y trancher.

    Leur silence pourrait être interprété comme une caution à la compagne récusant le moratoire.

    De quoi avons-nous réellement peur ? :

    Les détracteurs de Tariq Ramadan se sont tous présentés sous le turban de l’Islam. Intellectuels imminents ou leaders politiques, ils sont connus pour leur engagement serein et indéfectible en faveur des thèses de l’Islam modéré (Tariq AL-BISHRI, Salah SOLTAN, Ahmed RAOUI, Mohamed CHANKITI, Taha Jaber ALOUANI, Yasser ZAATRA ...etc.)2.

    Or, paradoxalement à cet engagement progressiste et salutaire, ils se sont malencontreusement auto-piégés en brandissant l’étendard de la lutte contre l’ « hérésie ».

    C’est cette attitude qui fâche le plus et que nous dénonçons vivement, car elle confirme réellement le doute autour de la prédisposition totalitaire de la « pensée islamique unique ». Une pensée qui n’a d’ailleurs jamais existé car elle a été toujours multiple et variée.

    C’est cette diversité même qui a doté l’islam de sa capacité prodigieuse d’adaptation et de renouveau dans un contexte humain en permanente mutation, et ce serait même l’essence de sa mission salutaire pour l’humanité tout entière.

     

    Bibliographie :

    1- Penseur libre en Islam, Mohammed Talbi et Gwendoline Jarczyk, Albin Michel, 2002, 426 p.

    2- http://www.islamonline.net/Arabic/news/2005-03/30/article09a.shtml

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