Le courage intellectuel de Monique Canto-Sperber et la prose politicienne de Richard Prasquier

"Il y a des hommes et des femmes dans ce pays intellectuellement courageux." La tribune de Richard Prasquier,

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samedi 22 janvier 2011

Le courage intellectuel de Monique Canto-Sperber et la prose politicienne de Richard Prasquier

"Il y a des hommes et des femmes dans ce pays intellectuellement courageux." La tribune de Richard Prasquier, publiée le 13 janvier, sur le site du CRIF est introduite par une phrase solennelle, grandiloquente même. On brûle de savoir : Quelle définition l’auteur donnera-t-il du courage intellectuel ? Quels sont les hommes et les femmes qui, selon lui, l’incarnent "dans ce pays" ? Est-ce par exemple Stéphane Hessel, Résistant, ancien déporté, qui soutient activement la campagne BDS tout en essuyant le mépris et les insultes menaçantes du petit spécialiste nerveux de l’antiracisme Pierre-André Taguieff ?

Peut-être aurait-il mieux valu que Richard Prasquier procède méthodiquement, en donnant une définition explicite et claire du courage intellectuel. À défaut de la définition, on aura un exemple : c’est Monique Canto-Sperber, directrice de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, qui personnifie le courage intellectuel, selon Prasquier. En quoi cette gestionnaire — dont la gestion approximative et l’autoritarisme ont exaspéré déjà élèves et professeurs de l’établissement, entrainant plusieurs démissions dès les premiers mois de sa prise de fonction — peut-elle bien incarner LE courage intellectuel ? Canto-Sperber, familière des dialogues de Platon, devrait signaler à Prasquier, comme Socrate à Ménon, le caractère "artificieux" de son raisonnement. Mais c’est trop demander, évidemment, puisqu’elle fait elle-même l’objet de cet éloge.

Et sans doute Prasquier se moque de savoir vraiment ce qu’est le courage intellectuel. Il emploie la catégorie comme une coquille vide pour flatter l’opinion, faire résonner ses propres arguments et défendre les intérêts de son organisation. Il sait, comme tout bon éditocrate, que certaines expressions font mouche et peuvent ainsi se passer de la moindre référence au réel. Il suffit, par exemple, d’accumuler dans une seule phrase ces signifiants très positifs : "courage intellectuel", "ENS", "directrice" pour emporter l’adhésion. Comme l’a observé Pierre Bourdieu lors d’une intervention à Limoges (en octobre 1977), un certain langage - scolaire notamment - a pour effet de créer un rapport aux choses particulier, vidé de toute réalité. Prasquier, dans cette tribune, a fait mieux en renversant complètement le rapport au réel. Il qualifie ainsi de courage intellectuel ce qui est exactement l’inverse, c’est-à-dire l’exemple même de la veulerie : un acte de censure du débat dans un établissement d’enseignement public.

Où sont d’ailleurs les défenseurs patentés de la liberté d’expression, lorsque cette dernière n’est pas mise au service des préjugés islamophobes ?

Ainsi employé par Richard Prasquier, "le courage intellectuel" est vidé de tout contenu, ce n’est plus qu’un mot de catégorie B, employé à des fins politiciennes - selon le classement établi par Georges Orwell dans 1984. Orwell a observé dans un autre texte - Politique et langue anglaise (1946) - que la prose politicienne visait à "donner au mensonge les apparences de la vérité, au meurtre celles de la respectabilité, et au vent celles de la solidité." Le courage devient ainsi pleutrerie, les massacres perpétrés au service de la colonisation de la Palestine une entreprise démocratique tolérable et les critiques à l’endroit du boycott pacifique des produits israéliens une pratique qui s’autorise tous les moyens de dissuasion, y compris l’intimidation judiciaire, les menaces physiques et la censure du débat.

Faute de courage intellectuel, Monique Canto-Sperber, Pierre-André Taguieff et Richard Prasquier pourraient opter a minima pour la décence - et donc s’abstenir d’insulter l’intelligence du public en essayant de lui faire prendre des vessies partisanes pour les lanternes de l’humanisme.

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