Le bilan symbolique du CFCM et le devenir de sa représentativité

Les conciliabules pour l’élection au mois de juin du deuxième CFCM intéressent assez peu les musulmans de

mardi 15 mars 2005

Le besoin de créer une instance représentative de l’Islam en France a été ressenti par un grand nombre croissant de responsables musulmans locaux soucieux de solidariser les efforts en vue de faciliter l’exercice du culte musulman, de rationaliser le financement des mosquées et de rénover l’enseignement religieux.

Dans le même temps, l’Etat a formulé le vœu d’avoir des interlocuteurs musulmans pour faire de l’acceptation de l’Islam un facteur important de l’intégration des citoyens de confession islamique .

En essayant de répondre à ces deux demandes, la mise en place du CFCM en 2003 a eu une importance symbolique considérable. L’implication directe de plusieurs ministres de l’Intérieur dans le lent et difficile processus de création d’une « Eglise » musulmane traduit la volonté des pouvoirs publics de rompre avec le désintérêt et les « oublis » qui, durant des décennies, avaient fait de l’Islam une sorte de religion hors-la-loi. Ces interventionnismes positifs de l’Etat signifient surtout une relativisation des discours dominants tenus sur l’Islam par des politologues intéressés par les seuls courants politico-religieux radicaux dont la diabolisation aura servi à entretenir la suspicion sans nuances de la presque totalité des musulmans vivant en France.

L’invitation d’un musulman à la cérémonie de présentation des vœux du Nouvel An au Président de la République par les dignitaires religieux est une marque de considération qui a des effets psychologiques non négligeables et susceptibles de faire oublier les méfiances passées. Ce résultat constitue le principal acquis symbolique à mettre à l’actif des pouvoirs publics-et du CFCM.

On aura dressé un bilan complet des deux années d’activités de ce Conseil si l’on ajoute le départ de sa délégation à Baghdad pour y exprimer l’opposition unanime de tous les courants de l’Islam au chantage exercé lors de l’enlèvement des deux journalistes français par des ravisseurs qui n’ont pas réussi à bénéficier du soutien des nombreux adversaires de la problématique loi anti-voile. Cette initiative a fait découvrir à une opinion française trop longtemps conditionnée par les spécialistes de la rentabilisation de la peur de l’Islam, que la deuxième religion de France, trop souvent perçue comme un « problème », peut être une chance pour ce pays.

Ces quelques aspects positifs ont valu une grande indulgence aux membres cooptés du bureau du CFCM, malgré leurs disputes chroniques, et en dépit des nombreux « oublis » de l’Istichara dans la désignation des 4000 électeurs, puis dans le choix des personnalités « qualifiées ». Des départements entiers avec des dizaines de salles de prière et, parfois, de grandes mosquées, n’ont en effet pas participé à l’Istichara. Les nombreuses associations de Français musulmans qui prirent en charge le culte dès les années soixante, et qui ne reconnaissent dans aucune des tendances du CFCM, ont été allègrement ignorées. La mosquée de la rue de Tanger dans le 19° arrondissement de Paris, dont la superficie est supérieure à celle du 5° arrondissement n’a pas participé à l’Istichara. Pas plus que celle de la rue Myrrha dans le 18°. Des dizaines de dirigeants communautaires dont les projets de mosquée sont refusés par des élus islamophobes n’ont pu avoir aucun contact avec le CFCM, ni avec les CRCM. Les promoteurs de ce Conseil ont décidé d’ignorer aussi les associations d’ Ibadites du M’zab et de Djerba qui ont une tradition multi-séculaire d’autogestion des affaires cultuelles et se savent se passer des interventionnismes étatiques. De grandes confréries, qui accompagnent spirituellement les soldats et les travailleurs musulmans depuis la première guerre mondiale, ont également été « oubliées » lors des choix des personnalités « qualifiées ». La confrérie Tidjanyia, qui joue un grand rôle dans l’immigration, au Maghreb et en Afrique de l’Ouest ne siège pas dans ce Conseil qui a été désigné selon une procédure semi-démocratique rappelant certaines pratiques des systèmes politiques à parti unique.

Ont été « oubliés » aussi les nombreux intellectuels musulmans, comme ceux qui avaient participé à la conception de projets destinés à rénover l’enseignement de l’Islam -qui furent rejetés à plusieurs reprises par des ministres socialistes, sans doute attachés au sous-développement intellectuel de cette religion mal-aimée.

Ces absents, comme beaucoup d’autres, ont été soit maintenus à l’écart par des conseillers ministériels, soit sacrifiés lors de pénibles marchandages entre ceux qui ont été choisis initialement pour préparer la mise en place d’une structure représentative et ont assimilé ce choix à une désignation implicite par l’Etat.

Ce travers aurait été moins grave si le CFCM n’avait pas choisi la fermeture en laissant passer une occasion supplémentaire de faire appel aux compétences au moment de la constitution des commissions. Celle qui a été chargée de l’audiovisuel aurait pu améliorer l’image du CFCM en remédiant à la crise chronique de l’émission islamique dominicale. Mais elle n’a rien fait pour atténuer le mécontentement provoqué par la médiocrité de cette émission dont la programmation reste déconnectée des réalités de l’Islam de France depuis qu’elle a été déviée de ces objectifs religieux et éducatifs pour servir d’étroits intérêts claniques, voire individuels. Les interventionnismes ministériels de 1992 et de 1999 étaient censés remédier à ces inconvénients, mais ils n’ont fait que les aggraver. Et l’on a accepté que le contrôle de l’émission devienne un des objets de marchandage entre les tendances rivales du CFCM.

Bien que celles-ci aient choisi le repli sur soi, des membres du CFCM- dont certains, et non des moindres, n’avaient pas hésité à dénoncer publiquement le projet d’Ecole des Hautes Etudes Islamiques présenté par Chevènement et Motchane et saboté par des socialistes- cherchent à mettre à contribution ces intellectuels « oubliés » afin d’essayer de donner quelque consistance aux propositions concurrentes destinées à obtenir des monopoles, comme celui de la formation d’imams.

C’est en raison de ces mauvaises orientations que les conciliabules pour l’élection au mois de juin du deuxième CFCM intéressent assez peu les musulmans de France dont les espoirs ont été en grande partie déçus par les interminables luttes de tendances et d’influence inhérentes à la structure clanique de ce Conseil, qui, malgré les constants bons offices de l’Etat, reste la principale cause de sa paralysie.

Il est peut-être encore temps de remédier à ces sérieuses faiblesses afin de pouvoir reconquérir la confiance des fidèles lassés d’entendre parler de démission, de boycottage des futures élections, et des changements d’avis des démissionnaires sous l’effet de la peur d’une coordination des CRCM, mais en échange de la garantie d’avoir un bon score, ou de la promesse d’obtenir le contrôle de la future Fondation, tout en gardant le contrôle total de l’émission islamique...

Le meilleur moyen d’y parvenir consiste à accepter sans restrictions les règles élémentaires de la démocratie et de la transparence, conformément à la Choura coranique (dont dérive le mot d’ « Istichara ») et aux pratiques républicaines.

Parmi les membres des CRCM locaux, qui, du fait de leur élection, se sentent plus légitimes que les membres cooptés du CFCM, beaucoup se disent disposés à accepter des procédures entièrement démocratiques et veulent que soient substitués à la légitimité factice fondée sur le nombre de mètres carrés, qui dépend fortement des soutiens financiers et des appuis politiques extérieurs, les critères d’ordre religieux et intellectuels, sans lesquels aucune réalisation concrète ne pourra être mise à l’actif de ce Conseil. A moins d’accepter qu’il soit constamment porté à bout de bras par le ministère de l’Intérieur, qui risquerait de devenir implicitement un ministère des seules affaires islamiques s’employant à arbitrer les sempiternelles querelles entre des interlocuteurs musulmans des pouvoirs publics qui n’auraient pas réussi à être les représentants légitimes de l’Islam de France.

L’Etat laïc qui s’est assigné dans cette affaire la fonction de « témoin de bonne foi » sera dans son rôle de témoignage en rappelant ces vérités premières à ses interlocuteurs dont certains ont tendance à rester grisés d’avoir été choisis-donc intronisés « représentants »- par un conseiller pour l’Islam de la Gauche Plurielle, qui se souciait peu des réalisations concrètes et ne semblait pas plus intéressé par le projet d’Ecole des Hautes Etudes Islamiques que certains sous-courants sociaux-démocrates.

Si l‘on ne reconnaît pas que les blocages du CFCM découlent de l’arbitraire de ce premier choix, qui fut aggravé par les refus réitérés de l’ouverture, cet aréopage risque de connaître rapidement le même sort que celui du Conseil des Musulmans de Belgique, dont la procédure de désignation a pourtant été plus démocratique. Ce serait une occasion perdue qui allongerait la liste des vaines tentatives de mise au point des relations de la France avec une religion restée à statut spécial un siècle après le vote de la loi de 1905, qui lui était pourtant explicitement applicable.

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