Le concept de commanderie du bien

Le concept de commanderie du bien a donné naissance à une série d’institutions propres à garantir une ba

mardi 26 juillet 2005

Le concept de commanderie du bien a donné naissance à une série d’institutions propres à garantir une base commune minimale de moralité dans chaque société. La hisba fut par exemple une institution civile organisant la vie entre les citoyens selon un code de moralité accepté et reconnu comme nécessaire par tous. Le Coran ne mentionne pas la hisba, et c’est relativement tard que cette institution est entrée dans le fiqh. On en trouve l’équivalent dans plusieurs civilisations anciennes, entre autres à Athènes et à Rome. Des chercheurs ont souligné la ressemblance entre le muhtasib du marché et l’agoranomos grec. A Rome, les prérogatives du muhtasib se partageaient entre le censor et l’adilis. Comme d’autres institutions, la hisba est donc née dans un contexte particulier et elle est morte de sa belle mort quand ce contexte a cessé d’exister.

De nos jours, le musulman exerce la commanderie du bien, une prescription coranique, au moyen de sa carte d’électeur. Parmi les programmes qu’on lui propose, il choisit celui qui lui paraît le meilleur et le plus proche de ses convictions. Rien ne l’empêche par ailleurs de faire le bien ni de militer pour le droit par la plume, la langue ou le bon exemple, et de rendre témoignage de la façon qui lui plaît tout en respectant autrui. La liberté est la propriété de tous, sans distinction, et toute liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. Cela signifie que, dans des sociétés pluralistes fondées sur la liberté et le droit à la différence, le musulman doit au minimum, si le bien commun ou la nécessité l’exigent, se contenter de condamner dans son cœur ce qui va contre ses convictions quand elles sont en contradiction avec celles d’autrui. « Dieu n’impose à chaque homme que ce qu’il peut porter. Le bien qu’il aura accompli lui reviendra, ainsi que le mal qu’il aura fait » (2, 286).

Reste la question du takfir et de la hijra. Elle représente un des axes de la pire intolérance qui s’est maintenue dans la pensée politique de l’islam depuis la Grande discorde jusqu’à nos jours. A l’avant garde des théoriciens de la violence politique se trouvent les Kharijites qui justifient tous, avec plus ou moins de nuances, le fait de dégainer l’épée contre un imam considéré comme injuste. Les plus acharnés à cet égard et les plus prompts à verser le sang furent les Azraqides qui excommuniaient tous ceux qui ne se ralliaient pas à leur principes et exterminaient leurs opposants, y compris les femmes et les enfants. Pour atteindre leurs objectifs, les Kharijites se virent contraints de recourir à l’action secrète, comme l’ont fait également les diverses branches du chiisme, la justifiant légalement par toute une série de principes fondamentaux pour lesquels ils forgeaient un vocabulaire : solidarité, désaveu, dissimulation (la fameuse taqiyya), clandestinité, etc1. Vouer à l’anathème les opposants en légitimant l’effusion de sang et en justifiant la violence politico-religieuse ne fut pas le fait des seuls Kharijites et de la chia. Les sunnites ont fait la même chose. Rappelons, à titre d’exemple, que l’imam Al-Awzâ’i (mort en 157/774) vassal des Oumeyyades, décréta que l’on pouvait assassiner Ghaylân de Damas parce qu’il prêchait la prédestination. Hicham Ibn Abd al Malik (105-125/724-743) le fait mettre à mort en application de la chari’a et pour plaire à Dieu ! Quant à l’imam de Médine Malik Ibn Anas, (mort en 179/796), contentons nous de ce qu’en a rapporté son compagnon Ibn Qaram : « Malik a déclaré à propos des Ibadites, les harûriyya et les gens qui suivent leurs passions je propose qu’on leur demande de se convertir et, s’ils le font, qu’ils soient quittes, sinon qu’on les tue »2. L’Aghlabite Ibrahim II (261 289/875 902) n’a pas enfreint le rite malékite, devenu dominant à son époque, quand il fit périr les Ibadites du djebel Nefusa, au Sud de l’Ifriqiya. Après leur avoir enjoint de se convertir, il prit part à leur exécution en les attachant de sa main3. On rapporte de source sûre et comme un éloge que Malik jugeait normal le meurtre du tiers d’un groupe pour le bien des deux autres. Si elle est vraie, cette proportion pratiquée par le totalitarisme théologique a de quoi faire envie à tous les théoriciens de la violence révolutionnaire, quelles que soient les époques, et à ceux qui justifient les purges en tous temps et en tous lieux. Voilà quelques exemples de la violence politique et de sa justification au nom de la religion, sous son parapluie, toujours selon la théorie de la commanderie du bien.

Le problème, c’est que les Azraqides, l’imam Al Awzâ’i ou l’imam Malik ou Ibn Yacine ou Ibn Tumert, et tous les gens de leur espèce étaient convaincus en toute bonne foi, qu’ils pratiquaient la commanderie du bien ! Qui doute de la sincérité et de la piété d’un Malik ? C’est donc là que gît le problème, au niveau de toutes les convictions qui se transforment en appel à la violence, lorsque l’homme perd le sens de ses limites et de sa propension à pécher. Je ne doute pas un instant de la sincérité de Sayyid Qutb envers ce qu’il croyait être la vérité même. Mais ce genre de sincérité, dans une société qui n’accepte ni le dialogue ni le pluralisme, ni le droit à la différence fondé sur la reconnaissance des limites inhérentes à la nature humaine, crée des tensions qui dépassent vite le cadre de l’affrontement rationnel propre à éclairer le chemin de la vérité, pour dégénérer en terrorisme intellectuel ou même physique. On en arrive au totalitarisme qui tue à la fois l’esprit et le corps. Le sang de la tunique de Othman a ouvert la porte de la grande discorde. Dans le cœur de ses fidèles, celui de Sayyed Qotb, qui fut condamné à mort dans des circonstances obscures, crie vengeance tout autant que le sang de la tunique de Othman.

L’historien ne peut pas analyser l’actualité, c’est le travail des sciences sociales. Mais son analyse est utile à ces disciplines. Tout ce que je peux faire, quand je réfléchis sur l’actualité et étant donné qu’il est impossible de prendre du recul, c’est de constater que nous vivons au sein d’une société arabo-musulmane dans des conditions qui, de façon générale, refusent le dialogue et ne respectent pas l’autre tel qu’il est et tel qu’il veut être. C’est pourquoi nous finissons toujours par nous affronter de façon violente. Chacun se sert de l’islam à ses propres fins, telle est la réalité de l’islam politique qui souffre de la tendance à brimer et à réprimer et du démon du totalitarisme, qui engendre à son tour clandestinité et terrorisme. Tout cela a des racines profondes dans notre histoire qui se reflète dans notre imaginaire, et flotte dans notre conscience individuelle et collective. Je crois, et c’est à ce niveau que j’essaie de me situer, que l’historien peut nous aider dans une large mesure à nous débarrasser des sédiments cachés en nous-mêmes et qui nous empêchent de fonder nos sociétés sur le dialogue et le respect mutuel, pour que le bien soit vraiment le bien.

En fin de compte, je me pose avec tristesse et presque avec angoisse la question suivante, qu’il serait bon que tout le monde se pose : les musulmans ont beaucoup souffert dans le passé de l’utilisation de l’islam à des fins politiques, ils se sont soumis aux uns, opposés aux autres, ils ont utilisé la religion comme tremplin pour le pouvoir, l’enfourchant comme une monture qu’ils éperonnaient à coups d’anathèmes, ils ont pris toutes sortes de chemins. Allons-nous demeurer éternellement dans cette situation ? Ou allons nous enfin tirer les leçons de l’histoire et rompre avec ce qui nous a conduits à l’exclusion mutuelle et à l’appel au meurtre, au nom de la révolution ou de la dissuasion ? Est-il pensable de lire encore aujourd’hui dans « Les musulmans », journal à grand tirage édité à Londres, sous la plume d’un docteur du nom de Al Adwe : « il faut appliquer les peines légales pour l’apostasie afin de fermer la porte aux satans », c’est-à-dire les athées selon ses critères et « le discours sur la liberté de religion est déterminé par ce qu’en pensent les Ulémas eux-mêmes » 4. Voilà où se situe le danger qui met en péril les libertés les plus sacrées. Ces Ulémas sont en effet ceux qui, aujourd’hui encore, considèrent qu’il faut tuer l’apostat. Vivent, dans ce cas, les tribunaux de l’inquisition et les potences ! Où sont les droits de l’homme les plus élémentaires ? Ceux qui sont menacés dans leur vie n’ont-ils pas le droit d’essayer, par tous les moyens que dicte l’urgence de la situation d’empêcher leurs bourreaux d’accéder au pouvoir ? Qui pourrait les blâmer de tenter de sauver leur peau avant que la menace ne passe à exécution, avant de sentir autour de leur cou la corde de la potence ? Et quand la tactique dicte à certains des propos conciliants, n’est-ce pas une précaution à mettre au compte de la dissimulation et du retrait temporaire en attendant des jours meilleurs, suivant les conseils de ceux qui, au début de notre histoire, ont théorisé sur la violence et la clandestinité ? Tant qu’il n’y aura pas de révolution de notre mentalité qui se traduise par un changement radical de notre façon de penser, on pourra avoir des doutes et continuer à se poser des questions.

En tant que musulman, je rappelle ces paroles de Dieu :

« O vous qui croyez, vous êtes responsables de vous-mêmes. Celui qui est égaré ne vous nuira pas si vous êtes bien dirigés. Vous êtes tous destinés à retourner à Dieu. Dieu vous fera connaître ce que vous faisiez » (5, 105). « Repousse la mauvaise action par ce qu’il y a de meilleur. Celui qu’une inimitié séparait de toi deviendra alors pour toi un ami chaleureux » (41, 34). Voilà le conseil du Coran : chaque musulman réagit en toutes choses « par ce qu’il y a de meilleur », remettant tout à Dieu auquel nous reviendrons tous, et qui arbitrera nos différends. Sur cette base, je considère que la commanderie du bien est une position moyenne entre deux extrêmes. D’un côté l’indifférence, le manque d’attention, le repli dans son petit monde égoïste, bref la démission face à la corruption et à la base du mal, une attitude qui conclut à la perte du bien commun, à la ruine de la société, et qui sape la solidarité de la umma. A l’autre extrême, l’excès de zèle dans la répression du mal au point de porter atteinte à la liberté d’autrui, lui déniant le droit de choisir la vie qui lui convient, ce qui mène à l’oppression et à la contrainte et, au bout du compte, au terrorisme et à la violence. Le Prophète nous a mis en garde contre ces deux attitudes extrêmes par des formules comme "la religion est conseil", "les actes dépendent de l’intention", "la communauté est comme un seul corps", de même qu’il a dit

"le musulman est celui dont la main et la langue sont inoffensives". Jâhiz a dit : "Il y a un mot pour chaque situation". La commanderie du bien s’applique différemment selon les circonstances. Chaque génération et chaque époque a ses critères, et l’équilibre n’est pas facile à trouver. La vie en société requiert des concessions équitables et des ajustements permanents. La règle en toutes circonstances est de rechercher la convivence pacifique sur la base du respect mutuel, pour que puissent s’épanouir les ressources cachées dans l’homme, en tout homme. Tous constituent la famille de Dieu.

Mohamed Talbi, « Plaidoyer pour un Islam moderne », Cérès éditions & Desclée de Brouwer

(1) Cf M. Talbi : « La conversion des Berbères au kharijisme ibado-safrite et la nouvelle carte politique du Maghreb aux IIe/VIIIe siècles » in Etudes d’histoire ifriqiyenne, Publications de l’Université de Tunis, 1982.

(2) Salmûn, Al mudawwana al-kubra,1323, tome II, p. 47.

(3) M. Talbi, L’Émirat aghlabide, Maisonneuve, Paris 1966, p. 302

(4) Al Muslimûn n° 333, 24 ramadan 1411 / 12-04-1992.

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