Le monde arabe et les musulmans face à leurs contradictions

Depuis près d’un demi-siècle, le monde arabe semble immobilisé, embourbé dans ses échecs autant que ses

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mercredi 25 juin 2003

Depuis près d’un demi-siècle, le monde arabe semble immobilisé, embourbé dans ses échecs autant que ses divisions. Aucune autre région du monde n’est restée autant clouée, vissée jusqu’à l’étouffement, à ses déficiences sociales, politiques et économiques. Il est quasiment impossible, du Maroc à l’Irak ou à l’Arabie Saoudite (et plus largement dans la majorité des pays musulmans), de trouver des espaces où s’exprime une réelle liberté politique, où le bien-être économique règne pour la majorité des femmes et des hommes, où l’alphabétisation est plus la règle que l’exception. Et aucune éclaircie à l’horizon : les dictatures se pérennisent et prennent des allures de dynasties (royales ou républicaines) alors que la situation économique se détériore pour la majorité des peuples. Triste réalité, triste sort. La tentation est grande, au cœur de cette réalité, de chercher les causes de cette déroute chez l’Autre, l’exploiteur, le riche, l’Occident et on ne se prive jamais, dans l’ensemble du monde arabe et islamique, de convoquer tous les arguments à disposition pour ainsi « expliquer » les raisons du désastre. De l’ancienne colonisation politique aux nouvelles formes de mise sous tutelle économique, de la division entretenue à l’impérialisme culturel imposé, des gouvernements aux multinationales qui dictent leurs volonté de domination depuis l’Occident, les causes seraient claires et l’affaire entendue : les musulmans subissent une oppression multiforme caractérisée.

Si les politiques imposées par les pays industrialisés, les (dé)régulations économiques dictées par les institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC) ou encore la voracité meurtrière des multinationales du Nord doivent effectivement être méthodiquement critiquées et dénoncées, on ne peut s’en tenir à ces analyses et à ces discours de constantes déresponsabilisation et de victimisation qui deviennent la règle dans le monde musulman. Tout se passe comme si la référence incantatoire et diabolisante à « l’Autre », à « cet Occident qui nous opprime et nous déteste », était devenue l’exutoire, autant émotif qu’intellectuel, qui permet de se supporter et de se justifier. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher, en amont de notre réflexion sur les contradictions du monde arabe et des musulmans, la clef de l’immobilité et de la régression.

Dans le monde arabe

L’époque coloniale avait vu naître, presque naturellement, de multiples mouvements de résistance qui s’opposaient à l’illégitime présence étrangère : certains se réclamaient d’idéaux presque exclusivement nationalistes, d’autres y ajoutaient, ou lui préféraient, l’appartenance internationaliste au socialisme ou au communisme, d’autres enfin étaient mus par la référence à l’islam. Le caractère tangible et quotidien de la domination rendait explicite les termes et les objectifs de la résistance : d’une façon ou d’une autre, en Algérie, en Tunisie, en Egypte ou en Syrie, il s’agissait de se libérer politiquement. Depuis près de cinquante ans, la situation a bien changé et force est de constater que les partis d’opposition autant que les populations en général peinent à revoir leurs analyses et à renouveler leurs stratégies de mobilisation quant à leur lutte contre les dictatures et la régression économique. La répression est certes terrible et l’état de déréliction économique très prononcé, mais cela ne peut expliquer la passivité et la résignation des peuples et la pauvreté des termes de l’alternative proposée par les partis pour penser le changement : on ne sort pas du choix entre l’opposition violente (les groupes islamistes radicalisés) ou la résignation compromettante aux règles du jeu imposées par le Nord, ses institutions financières ou ses multinationales (avec des approches de type « social-démocrate » très diluées). Plus grave encore est le constat de divisions et de clivages entretenus entre les différents mouvements d’opposition et que les pouvoirs exploitent à l’envie. Les mouvements se référant au socialisme, au communisme autant qu’à l’islam ont été jusqu’à ce jour incapables de penser leurs combats en terme de valeurs fondamentales communes, de revendications de droits et de citoyenneté, voire d’identité culturelle que pourtant ils partagent. L’absence de dialogue entre les leaders de ces résistances, et la répétition jusqu’à l’overdose, des vieux débats idéologiques, empêchent l’évolution et le renouvellement de la pensée critique dans le monde arabo-musulman dans son ensemble. Les projets politiques font cruellement défauts, les stratégies de résistance sont on ne peut plus floues, les débats critiques sont tristes par leur vieillerie voire leur superficialité. A quoi il faut ajouter, un déficit patent de communication et d’explications qui prendraient réellement en compte l’univers de référence de la civilisation occidentale, ses questionnements autant que ses craintes. Ainsi, le monde arabe apparaît divisé, mais surtout isolé, dans ses difficultés autant que dans ses espoirs, et la responsabilité première en incombe à l’ensemble de sa classe politique autant qu’à ses intellectuels.

Si l’on prête l’oreille au discours dominant de la société arabe, une chose paraît immédiatement claire : la cause de tous les maux est « Israël ». Rien ne va plus, pense-t-on, depuis la création de l’entité sioniste : la guerre s’est installée, la division s’est répandue, les peuples souffrent et se meurent à l’instar des Palestiniens. Le soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël de même que l’absence de politique courageuse de l’Union européenne confirment aux yeux de la majorité la nature du rapport que l’Occident entretient avec les Arabes et les musulmans fondé sur la domination, la manipulation, le rejet, voire la haine. Or, il faut dire et répéter que si la question palestinienne est effectivement centrale (pour le Moyen-Orient autant que dans la conscience de tous les musulmans), elle ne saurait servir d’alibi. L’oppression du peuple palestinien, sans terre ni Etat, et l’arrogance des pouvoirs israéliens successifs, menant une politique rampante d’occupation par ses colons et son armée suréquipée, sont davantage les révélateurs des dysfonctionnements du monde arabe que leurs causes. Le spectacle que nous offrent les chefs d’Etats arabes, pour la plupart autocrates, divisés jusqu’à l’inconscience, amoureux de leur seul pouvoir, valets de la manne financière des puissances industrialisées, pions de leurs stratégies, sourds aux aspirations de leur propre peuple et, dans le fond, très indifférents à la cause palestinienne (si ce n’est lorsque les crises nécessitent des discours de circonstance) est pitoyable. Les populations elles-mêmes tombent dans ce piège de la surdétermination de la question palestinienne : à chaque crise grave, au lendemain de nouveaux massacres, une vague d’émotion les mobilise pour un temps et leur permet d’exprimer leurs frustrations mais on ne perçoit aucune velléité structurée de changement au delà de ces manifestations. Les pouvoirs se contentent de « contrôler la rue » et les passions : aucune vision globale de réforme, aucun projet politique régional, aucun mouvement populaire national ou transnational ne vient ébranler leurs assises. Entre Sabra et Chatila et Jénine, beaucoup d’émotions et si peu de vision politique : jusqu’à quand ?

La question palestinienne devrait être comprise comme l’élément d’un tout. Or cette dernière, qui se traduit par une volonté de libération nationale exigeant une légitime indépendance politique, semble être restée le modèle d’engagement et de revendication de la plupart des mouvements de résistance dans le monde arabo-musulman. On y peine à comprendre, au-delà du face à face immédiat avec l’Etat, la nature des enjeux économiques, les logiques de la mondialisation néolibérale, et partant les modalités d’une résistance multidimensionnelle et transnationale. Si au niveau des Etats, les tentatives d’alliances économiques (comme le grand Maghreb ou le G8 des pays musulmans) ont toutes échouées, on ne peut que constater l’absence de prise en compte des dynamiques internationales de contestation dans les mouvements musulmans de résistance. Non seulement les partenariats sont quasi inexistants au niveau national (entre les différents mouvements, partis et au-delà des appartenances religieuses, agnostiques ou athées), mais le vide est la règle quand on analyse les relations établies entre les pays du Sud d’abord et plus largement au niveau internationale. Politiquement nourrie à partir, et à l’intérieur, des réalités nationales, la résistance finit par se penser culturellement dans la seule revendication de la différence. Face à la mondialisation qui le lamine, le monde arabo-musulman ne semble être motivé que par l’espoir d’une libération politique et culturelle qui serait sensée protéger localement ses particularismes (l’islam, les cultures, les langues, etc.) : l’expression de cette espérance révèle en soi l’ampleur du déficit quant à la compréhension des enjeux contemporains.

Les musulmans du monde

L’absence d’une vision mondialisée du changement est à la fois la cause et la conséquence d’une compréhension très restrictive de la résistance et d’une conception de l’islam vidée de son universalisme. Le paradoxe est profond et le cercle devenu vicieux : en effet, pour la conscience musulmane, l’islam devrait se vivre comme une référence universelle qui, parce qu’elle ne se présente pas comme exclusive, invite et impose à l’individu de reconnaître et de construire avec et à partir de la diversité. Or, le sentiment de domination et d’aliénation qui prévaut aujourd’hui entraîne la majorité des musulmans à se construire dans l’affirmation de l’altérité, incapables de renouer avec la dimension universelle de leurs principes qui leur permettrait d’établir des ponts avec l’Autre (d’une autre civilisation, culture, religion ou philosophie) et de mettre en avant, dans le respect des différences, les valeurs fondamentales communes. Celles-ci sont nombreuses et si leur source (la révélation ou la raison) ou leur formulation (exprimée à partir de la primauté de la responsabilité ou au contraire du droit) diffèrent, cela ne peut jamais légitimer l’absence de dialogue et de partenariat. C’est d’ailleurs cette absence même qui en aval renforce cette tendance à se définir par opposition à l’autre et mène à cette impasse d’une intelligence de l’universel qui se trahit sous la domination et s’enferme dans sa différence.

La conséquence immédiate de cette posture est l’élaboration d’une vision forcément caricaturale de cet Autre contre lequel on se définit. On ne dira jamais assez combien le regard porté par le monde musulman sur l’Occident est souvent superficiel, confus et largement erroné. On y fait rarement la différence entre les gouvernements, les peuples et les institutions ; on nie la légitimité des valeurs de l’Occident en dénonçant la déficience, voire l’hypocrisie, de leur application et enfin on rejette sans nuance sa culture au nom d’une critique partielle et souvent simplificatrice de sa domination. Ce qui de surcroît ne manque pas de troubler, c’est que cette répulsion dans la théorie est quotidiennement contredite par une attraction dans les modes de vie. Cette contradiction dit à elle seule la nature de la crise que traverse la conscience musulmane contemporaine : incapable de se définir autrement que dans le miroir négatif d’un Occident pensé caricaturalement, elle finit par croire qu’elle se trahit chaque fois qu’elle se retrouve dans les valeurs de l’Autre. Les symptômes de l’aliénation sont explicites.

On comprend mieux de fait les difficultés que le monde musulman éprouve aujourd’hui lorsqu’il faut s’expliquer et communiquer. Dire ses valeurs, ses exigences, ses espoirs est devenu un défi : soit on insiste sur l’essence de nos valeurs communes et l’on donne l’impression au plus grand nombre de se trahir, soit on insiste sur la différence et l’on conforte le sentiment de différenciation et d’inévitable conflit. Rester soi, communiquer avec autrui et avoir l’assurance nécessaire pour assumer le « nous » est une expérience que les musulmans n’ont pas souvent les moyens de vivre aujourd’hui. Le problème est profond et ses racines sont à chercher d’abord dans la disparition progressive de la culture du dialogue parmi les musulmans. Les écoles juridiques, les courants de pensée, les ulémas et les intellectuels ont presque cessé de débattre et l’on peine à sortir des discussions formelles sur la légitimité « islamique ou non » des idées. Une élaboration intellectuelle souvent frileuse, sinistrée, finit par s’interdire l’autocritique qui, sous la domination, serait une fois encore perçue comme une trahison. La logique demeure la même : reconnaître le bien-fondé des critiques de l’Autre, c’est être ou devenir infidèle à soi-même. Les musulmans ne retrouveront certainement pas l’énergie du renouveau et de la réforme s’ils ne s’appliquent pas à sortir méthodiquement de cette logique pernicieuse. La démarche autocritique qui consiste par exemple à dénoncer le comportement de certains Etats dits islamiques, à se démarquer des faits et gestes de certains musulmans obtus ou radicalisés, à reconnaître les déficiences de la pensée musulmane contemporaine de même que les discriminations inacceptables (les pauvres, les femmes, certaines minorités, etc.) existant dans les sociétés musulmanes est une première étape impérative.

Il faut dire ici un mot sur un certain nombre d’acteurs musulmans dont on aurait pu espérer qu’ils permettent que se mette en branle la réforme et qui, au contraire, la ralentissent voire l’empêchent. Au cœur de la crise contemporaine, on trouve des intellectuels musulmans qui sont tellement déchirés vis-à-vis de leur univers islamique de référence ou qui vivent un tel besoin de reconnaissance de l’Occident, qu’ils finissent, au nom d’une autocritique bien dévoyée, par simplifier le débat et conforter l’Occident soit dans ses certitudes de dominant, soit dans ses caricatures, soit dans ses soupçons millénaires ou récents. Loin de créer des ponts entre deux univers, ils nient implicitement la légitimité de l’un des partenaires à parler au nom de l’universel qui le fonde. Reconnus et cités à l’envie dans les milieux intellectuels occidentaux, ils ont souvent perdu toute légitimité parmi les musulmans mais ce qui est plus grave c’est que certains d’entre eux deviennent parfois les alliés objectifs des islamophobes les plus obtus. Autre paradoxe de cette période de crise et qui nous impose d’identifier la nature du critique et de sa critique : qui parle et d’où parle-t-il ? au nom de quoi ? et, au fond, pourquoi ?

Des signes encourageants

Le tableau n’est pas si noir : au cours de récentes études et formations de terrain effectuées ces dernières années dans le monde arabe, en Afrique, en Asie, comme au sein des dynamiques musulmanes d’Europe et d’Amérique du Nord, j’ai pu observer des signes de changement significatifs. Des jeunes générations de Dakar à Djakarta commencent à « se connecter » avec le monde. Les nouveaux moyens de communication ont ceci de bénéfique qu’ils permettent des échanges d’informations et d’expériences de plus en plus nombreux. En contact virtuel avec des mouvements de résistance internationaux, et de plus en plus au fait des dynamiques qui traversent l’Occident, les musulmans du monde voient de nouveaux horizons s’ouvrir et de possibles partenariats se présenter à eux. Les voies alternatives expérimentées en Indonésie, en Malaisie, au Bangladesh, comme dans de nombreux pays arabes ou en Afrique et qui s’appuient sur des petites et moyennes entreprises ou des coopératives de développement sont quasiment inconnues en Occident. On ne dira jamais assez, de fait, l’importance de l’implication des citoyens occidentaux de confession musulmane dans le mouvement altermondialiste : en restant eux-mêmes, en revenant à la dimension universelle de leur message et de leurs principes, en gardant des liens avec les dynamiques de base des pays majoritairement musulmans et en établissant des partenariats diversifiés, ils ouvrent la voie à une nouvelle perception de soi et permettront à terme de dépasser les anciens clivages. Celles et ceux qui s’y sont engagés savent que la route sera longue encore, que les représentations et les soupçons demeurent la règle mais il leur appartient désormais de faire face à leurs responsabilités au moment où s’établissent ses nouveaux partenariats. C’est à eux, associés aux forces vives du Sud, qu’il incombe de développer une vision globale et mondialisée de la réforme ; c’est à eux de renouer avec l’universalité des valeurs et poser les termes d’un « dialogue équitable » avec l’Occident dont certains font désormais partie ; c’est à eux d’établir des liens entre leurs partenaires d’Occident et les actrices et acteurs des expériences alternatives intéressantes qui ont cours dans le monde musulmans ; c’est à eux enfin de s’engager dans un dialogue interne exigeant et fécond qui s’autorise l’autocritique constructive. Leurs responsabilités sont immenses et nous sommes au début du chemin : pour la conscience musulmane contemporaine cela veut dire que la libération politique de Jérusalem, occupée par autrui, ne saurait faire oublier la nécessaire libération idéologique, économique et politique de la Mecque, par nos propres errances aliénée et trahie.

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Auteur : Tariq Ramadan

Dernier livre paru, Faut-il faire taire Tariq Ramadan ?, éditions Archipel, janvier 2005  (Cliquez ici pour vous procurer ce livre)
Professeur à l'université d'Oxford (St. Antony's College) et Senior Research à la Lokahi Foundation. (site internet : www.tariqramadan.com)

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