Le courage et la cohérence

Dans le débat sur l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne qui rebondit ces jours-ci, certains de

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mercredi 22 décembre 2004

Dans le débat sur l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne qui rebondit ces jours-ci, certains de nos hommes politiques, décidément plus byzantins que les Turcs, viennent d’apporter un élément nouveau : celui de la reconnaissance du génocide arménien, qui deviendrait un préalable à l’ouverture des négociations.

Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de contester la légitimité de cette question en soi. Il s’agit de s’interroger sur l’utilisation de cette question dans les circonstances présentes.

L’utilisation du génocide arménien à propos de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne est révélatrice de la cécité qui frappe nos contemporains dès qu’il s’agit de près ou de loin de l’islam.

Revenons un peu en arrière : après 1492, en Espagne, les Maures ont, dans un premier temps bénéficié d’une liberté religieuse relative, qui prit fin en 1502, où ils durent choisir entre la conversion ou l’exil ; les convertis, qui formèrent la communauté morisque, virent leur situation se durcir petit à petit. Toujours suspects au yeux de la majorité, la conversion n’a assez rapidement plus suffi à leur assurer une existence paisible : Philippe II confisqua d’abord leurs terres ; en 1567, une ordonnance interdit à la fois l’usage des noms maures, celui de la langue arabe et la plupart de leurs traditions, vestimentaires, alimentaires, funéraires, etc... Les cimetières morisques et les hammams sont fermés. Ces mesures finirent par être jugées insuffisantes par le pouvoir espagnol, qui expulsera les derniers Morisques d’Espagne en 1609.

Cette longue persécution qui se termine par une expulsion brutale me pose un problème : il se peut que je sois mal informé, mais, pour autant que je me souvienne, lorsque l’Espagne a envisagé d’intégrer ce que l’on appelait alors les « Communautés Européennes », personne n’a imaginé que l’on puisse demander à ce pays un acte de contrition préalable au processus d’adhésion.

J’entends d’ici s’élever le chœur des pleureuses : « Mais ce n’est pas pareil ! » Avez-vous remarque que, lorsqu’il s’agir de l’islam, ce n’est jamais pareil ? Par exemple : l’on nous dit - avec quelques raisons - que les imams doivent parler français, connaître la société dans laquelle ils vont vivre, lorsqu’ils viennent d’un pays étranger, et qu’à défaut de cela, l’islam ne pourra pas devenir un islam français. Ce n’est pas tout à fait faux ; mais alors, pourquoi n’avoir jamais soulevé le problème que posent en France certaines communautés espagnoles ou portugaises qui, depuis des dizaines d’années, reçoivent des prêtres d’Espagne ou du Portugal, qui célèbrent les messes dans les langues d’origine, dans des églises prêtées par l’église catholique ? Que l’on m’explique pourquoi il y a urgence dans un cas et bienveillante ignorance de l’autre ! Pour ma part je n’ai pas (vraiment) d’explication - pas de rationnelle du moins.

Un autre exemple ? Le commerce « ethnique ». Il paraît qu’il est problématique d’avoir des commerces qui ne vendent « que » des produits « hallal ». Étonnant : la notion de « hallal », tout d’abord, n’est pas une notion ethnique, mais une notion religieuse, d’une religion pratiquée en l’occurrence par de nombreuses ethnies, y compris l’ethnie française. Que peut-on acheter ensuite dans ces magasins ? De la viande - là c’est effectivement hallal ou ça ne l’est pas - du pain, des yaourts... là, c’est plus délicat : je ne sais pas quant à moi ce que sont des olives hallal, des citrons hallal, du sel ou du sucre hallal. Ce que je sais, en revanche, c’est que telle marque de foies gras qui porte le nom d’une favorite royale ou d’un ancien duché français, qui se vante ne n’avoir que des produits du Sud-Ouest est plus « ethnique » que le commerce « hallal » mais cela ne semble pas poser de problèmes. Pas plus que les épiceries chinoises (tellement pratiques parce qu’ouvertes le soir...), les chaînes de restauration rapide américaines qui saccagent bien souvent les centres villes historiques, ou les marchands de pizzas « typiquement italiens ».

Ce ne serait pas pareil donc. Et l’on va nous expliquer, que la construction européenne repose sur un « processus de réconciliation », en nous citant l’exemple franco-allemand. La Turquie doit donc faire la même chose avec l’Arménie.

Si je reprend l’exemple de mes Morisques, je comprends encore moins : l’Arménie n’est pas - à ce jour - candidate à l’entrée dans l’Union Européenne ; l’entrée de la Turquie dans celle-ci concerne donc les relations que cette dernière peut entretenir avec les pays qui sont d’ores et déjà membre de l’Union. Est-il nécessaire d’envisager une réconciliation austro-turque, les deux pays, à l’époque où ils étaient des Empires, s’étant longtemps et durement combattus ? Celle-ci est peut-être nécessaire, mais n’est jamais évoquée. Avec la France ? Nos deux pays sont depuis si longtemps alliés qu’en dehors de la brouille que pourrait causer l’extravagance de nos parlementaires, ce n’est pas nécessaire. L’Espagne s’est-elle réconciliée avec l’ensemble des pays de l’Afrique du Nord, qui ne sont pas non plus candidats à l’adhésion, les Morisque ayant été nombreux à y émigrer ? Je ne le crois pas non plus, et du reste personne ne l’a demandé ; le ferait-on, que tout le monde penserait que c’est une curieuse plaisanterie, dont l’auteur perdrait toute crédibilité dans le débat public.

A-t-on demandé à la République tchèque de désavouer l’expulsion des Sudètes après la Deuxième Guerre Mondiale ? Même s’il n’y a pas eu génocide dans ce cas, elle a toujours refusé de le faire et l’Allemagne ne l’a pas exigé, ni avant, ni après l’adhésion.

Alors pourquoi une telle exigence aurait-elle plus de pertinence dans le cas de la Turquie ?

Si c’est parce que les règles qui s’appliquent à un pays chrétien ne le sont pas à un pays musulman, c’est extrêmement grave : quel sens alors donner aux différentes déclarations des droits de l’homme, nationales ou européennes ? Si nous transposons le débat sur le plan national, alors que l’intégration passe aussi par le droit, comment intégrer précisément nos compatriotes d’origine étrangère, de confession musulmane, si la règle de droit qui s’applique dans leur cas est une règle d’exception ? Ne voit-on pas que de telles positions ruinent l’autorité de l’État et l’action des pouvoirs publics ? Ne peut-on prendre la mesure du sentiment d’injustice que de telles propositions peuvent faire naître, contribuant à décrédibiliser un peu plus la classe politique et, pas là, faire le jeu du Front National ? Comment demander aux jeunes issus de l’immigration de rejoindre les partis politiques, qui « concourent à l’expression du suffrage » et dont la vitalité est un gage de démocratie lorsqu’ils voient les jeux compliqués de positionnement qui n’aboutissent bien souvent qu’à l’esquive des responsabilités ? Comment, enfin, ne pas faire douter de la croyance dans les valeurs dont on se réclame, lorsque ces mêmes valeurs sont vites oubliées, jetées aux orties, par peur et rejet de l’islam dès que l’on sort des déclarations de principes pour entrer dans des dossiers concrets ? Comment faire croire que l’on vote une loi pour lutter contre les discriminations lorsque l’on est conduit à de telles contorsions ?

En cette fin d’année, je fais le vœu d’avoir l’an prochain une classe politique qui ait le courage de défendre concrètement les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité aussi lorsqu’il s’agit de l’islam, qui assume des positions en cohérence avec les principes dont elle se réclame et qui sont ceux de toute société démocratique, même si cela fait parfois un peu mal de se confronter à l’altérité et qui ait la lucidité de voir que bien des reproches adressés à la Turquie ne révèlent en réalité que nos propres déficits démocratiques. Nous aurions tous à y gagner.

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Auteur : Jean-Michel Cros

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