Le droit ne suffit pas, il faut désirer nos désaccords. Un point de vue protestant sur la crise des caricatures.

Comme l’exprimait Tocqueville, une fois construit la démocratie comme système de droit, il faut inventer l

vendredi 10 février 2006

Le débat sur les caricatures n’a-t-il pas cette violence en raison de notre difficulté à faire la part des différents niveaux auquel il sollicite chacun de nous ? Ne nous met-il pas dans cette gêne en raison de la difficulté que nous avons à construire à la fois cette différenciation des niveaux, et à trouver un espace public bienveillant où les rassembler et les articuler ?

Premier niveau, j’exprime d’abord un point de vue personnel, de croyant ou de « non-croyant » qui n’a pas moins de croyances. Pour ma part, je dirais par exemple comme protestant : avec le bibliste et dessinateur Jean-Pierre Molina, s’appuyant sur la lecture des exagérations des récits de l’Ancien testament et les paraboles de Jésus, je pense qu’en théologie, la dérision peut-être une forme du respect et la caricature l’opposé de l’idole. En effet, une image délibérément déformée empêche de se prosterner devant elle. La caricature - quand elle est réellement critique de la religion, et pas incitation à la haine de l’autre - a un éminent intérêt : elle me rend sensible aux caricatures dans lesquels j’enferme moi-même les choses auxquelles je crois - y compris si j’ai une interdiction de les représenter - jusqu’à les transformer en idole. Du point de vue de ma foi, j’ai besoin qu’on caricature, qu’on critique le Christ qui guide ma vie, pour me garder de le transformer en idole et m’empêcher de me transformer en idolâtre.

Mais j’exprime là un point de vue subjectif concernant ma foi personnelle. Je ne peux pas dicter à un autre croyant - a fortiori d’une autre religion - comment il traite cette question du point de vue de sa subjectivité. Cela ne veut pas dire que le dialogue sur le sujet serait impossible. Je peux passer du niveau personnel à celui du niveau inter-religieux : je veux le comprendre pour faire évoluer ma vision de Dieu, du beau et du juste ; j’exprime mon sentiment et je le mets à disposition du dialogue.

Je peux alors poser une question commune. Par exemple : Dieu, Jésus ou Mohamed sont-ils uniquement des figures de la subjectivité privée ? Dieu n’a-t-il offert ces histoires qu’aux croyants et aux administrations religieuses ? Ne les a-t-il pas offert au monde, au monde entier, aux croyants comme aux bouffeurs de croyants ? Si Dieu les a offert au monde, les croyants et les pouvoirs religieux ne sont pas théologiquement légitimes à pouvoir définir quelle est la seule image autorisée des personnages des traditions spirituelles. En les enfermant dans la répétition à l’identique de la tradition, en les soumettant à leurs intérêts de machines administratives, en les enfermant dans leurs imaginaires sociaux, les rapports de classe ou leurs rapports de genre - ce qui est inévitable mais c’est là que la critique est fructueuse - les croyants et les administrations religieuses ne figent-ils pas en idoles Bouddha, Mahomet, Jésus ? J’ai la conviction que si et qu’ils leurs font perdre tout caractère subversif.

Mais c’est là un débat de croyants. Les croyants vivent aussi - non de manière clivée, mais avec des continuités et des contradictions qu’il faut penser - sur un autre plan : celui de la politique. Je dois donc passer au niveau public, qui a ses propres croyances. Dans un régime démocratique, le principe général est que tout ce qui est dans l’espace public peut-être soumis au débat. La décision publique, les valeurs de la société, les actes et les opinions des acteurs publics sont soumis à un débat, ils ne sont plus depuis les Lumières imposés par un état ou une administration religieuse. Mohammed, Jésus, Bouddha ne sont pas seulement les figures de nos croyances privées - à la limite cela arrangerait les laïcards les plus féroces - ils sont aussi des personnages publics, ils inspirent des raisonnements et des engagements publics. Il est difficile d’invoquer pour eux dans le même temps le droit à l’espace public et l’exception quant au principe démocratique de mise en débat qui le définit.

Il est vrai qu’il y a des exceptions à la mise en débat public. Il y a la vie privée. Mais non seulement, comme on vient de le dire, les croyances débordent du privé sur le public, mais on peut se demander dans quelle mesure, un comportement exposé publiquement - mettre en scène sa vie de famille dans la propagande politique, avoir une visibilité religieuse en public, etc. - ne doit pas dès lors être soumis aux règles de l’espace public, donc du débat. Autre exception au droit d’expression, les expressions racistes : elles ne sont pas considérées comme des expressions mais comme étant en elles-mêmes des actes de violences et pouvant entraîner des actes de violences. La législation sur l’interdiction des propos sur la négation de la Shoah en est une variante, condamnant une forme d’expression raciste qui avait trouvé une manière vicieuse de contourner la loi. A la différence de l’équipe de Charlie-Hebdo et de Caroline Fourest, je crois que l’islamophobie - cacher du racisme anti-arabe sous une critique de la religion - existe, se développe. Les divers procès gagnés par le MRAP montrent que la loi permet de réprimer, ce nouveau détour raciste. La dernière plainte déposée par l’association permettra de dire si le dessin sur « le prophète à la bombe dans le turban » est de l’ordre du racisme ou de la critique de la religion. La frontière est parfois mince entre les deux, la justice est là pour trancher, et nous avons le droit d’ici-là d’en débattre dans la limite du respect des personnes, voir des biens.

Mais le droit n’est pas la seule dimension de l’espace public. On peut même penser qu’il serait dangereux de lui faire jouer un autre rôle que celui de garde-fou, d’évitement du pire, et par exemple aller plus loin aujourd’hui dans une limitation du droit de la presse et de la liberté d’expression. Avec Judith Butler, je m’inquiète d’une volonté de judiciariser, de modifier la loi pour condamner plus facilement qui, non seulement ouvre la porte à tous les glissements, mais évite de s’interroger sur l’ensemble des dimensions - par exemple, le racisme institutionnel - qui offrent aux discours de haine leur efficacité, et je soutiens l’invitation de la philosophe du queer à d’abord dévier politiquement les injures. Il y a, non seulement un danger, mais aussi une certaine facilité à toujours chercher les solutions dans de nouvelles lois, une manière de s’exonérer de ses responsabilités de « société » - qu’il faut défendre comme le disait Foucault.

Comme l’exprimait Tocqueville, une fois construit la démocratie comme système de droit, il faut inventer les qualités - la vertu disait-on à l’époque - qui en font une société et permettent par exemple de faire que la liberté ne se transforme pas en guerre de tous contre tous. Cette vertu est à la fois une culture - la culture démocratique - et un sentiment, une envie produite d’abord par la société : vouloir vivre ensemble. Ce niveau - le dernier niveau de notre raisonnement - du vouloir vivre ensemble est plus délicat que les autres car il a la caractéristique de remettre ensemble les niveaux jusque-là séparés : une fois dit le droit, nous avons d’autant plus envie de vivre avec les autres, nous participerons d’autant plus à la production de la culture démocratique, à l’amélioration du droit, que nous n’avons pas à laisser au placard une part ou une autre de nous-mêmes, que nous avons l’impression d’être accueillis - et non discriminés ou regardés de travers - par les autres, que nous nous sentons en confiance et en dialogue.

En ce sens, le problème des caricatures - en dehors des aspects de racisme qui ne sont pas négligeables et qui seront à trancher par la justice - est moins qu’elles existent, mais qu’elles restent trop seules dans le champs du débat critique sur ce que les religions mettent dans le panier du débat public. Les caricatures ne seraient-elles pas passées plus inaperçues, s’il existait un continuum - et non un vide - critique entre ces dernières - qui sont produites par des dessinateurs-locuteurs dans l’intention explicite de provoquer, choquer, faire réagir, c’est leur vertu et leur limite - et les positions des personnes très attachées - collées - aux figures caricaturées ? Les réactions n’auraient-elles pas été moins vives s’il existait toute une palette de positions critiques, des plus amicales aux plus vives ?

Nos désaccords ne seraient-il pas plus désirables s’il existait des zones de confiance - l’expression est de Tariq Ramadan - un vouloir vivre ensemble plus fraternel qui permettre à chacun de déplier ses différents niveaux de raisonnement et de sentiment, devant les autres, y compris ses sentiments de moquerie et inversement de blessure ou de colère, en se sachant écouté et susceptible de se voir confié les mêmes sentiments - y compris contradictoires - des autres ? Un espace public régit par le droit de paraître et de se retirer où l’on peut poser - selon une figure du Nouveau testament travaillée par le philosophe protestant Olivier Abel - la question : « Qui dites-vous que je suis ? ».

La vertu nécessaire aujourd’hui pour notre vouloir vivre ensemble, c’est - comme y appellent des intellectuels musulmans aussi différents que Tariq Ramadan ou Rachid Benzine - celle de l’engagement à rencontrer l’autre. Il est urgent que des personnes soucieuses de confiance et de critique entrent en débat, que les croyants - mais aussi les « non croyants » qui ne le sont pas tant que ça - dialoguent en dehors des ronds de jambe de l’inter religieux institutionnel. Ne pas laisser l’espace public uniquement rempli des positions guerrières c’est en même temps construire - y compris pour une planète marquée à la fois par la proximité crée par la mondialisation et la persistance de l’hétérogeneïté des valeurs - un espace public plus égalitaire, moins monoculturel - et j’entend là aussi les questions de genre et de classe - à la fois plus bienveillant et plus critique pour la diversité. Constuire un vouloir vivre ensemble suffisant pour désirer nos désaccords ; un espace public nous permettant de soutenir nos désaccords, de construire - selon l’expression d’Olivier Abel - des désaccords dont la formulation est acceptée par tous, des désaccords représentatifs pour les comprendre et les résoudre ou pas, mais les vivre ensemble pour différer chacun et différer ensemble.

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