Samedi 26 mai 2012
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Le bureaucrate, le philosophe et l’académicienne

Variations sur des articles d’oumma.com

On frémit, dans le dernier article de Laurent Lévy sur oumma, à la lecture des arguments administratifs d’inspiration raciste opposés à une demande de carte de séjour par une porteuse de voile. On s’alarme, en parcourant un entretien de même tendance, accordé par un philosophe en vue, à une publication israélienne sur les récentes émeutes de banlieue. Enfin on s’inquiète qu’une académicienne, comme le philosophe, propose pour ces troubles des explications univoques, caricaturales et teintées de la même islamophobie.

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On frémit, dans le dernier article de Laurent Lévy sur
oumma, à la lecture des arguments administratifs d’inspiration raciste opposés
à une demande de carte de séjour par une porteuse de voile. On s’alarme, en
parcourant un entretien de même tendance, accordé par un philosophe en vue, à
une publication israélienne sur les récentes émeutes de banlieue. Enfin on
s’inquiète qu’une académicienne, comme le philosophe, propose pour ces troubles
des explications univoques, caricaturales et teintées de la même islamo phobie.

Cela pourrait s’appeler le bureaucrate, le philosophe et
l’académicienne et nous amuser peut-être si nous étions à la cour de Noble le
lion ou dans une fable d’Esope. Mais ce n’est pas une fable, hélas, c’est une
affligeante et alarmante réalité.

Le bureaucrate. class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[1]

Le bureaucrate anonyme s’efface devant un autre
bureaucrate. Il a osé dire tout haut les bassesses que l’on pense bassement
tout bas et que la conscience morale réprouve. Inconvenant lorsque l’on n’est
pas un démagogue professionnel et que l’on ne vise pas un suffrage populaire.
On corrige donc, on efface, mais il demeure quelque chose comme une tache
encore visible sur le bonnet phrygien de la République qui laisse, lui, paraître le cou et les mèches des belles qui lui prêtèrent leur
charme. Mais enfin, ce couvre chef venu de la lointaine Phrygie, dans notre
Turquie d’aujourd’hui, pour marquer la liberté retrouvée par les esclaves
affranchis dans la Rome antique et la liberté nouvelle du peuple dans la France de 1789, ce couvre chef est rouge de tant d’autres taches jamais effacées que cette
dernière s’y perd dans un camaïeu inextricable.

Le philosophe. class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[2]

Le philosophe est un professeur pathétique et fatigué. Du
repos lui ferait du bien. Sa belle intelligence lasse déployée comme une voix
dolente des regrets du passé class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[3]

déroule la litanie d’un conservateur quinquagénaire abasourdi devant le monde
qui s’écroule et se complique autour de lui. Son sens dialectique le cède, par
excès d’abattement sans doute, à une élémentaire mécanique et ses critiques,
qui pourraient ne pas être sans pertinence, sont réduites à rien par une
véhémence qui confond responsables et victimes, dans la contemption sans
nuances d’un univers agité, insaisissable et fourmillant de barbares maffieux,
africains, arabes et musulmans soutenus par les maffias complices des traîtres
bobos, sociologues ou travailleurs sociaux. Curieux qu’un amant de la sagesse
puisse ainsi s’aveugler dans cette acrimonie apocalyptique où il s’abîme
complaisamment. Curieux qu’un tel observateur ne perçoive pas, avec la
sensibilité qui est la sienne, combien les périls viennent surtout des
réactions disproportionnées d’un Etat de plus en plus défaillant, ou des
manipulateurs démagogues qui sauront tirer un profit politique des incivilités
absurdes et destructrices d’une jeunesse confuse, rageuse et dépitée, laissée
en friche depuis l’enfance.

L’académicienne. class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[4]

Pour l’académicienne philo russe enfin, face à une nation
travaillée par une xénophobie grandissante et touchée par le racisme
antimusulman, c’est caresser la pelisse dans le sens du poil que d’évoquer les
mœurs primitives de musulmans ou d’Africains, pour les journalistes d’un pays
où bien des Caucasiens se contenteraient sans regret du sort de nos
banlieusards blackarabes. Les tirailleurs sénégalais des troupes françaises
d’occupation de l’Allemagne, après la Grande Guerre, avaient déjà servi d’une manière semblable à la propagande des nazis. On sait,
ou on devrait savoir, le sort class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[5]
qui
fut souvent réservé, en 1940, à ces soldats de la France (polygames, anthropophages et violeurs de surcroît, c’est bien connu), pour avoir
foulé le sol du Vater land au nom de la République des Lumières. Des sauvages de même acabit, noirs, basanés et musulmans, s’agitent semblablement dans les
fantasmagories de nationalistes russes, en ce début de vingt et unième siècle
et l’on sait, ou l’on devrait savoir, le traitement que des nervis préfascistes
réservent de nos jours à tout ce qui n’est pas russe au pays de Pouchkine href="#_ftn6" name="_ftnref6" title="">[6].
Il est vrai que l’académicienne en question, géorgienne gagnée à l’impérialisme
russe, comme un autre géorgien célèbre, petit père de son peuple, ne souffre
guère les musulmans. Elle avait laissé présager, dès 1979, un affaiblissement
de l’empire soviétique sous la pesanteur d’un islam soi-disant homogène,
agressif et déterminé. Chacun sait le rôle minime que joua l’islam et le rôle
notable que jouèrent les églises dans cette dislocation, Jean Michel Cros l’a rappelé.
Il est vrai que l’« Empire éclaté » de notre académicienne paraissait
alors que l’on venait à peine d’élire pape, à l’automne 1978, un certain Karol
Wojtila, et avant la désastreuse invasion soviétique de l’Afghanistan, fin 1979 href="#_ftn7" name="_ftnref7" title="">[7].

Morale pas très morale.

Pour donner une fin à cette fable pas même drolatique,
j’oserai un rapprochement sacrilège entre l’usage incantatoire et ultra dévot que
l’on fait des références à notre République sacralisée et sacralisante, et les
relents de nationalisme préfasciste que l’on commence à humer dans la Russie de ce début de siècle. Hardi, c’est sûr, abusif, peut-être, osé, certainement, et
personne plus que moi ne souhaite avoir tort. Mais lorsque je rapproche les
textes récents de Jean Michel Cros et de Laurent Lévy sur oumma, que je lie ce
qu’ils rapportent à l’entretien du philosophe évoqué par Rudolf Bkouche, que je
me rappelle enfin ce qu’écrit Mona Chollet dans sa recension du livre de notre
ami Sidi Mohammed Barkat, avec toutes ses références à des sites très vigilants
et intéressants class=MsoFootnoteReference> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[8]
,
j’avoue me trouver aussi las que notre penseur fatigué, mais pour d’autres
raisons. Je le suis encore plus, si cela se peut, lorsque revient à ma mémoire
l’image d’un ministre de l’intérieur parlant de racailles name="_ftnref9" title="">[9]
et promettant de nettoyer les quartiers au K. name="_ftnref10" title="">[10].
Ne vous rappelle-t-il pas, cet ingambe et tout neuf quinquagénaire, aussi
effervescent qu’un jeune de banlieue, mais bien plus dangereux à long terme, ne
vous rappelle-t-il pas un président russe qui voulait aller buter les
rebelles (musulmans, bien sûr) jusque dans les chiottes (si l’on en
croit les traducteurs) ?

On aimerait dire, comme Talleyrand de Napoléon :
« Dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé ». Mais on ne voit guère
de grand homme en ces tristes affaires.

 


title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[1] style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'> Variation à partir de l’article de
Laurent Lévy « A nouveau sur le « foulard » et la
« République »
paru sur oumma le 22 novembre 2005 (NDLR).

title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[2] style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'> Variation à partir de l’article de
Rudolf Bkouche « De la peur de penser à l’imbécillité politique »
paru sur oumma le 22 novembre 2005. L’article du philosophe concerné a circulé
abondamment sur Internet (NDLR).

name="_ftn3" title="">
[3]
Chateaubriand, « Mémoires d’Outre-tombe » livre XXIV
chapitre 17. Si vous avez le temps, relisez le dernier paragraphe de ce
chapitre, pour le plaisir.

title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>[4] style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'> Variation à partir de l’article de Jean-Michel
Cros « La polygamie dans le salon » paru sur oumma le 21
novembre 2005 (NDLR).

name="_ftn5" title="">
[5]
Voir en particulier l’affaire de Chasselay, dans le Rhône, où furent
massacrés des tirailleurs sénégalais par les troupes allemandes. Un cimetière,
le Tata, abrite leurs tombes et peut se visiter aujourd’hui. Consulter à ce
propos les sites suivants : histoire-généalogie.com ; afrik.com ;
mémoire-net.org ; mairie-chasselay.fr

name="_ftn6" title="">
[6]
Rappelons que le plus grand poète de la Russie, Alexandre Pouchkine (1799-1837), est l’arrière petit fils d’Ibrahim Hannibal
(1697-1781), éthiopien ( ?), en tout cas africain, capturé par les ottomans et
vivant à la cour de Constantinople. Le tsar Pierre le Grand (règne de 1682 à
1725), souhaitant avoir un « petit nègre » près de lui, comme
d’autres souverains du temps, complote avec son ambassadeur près de la Sublime Porte et réussit à se faire envoyer Ibrahim. Il le mène lui même aux fonds
baptismaux, avec la reine de Pologne et en fait un bon chrétien, Pierre
Hannibal, père d’Ossip Hannibal, lui même père de Nadejda Hannibal, la mère du
poète. Voir les articles de Michaïl LEBEDEV sur la Russie des tsars et l’Afrique et de l’historien et slaviste africain Dieudonné
GNAMMANKOU, Où est né Ibrahim Hannibal ? Le premier sur le site
african-geopolitics.org ; le second sur gnammankou.com.

name="_ftn7" title="">
[7]
Cela n’a pas empêché l’ouvrage d’être réédité jusqu’en 2001, à ma
connaissance. Dans de tels cas, on peut toujours adapter ses anticipations aux
événements ultérieurs. Je suggère à ceux qui s’intéressent à l’islam en Russie
et Union soviétique de se référer aux travaux et ouvrages d’Alexandre
BENNIGSEN, (souvent en collaboration avec Chantal LEMERCIER QUELQUEJAY).

class=MsoFootnoteReference>[8] class=MsoFootnoteReference>
style='font-size:10.0pt;font-family:Verdana'>« Dans l’ornière du droit
colonial »

Mona Chollet oumma.com, 21 novembre 2005.

name="_ftn9" title="">
[9]
Fut-ce dit au singulier ou au pluriel ? En général, le terme est
générique et s’utilise au singulier. Le pluriel est plus rare, on peut le
considérer comme une promotion sémantique de nos petits agités de banlieue, qui
ne savent pas le français comme le rappelle justement notre philosophe (la
faute à qui ?), mais ont fait souvent preuve d’une belle imagination
lexicale. L’avenir dira ce qui restera de tout cela et du jargon médiatique et
politique créé ces dernières années, beaucoup moins séduisant à mon goût.

class=MsoFootnoteReference>[10] style='font-family:Verdana'> Il n’y a pas de raison que je fasse encore de la
publicité à cet engin.

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