Le discours du pape est plus une définition de l’identité européenne selon le Vatican qu’une méditation sur foi et raison

Nous poursuivons toujours l’analyse, depuis une empathie musulmane, du discours du pape à Ratisbonne, le 12

jeudi 28 septembre 2006

Nous poursuivons toujours l’analyse, depuis une empathie musulmane, du discours du pape à Ratisbonne, le 12 septembre 2006, et Rochdy Alili, qui s’est attaché à un éclairage et un commentaire pas à pas du texte continue de nous livrer ce que lui inspire la méditation du souverain pontife.

Rochdy Alili, nous avons dans nos précédents entretiens parcouru les paragraphes du discours du pape où il était question sans conteste de l’islam et des musulmans. Vous avez apporté vos commentaires à ces propos, replaçant dans leur contexte un certain nombre de personnages et de faits. Vous avez corrigé ce qui vous paraissait des erreurs de perspective et rectifié de flagrantes inexactitudes. Il ne semble plus, dans la suite du texte, que l’islam soit directement évoqué ni mis en cause, mais vous pourriez peut être nous proposer la synthèse de vos interprétations, avec une analyse de la globalité de la position papale.

Je ne pense pas que l’islam ne soit plus mis en cause dans la suite du discours papal. En effet, un long développement suit les paragraphes sur lesquels nous avons précédemment tenté de réagir par nos remarques.

Ce développement se situe entre deux affirmations, la première est :

Ici s’ouvre dans la compréhension de Dieu et dans la réalisation de la religion, un dilemme qui nous interpelle directement aujourd’hui. La seconde clot la méditation à haute voix du pape sur ce point, avant qu’il ne passe à des considérations qui ne nous concernent plus en tant que musulmans :

On ne s’étonne pas que le christianisme, bien qu’il soit né et ait connu un développement important en orient, ait finalement trouvé son empreinte historiquement décisive en Europe. Nous pouvons aussi dire, à l’inverse : cette rencontre, à laquelle s’est ensuite ajouté l’héritage de Rome, a fait l’Europe et reste au fondement de ce que l’on peut appeler à juste titre l’Europe.

En effet, la conclusion de cette partie me paraît effectivement sans appel, l’Europe a fait le christianisme selon Benoit XVI et le christianisme a fait l’Europe selon Benoit XVI. Alors, ne pourrait on pas dire que le discours du pape est plus une définition de l’identité européenne selon le Vatican qu’une méditation sur foi et raison : quiconque n’est pas européen n’est pas vraiment chrétien et quiconque n’est pas chrétien n’est pas vraiment européen.

Je ne vous suivrai pas totalement sur l’ensemble de vos réaction. Mais le pape a bien dit ce qu’il a dit sur l’Europe. Et je retiendrai comme possible qu’il faille comprendre comme vous le faites ; que quiconque n’est pas chrétien n’est pas vraiment européen. Je ne pense pas que le pape ait voulu ainsi exclure de l’identité européenne les musulmans d’Europe, bien que des extrémistes de droite se soient sentis ragaillardis et encouragés dans leur délire islomophobe par un tel discours. Il réaffirme implicitement néanmoins, par cette définition, par les vues qu’il propose dans ce vagabondage intellectuel, son extrême réticence à y inclure des nations musulmanes.

Pour préciser comment s’organise sa rhétorique dans ce qu’il expose assez longuement entre ces deux affirmations, il faut d’abord relever que surgit pour le pape, si l’on comprend bien, un dilemme découlant de l’ensemble des constatations qu’il vient de faire à partir de sa citation de Manuel II ; constatations à peu près toutes déduites de préjugés médiévaux et d’inexactitudes sur les réalités de l’islam. Cela discrédite bien évidemment tout le discours qui suit, mais il n’est pas inintéressant d’examiner comment la pensée du pape se développe à partir de là.

Pour lui, le dilemme tient au fait de savoir s’il est seulement grec de penser qu’agir contre la raison est en contradiction avec la nature de Dieu ou si cela vaut toujours et en soi ? Aucune réponse ne suit et Benoit XVI affirme immédiatement quelque chose de central dans sa méditation ; je pense qu’en cet endroit devient visible l’accord profond entre ce qui est grec, au meilleur sens du terme, et la foi en Dieu fondée sur la Bible.

Il développe à partir de là une rhétorique sur le début de l’Evangile de Jean au commencement était le Logos, expression qu’il présente comme le point culminant de cet accord, pourrait-on dire. Et il continue par une allusion au chapitre 16 des Actes des apôtres, qu’il utilise avec prudence mais qu’il évoque de la manière suivante ; la vision de saint Paul à qui se fermèrent les chemins vers l’Asie et qui vit en songe au cours de la nuit un Macédonien et l’entendit l’appeler « viens à notre aide »- cette vision peut être interprétée comme un condensé de la nécessaire rencontre interne entre foi biblique et questions grecques. Il convient d’ailleurs ici que nous allions voir à la source et que nous citions l’ensemble de ce chapitre :

Ils parcoururent la Phrygie et le territoire galate, le Saint Esprit les ayant empêchés d’annoncer la parole en Asie. Parvenus aux confins de la Mysie, ils tentèrent d’entrer en Bithynie, mais l’Esprit de Jésus ne le leur permit pas. Ils traversèrent donc la Mysie et descendirent à Troas.

Or, pendant la nuit, Paul eut une vision : un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière : « passe en Macédoine, viens à notre secours ! » Aussitôt après cette vision, nous cherchâmes à partir pour la Macédoine, persuadés que Dieu nous appelait à y porter la Bonne Nouvelle.

Si je ne m’abuse, ce sont des provinces de l’Asie mineure, la Turquie d’aujourd’hui, et il faudrait comprendre que le Saint Esprit a empêché Paul et son compagnon d’annoncer la parole en Asie ?

Il ne m’appartient pas, vous l’imaginez, de commenter un texte chrétien, mais il faut souligner que le pape ne cite que la partie lui permettant de renforcer sa rhétorique sur cette idée qu’il veut promouvoir d’une rencontre entre ce qui est grec et la foi de la Bible, tout en ne manquant pas, au passage de laisser échapper cette vision de saint Paul à qui se fermèrent les chemins vers l’Asie.

Cela pourrait laisser entendre que le Nouveau Testament récuse ce continent comme lieu d’épanouissement de la Bonne Nouvelle. Mais il est bien clair pour qui connaît un peu l’histoire, que l’Asie évoquée dans ce passage des Actes n’est pas le continent tout entier, mais une province de l’Asie mineure, à l’ouest de la Phrygie. Benoit XVI eût été cependant, me semble-t-il, mieux inspiré de ne pas laisser subsister une telle ambiguité.

Malheureusement, il est à craindre que peu de gens soient au fait de cette particularité historico géographique. Vous confirmez donc que le pape n’a pas voulu laisser entendre que l’Asie n’était pas vouée à recevoir le christianisme, destiné plutôt à s’épanouir en Europe.

Il ne m’appartient pas, vous le comprendrez, de confirmer ou d’infirmer ce genre de chose. Je peux néanmoins vous assurer que le texte dont la référence est donnée fait allusion à des provinces traditionnelles de l’Asie mineure, romaine au temps de saint Paul, et que « l’Asia » est une de ces provinces et seulement cela. Il serait assez paradoxal d’ailleurs, que la Bonne Nouvelle arrivée en Palestine, sur le continent asiatique, n’eût pas droit de cité sur le reste de ce continent.

Oui, assurément, mais le pape affirmera plus loin, bien que le christianisme soit né et ait connu un développement important en orient, on ne s’étonne pas [qu’il] ait finalement trouvé son empreinte historiquement décisive en Europe.

Par conséquent, la Turquie n’a rien à faire en Europe, si je pousse dans ses conséquences, comme vous semblez m’y inciter, la rhétorique du pape dans ce discours. Il ne s’est pas caché de cette position depuis bien longtemps. Et je crois que tous les musulmans qui réagissent par autre chose que par des vociférations et des insultes, et qui demandent, non pas des repentances comme c’est la mode partout, mais des positionnements politiques véritablement ouverts pour croire à une volonté de dialogue, ces musulmans là vont cependant être très attentifs à ce que va dire le pape en Turquie. Car il faut que la Turquie accueille le pape, et il faut que le pape, lors de ce voyage souhaitable, dissipe les malentendus et donne une vision moins fermée de l’Europe. Attendons ses propositions, qui vivra verra.

D’ailleurs, il me vient à l’idée, si vous voulez bien revenir au chapitre cité des Actes des apôtres, si l’on suit l’itinéraire, (pour cela il faudrait peut être s’aider d’une carte de l’Asie mineure à l’époque romaine), Paul est conduit par l’Esprit, non pas en passant par la Bithynie, à l’est du Bosphore, mais par la province de Mysie et Troas, immédiatement à l’est des Dardanelles, pour passer ensuite, le chapitre 17 le dit, par l’île de Samothrace pour gagner la Grèce sans passer par la Thrace, la province européenne de la Turquie d’aujourd’hui. Amusante coïncidence, on aurait pu ainsi trouver, dès saint Paul, des raisons de justifier un soupçon sur l’Asie mineure, vouée à être musulmane un millénaire plus tard.

A cela nous aurions répondu que cette Asie mineure, Turquie d’aujourd’hui, romaine au temps de saint Paul, a au moins autant donné que les Balkans à la culture hellénique. Nous aurions répondu que c’est là aussi que l’on trouvait le plus d’établissements chrétiens aux premiers siècles du christianisme.

On a tenu ce genre d’échanges à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Europe, ce qu’il faut faire désormais, ce n’est plus aller chercher des justifications historiques à la bonne ou à la mauvaise volonté d’aujourd’hui, c’est trouver des paroles et d’accomplir des actes qui nous permettent de vivre en harmonie demain. J’ai un peu peur que ce discours du pape ne soit pas le plus opportun dans cette perspective.

Bien, nous sommes donc, après les allusions au chapitre 16 des Actes des apôtres, que vous nous avez fait lire avec précision, au moment où le pape discerne dès la plus haute antiquité des signes de ce qu’il appelle cette rencontre entre ce qui est grec et la foi en Dieu fondée sur la Bible.

Effectivement. Le pape développe ici sa rhétorique en sollicitant l’histoire à l’extrême pour appuyer sa thèse essentielle ; cette fameuse rencontre entre Grèce et foi biblique. C’est le rapprochement entre l’épisode du buisson ardent et la tentative de Socrate de dépasser et de surmonter le mythe. L’historien tâtillon pourrait signaler que l’époque supposée de l’épisode biblique se situe vers le XIIIe siècle avant le Christ et celle où vivait Socrate, si je ne m’abuse, au Ve siècle avant le Christ.

Mais il ne s’agit pas de rapprochement historique, il s’agit d’une analogie interne. Parfait, prenons en acte, nous sommes dans « l’essence » des choses, depuis le début, et les contraintes de l’histoire ne nous obligent pas. La méditation du pape se poursuit dès lors pour renforcer encore cette idée d’une connivence entre Grèce et foi biblique à partir toujours de considérations plus ontologiques qu’historiques.

Je ne les commenterai pas, je vais simplement dire ici mon point de vue d’historien en rappelant que la foi biblique se développe non pas en relation avec le milieu grec classique, lieu de naissance et d’épanouissement de l’héllénisme, mais dans un milieu d’abord sémite, au cœur du croissant fertile, donc en relation avec les régions et les cultures de la Syrie Palestine, de la Mésopotamie et de l’Egypte, non sans contact bien sûr avec l’Arabie, la Méditerranée et l’Asie mineure. Par la suite, à de plus basses époques, si la culture hellénistique recouvre bien des territoires où s’est épanouie cette foi, et si le judaïsme évolue dans cette culture, qui laisse s’exprimer les multiples formes religieuses des régions qu’elle occupe de l’Indus à la Méditerranée, il faut bien comprendre qu’hellénistique ne veut pas dire automatiquement hellénisme.

En effet, la civilisation issue des successeurs d’Alexandre, que l’on nomme hellénistique et dura de sa mort en 323 avant le Christ, à la mort de Cléopatre, en 30 avant J. C. selon la convention généralement retenue, cette civilisation hellénistique s’est enrichie et compliquée d’innombrables apports orientaux qui submergent au début de l’ère chrétienne l’empire romain, passablement tributaire de ce fonds culturel. Etre grec dans les derniers siècles avant le christ, ce n’est donc pas systématiquement être nourri d’hellénisme, c’est être inscrit dans une culture diverse et multiforme. Le christianisme, bien plus héritier du judaïsme que de l’hellénisme à cette époque, est l’un des éléments de cette complexité, héritée par Rome, et il évolue à ses débuts au milieu d’un foisonnement de croyances concurrentes et influentes.

A partir du moment où il devient religion d’Etat, il progresse comme une idéologie impériale, susceptible de subir l’autorité du temporel et de bénéficier aussi de son aide. C’est le cas avec Constantin, Théodose 1er, Justinien, que nous avons évoqués dans notre précédente rencontre, lesquels constituent un empire chrétien, avec un culte chrétien, un enseignement chrétien qu’ils débarrassent de toute influence païenne, c’est-à-dire hellénique.

De cette manière, si l’on tient compte de cette deshellénisation, bien plus ancienne et bien plus déterminée que celles évoquées par le pape pour l’époque moderne, si l’on tient compte du choc des invasions barbares, l’Eglise du haut Moyen-âge en orient et en occident dispose d’un héritage intellectuel antique extrêmement réduit, limité aux Pères de l’Eglise et à quelques auteurs chrétiens d’après la fin de l’empire romain d’occident, lesquels produisaient, à une époque de grande décadence, sous le règne de rois barbares, les dernières œuvres d’une culture romaine moribonde.

Cette présentation du pape, qui défend l’idée d’une rencontre du message biblique et de la pensée grecque en marche ininterrompue depuis l’époque du buisson ardent est donc une vue de l’esprit ?

J’en ai un peu peur. Nous sommes là dans une rhétorique théologique, dans une de ces amples constructions qui s’embarrassent peu d’exactitude historique et lancent des hypothèses hardies et brillantes, que personne ne prend la peine de vérifier. On peut s’amuser à ce genre de chose devant un parterre d’universitaires respectueux de la fonction de leur hôte, et nul ne peut voir malice à ce qu’un ancien professeur ait voulu se faire un petit plaisir par un tel monologue.

Le problème, c’est que l’on constate autant de fermetures, autant d’incompréhensions et d’erreurs dans cet exercice. Et le problème est aussi que le pape est un homme public, doté d’une influence morale et spirituelle considérable, qui en fait depuis son miniscule Etat, un des personnages politiques majeurs de la planète.

Et puisqu’il nous renvoie au texte en nous affirmant qu’il avait simplement choisi une citation pour entrer dans une réflexion sur la foi et la religion, nous sommes allés au texte, nous y avons passé pas mal de temps et ce que nous y trouvons nous chagrine et nous inquiète de plus en plus au fur et à mesure que nous avançons.

Je crains donc que nous soyons, au terme de ce parcours, obligés de tirer un bilan assez négatif. Il nous reste cependant quelques paragraphes ultimes que nous examinerons, si Dieu veut, dans un dernier entretien.

Propos recueillis par la rédaction

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