Le P.S., Nicolas Sarkozy et l’U.O.I.F.

Le document que vient de publier le Parti socialiste sur Nicolas Sarkozy consacre son premier chapitre à la q

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lundi 29 janvier 2007

Le document que vient de publier le Parti socialiste sur Nicolas Sarkozy consacre son premier chapitre à la question du traitement de l’islam, principalement, par le candidat de l’U.M.P. Sa lecture ne laisse pas de nous rendre perplexe : le flou des concepts invoqués, les erreurs manifestes qu’il contient se conjuguent avec une évidente difficulté à passer de la théorie à la pratique en matière d’égalité. L’intérêt le plus remarquable de ce texte est de nous révéler une évolution problématique du Parti socialiste – ou du moins de certains de ses membres - par la logique qui sous-tend le raisonnement des auteurs.

Le flou des concepts :

Intégrisme, fondamentalisme, islamisme, sont allègrement invoqués, tout au long de ces pages, sans que l’on sache vraiment quoi il s’agit, sans que l’on sache non plus si ces différents concepts sont applicables dans les faits à l’U.O.I.F.

Cette organisation est tout d’abord qualifiée « d’islamiste » par Eric Besson[1] dans son introduction ; elle l’est toujours lorsque ses membres « refusent de respecter les lois républicaines »[2] ; le lycée Averroès, qui relève de son obédience est, lui, « fondamentaliste »[3], alors que ses enseignants sont « intégristes »[4] quelques lignes plus loin ; elle devient « radicale »[5], avant de redevenir « intégriste » sur la même page, ce qui serait prouvé par l’attitude de cette organisation sur la question du voile[6]

Ces quelques exemples suffisent à montrer que l’on peut « tout » dire sur l’islam – en l’occurrence sur une organisation musulmane – et surtout n’importe quoi.

Un jour on posa à Confucius la question de savoir quelle serait la première chose qu’il ferait s’il devenait Empereur. Après avoir réfléchi, le sage chinois répondit : « Je commencerais par fixer le sens des mots ». Livrons ce conseil à tous les candidats à l’élection présidentielle.

Peut-on, tout d’abord, qualifier l’U.O.I.F. comme le fait la brochure signée par E. Besson ? Il faut pour cela examiner le sens des mots.

Qu’est-ce que l’intégrisme ? C’est un courant de pensée qui est né au sein de l’Eglise catholique, en protestation contre des réformes concernant la liturgie, ses tenants prétendant conserver l’intégralité de la tradition : il ne saurait en aucun cas concerner l’U.O.I.F., comme la plupart des mouvement musulmans quels qu’ils soient au demeurant, pour lesquels cette problématique liturgique est sans grand intérêt.

Le fondamentalisme est lui issu du protestantisme, plus particulièrement américain ; il s’agit ici de revenir, du moins théoriquement, aux sources originelles de la religion, à ses fondements ; ses adeptes se caractérisent généralement par une foi rigide une interprétation littérale de la Bible, une morale austère... A ce titre, le concept pourrait s’appliquer à des mouvements de types salafiste bien plus qu’à l’U.O.I.F.

L’islamisme est une idéologie politique phrasée en termes religieux, comme le sont les mouvements de l’islam que l’on peut qualifier de « radicaux ». Les revendications de ces mouvements portent sur des sujets d’ordre politique, économique ou social et ne concernent pas la matière purement religieuse.

Peut-on qualifier en tels termes l’U.O.I.F. dont la ligne me paraît dans l’ensemble plus conservatrice que radicale ? Je citerai, pour illustrer l’inanité des qualificatifs utilisés, celui qui est sans doute le plus emblématique des imams de cette organisation, Tareq Oubrou[7] : « Manger du porc ou boire du vin, ce n’est pas le plus grave. Le plus grave c’est le crime, le vol, la médisance. Celui qui boit du vin se fait du tort à lui-même. Celui qui médit fait du tort aux autres… »[8]

Voilà des propos bien étranges dans la bouche d’un islamiste radical… imam qui, en plus, a développé le concept de « charria de minorité », première réflexion d’envergure sur l’application du droit musulman en situation de minorité sociologique et politique. Cette réflexion étant bien trop éloignée de l’image « extrémiste », quel que soit le nom qu’on lui donne, avec laquelle il est désormais convenu d’étiqueter l’U.O.I.F. qu’il valait mieux l’ignorer…

Mais rien n’y fait, en toute hypothèse, puisque les acteurs sociaux musulmans sont atteints par le « syndrome de Hadji Mourad »[9], selon lequel la parole du musulman est toujours suspecte. Et puis, avouons le, il est si commode d’avoir sous la main des « méchants » qui nous permettent de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain – je veux parler des « gentils », des autres organisations membres du C.F.C.M., qui ont au demeurant un discours peu différent de celui de l’U.O.I.F. mais dont certains des responsables prennent au moins la peine de se raser tous les matins, avant de faire part à la presse de leur conception maurrassienne de la France… « Au moins, ceux-là, ils aiment la France », comme le déclarent si souvent les touristes rassurés devant les sourires des indigènes livrés par toutes les bonnes agences de voyage.

Le document affirme ensuite que les membres de l’U.O.I.F. refuseraient de respecter les lois républicaines. Qu’est-ce que cela signifie ? Cette organisation est-elle une organisation de malfaiteurs ? Existe-t-il des procès en cours, voire simplement des poursuites engagées sur ce fondement par les pouvoirs publics ? Si tel est le cas, il pourrait être utile de nous informer des faits ; sinon, c’est de la diffamation.

A moins que l’auteur de ces affirmations ne vise les positions de l’U.O.I.F. sur la question de la loi dite sur le port des signes religieux à l’école – en réalité loi sur l’interdiction du port du voile à l’école.

Si tel est le cas, « l’intégrisme » de l’U.O.I.F. est alors partagé par l’ensemble des Eglises chrétiennes, qui s’étaient toutes prononcées contre la loi avant qu’elle ne soit votée. Peut-on dire pour autant que l’Eglise catholique est toujours l’Eglise préconciliaire ? qu’elle a rejoint dans son ensemble les thèses de Mgr Lefèvre ? la stupidité d’une telle affirmation saute aux yeux.

Le fait que cette même Eglise continue à condamner le divorce, la contraception, l’avortement… ne semble pas troubler outre mesure les auteurs du texte – exemple du « deux poids, deux mesures », sur lequel je reviendrai - si prompt à stigmatiser une association musulmane qui désapprouve à son tour une loi, et dont je rappelle qu’elle n’a fait, en prenant position, que participer au débat démocratique, qui se nourrit précisément de points de vues contradictoires. Il conviendrait de ne pas l’oublier.

Une mythologisation de la laïcité :

Le crime de Nicolas Sarkozy serait de vouloir modifier la loi de 1905, érigée en tables de la loi de la République défendue par de modernes Moïses.

Cet attachement viscéral à la loi de 1905 est bien étrange, car la loi dite de séparation telle qu’elle a été votée en 1905, n’existe plus, ayant été modifiée à treize reprises depuis cette date, tout d’abord à la demande de l’Eglise catholique, qui a refusé de mettre en place les associations paroissiales prévues par la loi, qu’elle trouvait trop… démocratiques ! Tout le monde semble d’accord pour oublier aujourd’hui que cette loi avait d’ailleurs été condamnée par le Vatican comme contraire à la constitution divine.

Modifier la loi de 1905 n’est donc pas « en finir avec notre tradition de séparation des Eglises et de l’Etat »[10] - cela a déjà été fait et par les « pères fondateurs eux-mêmes - c’est simplement adapter celle-ci aux réalités politiques du temps, et c’est bien ce caractère « vivant » de la loi de 1905 qui fait la vitalité de la laïcité en France, plus qu’un emmaillotement dans les grands principes, ces linceuls de pourpre dans lesquels dorment les dieux morts, pour reprendre la formule de Renan.

Le projet de modification de la loi n’est d’ailleurs pas d’origine politique mais d’origine religieuse : proposé pour la première fois pas l’Eglise catholique, qui a rapidement fait marche arrière en considérant les avantages qu’elle retire de l’application actuelle de la loi, l’idée a été ensuite reprise par la Fédération Protestante de France qui voit ses communautés évangéliques bloquées dans leurs projets de constructions de lieux de culte. Par la suite, différents ministres de l’Intérieur, à commencer par Jean-Pierre Chevènement, se sont posés la question de la modification à propos de l’islam, qui se trouve dans une situation de particulière inégalité par rapport aux religions disposant d’un patrimoine immobilier historique antérieur à la loi de 1905, la loi empêchant effectivement les communes qui le désireraient de participer à la construction de mosquées.

Cette « crispation » du Parti socialiste sur le sujet est particulièrement étonnante eu égard à la simple logique politique. Un parti d’opposition aurait pu s’interroger avec plus de pertinence sur la question de savoir si le fait de proposer une réforme que l’on sait rejetée par la majorité de la classe politique, toutes tendances confondues : n’est pas une manière d’avoir les mains blanches sans avoir de mains ? Il est facile de se donner les gants de la réforme quand on sait que celle-ci sera rejetée, et de répondre ensuite à ses interlocuteurs, comme Bajazet à Roxelane : « Hélas, j’ai fait ce que j’ai pu… »

Pourquoi ne pas s’interroger également, ne pas s’interroger plutôt, sur la non application du droit en vigueur par les collectivités locales en la matière et sur l’étonnante inertie du ministre de l’Intérieur à ce sujet ? L’état du droit actuel permettrait en effet de répondre à la majorité des questions qui se posent en matière de construction de lieux de culte ; or, ce droit est régulièrement violé, comme l’a souligné le récent rapport « Machelon », par les collectivités locales, qui détournent le droit de préemption urbain ou le droit du permis de construire pour empêcher la construction de mosquées sur leurs territoires. Nicolas Sarkozy, ministre des Cultes, n’est jamais intervenu pour rappeler le droit en la matière ou demander à ses préfets d’engager des poursuites.

Est-ce à dire qu’au-delà des principes républicains, il y aurait un consensus sur la volonté de soumettre l’islam à un droit d’exception ? La question mérite d’être ouvertement posée. Elle aurait pu faire l’objet d’un véritable travail de l’opposition, certes plus difficile à réaliser que des incantations, et aurait permis sans doute des avances à terme positives.

Ce consensus se retrouve dans la négation de l’islamophobie, partagée en effet aussi bien par la droite que par la gauche : le document du Parti socialiste indique[11] que « La communauté juive fait l’objet de toutes ses [de Nicolas Sarkozy] attentions – ce qui est bien normal quand elle est frappée dans sa chair à l’occasion d’attentats touchant les écoles et les synagogues… » ; pas un mot de comparaison n’est dit à propos des mêmes actes ayant touché des mosquées, à l’occasion desquels la réaction des pouvoirs publics s’est d’ailleurs faite attendre[12] ; quant à être « touchée dans sa chair », rappelons qu’à Strasbourg, que deux responsables musulmans, Abdelhaq Nabaoui, alors président du C.R.C.M. Alsace, et Abdelaziz El Alouani, alors porte parole, ont vu qui des tags appelant à la mise à mort, qui des tentatives d’incendies contre leur maison.

De façon plus générale, et sans être exhaustifs, on nous le pardonnera, nous rappellerons les jets de cocktails Molotov contre la mosquée de Châlons en Champagne en avril 2002, l’envoi d’un colis piégé à une association gérant un lieu de culte à Perpignan, un cocktail Molotov lancé contre le domicile du recteur d’une mosquée de Nîmes, inscriptions de graffiti et jet d’un cocktail Molotov sur la mosquée de Méricourt (Pas de Calais), agressions contre les mosquées de Lomme et d’Escaudain (Nord), tentative d’incendie contre la mosquée du Pré Saint Gervais et coup de feu tiré contre celle de Villepinte (Seine Saint Denis). Par la suite, des tombes musulmanes ont été profanées dans diverses régions, notamment en Alsace…

Ce silence est inquiétant par la difficulté qu’il révèle à appréhender la réalité.

La difficulté à appréhender la réalité : une réalité qu’on appréhende ?

Il semble en effet que le Parti socialiste, tout comme Nicolas Sarkozy, ait des difficultés à passer de l’affirmation des principes républicains à la mise en œuvre effective de ces principes.

Nous avons évoqué ci-dessus les violations du droit par les collectivités locales, qui détournent la loi pour empêcher l’exercice du culte musulman sur leur territoire. Notons au passage que si Jean-Pierre Chevènement et Dominique de Villepein avaient publié des circulaires pour rappeler le droit en la matière, Nicolas Sarkozy n’a rien fait sur ce sujet, marque d’une « politique musulmane » certainement moins intense que on ne le dit. L’opposition aurait pu le lui reprocher, elle ne le fait pas.

Dans le document du Parti socialiste, nous pouvons lire[13] : « Le fonctionnement du CFCM est totalement chaotique. Nicolas Sarkozy a intronisé l’UOIF – une organisation musulmane intégriste et minoritaire – comme représentant officiel de l’islam de France. Comment en est-on arrivé à un pareil gâchis ? »

Selon le Parti socialiste, ce serait la faute de Nicolas Sarkozy et de l’UOIF. Voire !

Rappelons tout d’abord, que s’il est incontestable que l’U.O.I.F. est une organisation minoritaire dans le paysage musulman français, c’est également le cas de toutes les autres organisations, comme l’ont montré la première comme la deuxième élection au C.F.C.M. : aucune organisation n’a été assez puissante, sur le terrain, pour remporter à elle seule la majorité des suffrages. Ne doutons pas que, si tel avait été le cas, de bons esprits se seraient lamentés sur le caractère non démocrate des musulmans de France…

Souvenons nous ici que les premières élections au C.F.C.M. avaient été prévues pour le 26 mai 2002, et qu’elles ont été repoussées au 23 juin, à la demande de la mosquée de Paris, qui craignait de se faire dépasser précisément par l’U.O.I.F.[14] ; et si l’organisation initialement prévue par Jean-Pierre Chevènement a été revue par Nicolas Sarkozy, c’est-à-dire en prévoyant une ouverture à des « personnalités religieuses » et en donnant une place plus importante aux « grands lieux de culte », cela l’a été également à la demande de la Mosquée de Paris et précisément dans le but de contrer l’influence supposée de l’U.O.I.F. sur le terrain[15] en « corrigeant » ainsi les effets du suffrage universel.

Fallait-il changer le peuple avant les élections ? Dans cette logique, il l’eût peut-être fallu… Au conseil d’administration, pour ne retenir que les membres élus, la F.N.M.F. allait obtenir 16 sièges, l’U.O.I.F. 13, la G.M.P. 6, le C.C.M.T.F. 2, 4 autres sièges étant échus à des listes indépendantes. Aux élections suivantes, également reportées à la demande de la « modérée » Mosquée de Paris – dont la modération semble s’adresser principalement à l’endroit des procédures démocratiques, et après des pressions ministérielles et consulaires dignes de notre grande tradition coloniale, la F.N.M.F. obtenait 19 sièges, la G.M.P 10, l’U.O.I.F. 10, le C.C.M.T.F. 1, les indépendants 3.

Il est donc faux d’affirmer que l’U.O.I.F., au vu des résultats de ces deux élections, est devenue « le représentant officiel de l’islam de France ».

Constatons ensuite qu’aujourd’hui le C.F.C.M. n’a pas un fonctionnement chaotique : il n’a plus de fonctionnement du tout. Mais est-ce bien la faute de Nicolas Sarkozy et de l’U.O.I.F. ? Lors des dernières élections de cette instance, le ministre de l’Intérieur – ministre des cultes en charge du dossier était Dominique de Villepin. Constatons encore – était-ce sur l’incitation du ministre ? – que localement, là où se passent les élections, les consulats ont fait preuve d’un interventionnisme sans faille et d’une capacité de conviction des présidents d’associations absolument étonnante, avec des moyens que l’on subodore…

Il semblerait que le mot d’ordre ait été de faire barrage à l’U.O.I.F. par tous les moyens – y compris donc, en laissant des pays étrangers dont le respect des règles démocratiques n’est pas toujours la qualité première, intervenir dans la gestion du statut des ressortissants français ou de résidants sur le territoire national. Malgré toutes ces pressions, l’U.O.I.F. a réussi à conserver des sièges dans le C.F.C.M. Seule association à n’avoir pas bénéficié, bien au contraire, du soutien des pouvoirs publics, elle est la seule dont la représentativité, par voie de conséquence, ne puisse être remise en question.

Les difficultés que rencontre cette organisation – au moins sur le plan national - tant à l’égard des autres grandes composantes du C.F.C.M. qu’à l’égard des pouvoirs publics, tiennent en grande partie à ses liens avec l’Arabie Saoudite, dont il lui est fait régulièrement reproche. Si cette question mériterait effectivement d’être éclaircie par l’U.O.I.F. elle-même tout d’abord – et elle gagnerait à le faire - il faudrait également tirer au clair la question des liens de la F.N.M.F. avec le Maroc et celle de la G.M.P. avec l’Algérie.

Et s’interroger, entre autres, sur les raisons qui ont fait que celle-ci, originairement de droit français, soit devenue une structure purement algérienne… Cela conduirait à se pencher sur la politique de l’un des prédécesseurs de l’actuel recteur et des contreparties reçues en échange de ce tour de passe-passe. Mais le veut-on ?

Quitte à s’indigner du non respect des valeurs démocratiques, il aurait plutôt fallu le faire à propos de la désignation du président du C.F.C.M. Il semble en effet que si l’on reproche aisément aux « indigènes » leur peu de capacité à adopter les valeurs de la démocratie, l’on soit bien plus inquiet encore lorsqu’ils veulent le faire.

Comme l’on envoyait, au XIX° siècle, la Marine sur les côtes de Tunis pour protester contre l’adoption d’une constitution par le Bey, comme l’on suspendait la constitution du Liban mandataire pour empêcher l’élection d’un président de la République musulman en 1932, il fallait en ce qui concerne le C.F.C.M., ne pas pousser trop loin la plaisanterie démocratique : lors de la première comme lors de la deuxième élection, le président « désigné » par le ministère de l’Intérieur a été le recteur de la Mosquée de Paris, instance encore moins représentative que l’U.O.I.F., tout en nous jurant - chaque fois - que « la prochaine fois » les choses se passeraient plus démocratiquement… Si l’Algérie c’est la France, la France est, elle, le pays des Mille et Une Nuits…

Un classique de la rhétorique réactionnaire :

Dans son ouvrage désormais classique Deux siècles de rhétorique réactionnaire[16], Albert O. Hirschmann montre bien à quel point « le mode du discours est déterminé non pas tant par les traits fondamentaux du caractère, mais tout simplement par les impératifs du raisonnement – et cela presque indépendamment des aspirations, de la personnalité ou des convictions du protagoniste. »[17]. Analysant le discours réactionnaire sur une longue durée, il en dégage les constantes, qui s’articulent autour de trois thèses : celles de l’effet pervers, de l’inanité et de la mise en péril.

« La première thèse port que toute action qui vise directement à améliorer un aspect quelconque de l’ordre politique, social ou économique ne sert qu’à aggraver la situation que l’on cherche à corriger ; la deuxième, que toute tentative de transformation de l’ordre social est vaine, que quoi qu’on entreprenne, ça ne changera rien ; la troisième enfin, que le coût de la réforme envisagée est trop élevé, en ce sens qu’elle risque de porter atteinte à de précieux avantages ou droits précédemment acquis. »[18]

Ces rappels ne sont pas inutiles car, curieusement, c’est cette thématique que l’on retrouve dans le texte publié : il est en effet étrange de voir la rhétorique réactionnaire structurer le discours du Parti socialiste, les auteurs de ce texte, du moins, semblant habiter un monde aussi hostile que celui de Burke ou de Joseph de Maistre, plutôt que celui d’un Jaurès. Le recours à la thèse de l’effet pervers est constant dans la brochure ; je rappellerai pour mémoire qu’historiquement cette thèse a été utilisée pour critiquer la Révolution française, le suffrage universel et la création de l’Etat providence.

Après avoir stigmatisé la politique de Nicolas Sarkozy, qui consisterait à « accorder des droits et des obligations aux religions »[19] - comme si elles n’en n’avaient pas déjà ! – les auteurs de la brochure s’interrogent : « Quelles sont les religions qui pourront prétendre à ce statut ? Que faire avec les mouvements fondamentalistes et avec les sectes qui revendiquent le statut de religion ? On sait que les témoins de Jéhova ont d’ores et déjà obtenu des tribunaux français le statut de religion. A qui le tour sous l’empire des idées sarkozystes ? L’église de la scientologie, les Raëliens, ou encore l’Ordre du Temple Solaire ? »[20]

Premier exemple d’utilisation de la thèse de l’effet pervers, qui illustre bien la perversité du raisonnement, qui conduit à mettre sur le même plan l’islam et les mouvements sectaires. Au demeurant, ce discours nous en révèle plus sur les convictions de son auteur que sur le fond des sujets abordés.

Les exemples continuent : « L’intérêt général exigerait donc que l’Etat construise, comme avant 1905, des lieux de culte. Mais alors, combien d’églises, de mosquées, de synagogues ? Et l’Etat devra-t-il également financer des lieux de culte pour les témoins de Jéhova ? Le Conseil d’Etat, la Cour de Cassation et la Cour européenne des droits de l’homme leur ont déjà assuré la liberté de conscience et garanti le libre exercice du culte… »[21], ajoute comme à regret le rédacteur. Eh ! quoi ! ces manants oseraient encore revendiquer après tout ce que l’on a fait pour eux ? Mais qu’est-ce que le libre exercice du culte si l’on n’a pas de local pour l’exercer ? qu’est-ce que la liberté de conscience si elle ne peut rester que dans le for intérieur sans possibilité de s’exprimer matériellement ? Il est étrange de reprocher ensuite aux musulmans de ne pas respecter les principes de la République quand on affiche une telle idéologie d’Ancien Régime !

A. O. Hirschmann note fort justement à propos de l’utilisation de la thèse de l’effet pervers que : « L’infirmité d’esprit du commun des mortels touche en l’occurrence à la débilité complète, puisqu’il s’avère que l’action entreprise conduit à des résultats qui sont exactement l’inverse du but qu’elle visait ; les savants diagnosticiens de l’effet pervers éprouvent du même coup, avec ravissement, le sentiment de leur supériorité. »[22]

Après avoir abordé la création d’établissement scolaires confessionnels musulmans, et donc la possibilité pour eux de recevoir des subventions, les auteurs ajoutent sans que l’on puisse voir de suite logique : « Et pourquoi ne pas confier aux églises la tenue de l’état civil comme sous l’Ancien Régime ? »[23], comme cela se ferait en Italie. Ils continuent de façon toujours aussi incohérente en invoquant curieusement la cohérence :

« La cohérence de cette politique de renouveau du pouvoir social et politique des religions devrait conduire Nicolas Sarkozy à instituer, comme aux Etats-Unis depuis 1952, une journée nationale de prière et la fixer comme là bas au premier jeudi du mois de mai ! Il ne l’a pas encore proposé mais cela ne saurait tarder… » Quand l’effet pervers vous tient, il ne vous lâche plus…

Toute la politique de Nicolas Sarkozy conduirait à remettre en cause le modèle français de laïcité et risquerait de promouvoir les sectes : « Mais quand un statut des religions existera, les pouvoirs publics seront contraints de répondre aux sollicitations des sectes et on peut craindre à juste titre qu’elles ne parviennent que trop souvent à obtenir satisfaction. »[24] Ne faisons rien, cela pourrait ouvrir des droits à des indésirables… comme si la possession d’un statut ne répondait pas à exigences d’ouverture, à des conditions d’admissibilité… Sur la base de cette logique on pourrait supprimer le statut des fonctionnaires auquel il me semblait que l’opposition était attachée.

Comme si cela ne suffisait pas, les auteurs du texte reviennent sur ce point page suivante[25] : « Loin de renforcer la lutte contre les dérives sectaires, l’ambition de Nicolas Sarkozy de doter les religions d’un véritable statut risque d’aboutir au résultat inverse : la légitimation par le droit de certaines sectes se prévalant du statut de religion ! Alors que l’Etat laïque peut sans difficulté lutter contre les dérives sectaires au nom des troubles à l’ordre public, il sera contraint, dans la logique sarkozienne, de financer des sectes et de leur assurer des privilèges fiscaux ! »

Bref, tout le monde l’aura compris, accorder aux musulmans l’effectivité de l’égalité des droits est la porte ouverte au règne des sectes en France.

Ce discours serait risible s’il ne révélait de façon dramatique l’éclatante méconnaissance par la classe politique de l’islam de France, de ses composantes, de ses attentes et de ses enjeux. C’est souvent le cas dès que l’on aborde le sujet : la structure du discours, fondamentalement réactionnaire, est largement partagée sur ce point de la droite à la gauche de l’échiquier politique, le consensus ayant rarement à être recherché dans le pire.

Ainsi, les débats auxquels donnent régulièrement lieu les constructions de lieux de culte musulman l’illustrent parfaitement : attention dit l’opposition à la majorité – quelles que soient l’une ou l’autre – en accordant le droit de construire une mosquée à ce groupe que l’on ne connaît pas (avez-vous remarqué que l’on ne connaît jamais les porteurs de projets de mosquée, même quand ils vivent dans la même ville depuis trente ans ?), vous risquez de favoriser l’émergence d’un islam « obscur », « fanatique »... et de nous dresser le tableau apocalyptique d’une ville livrée à des talibans locaux…

J’ai même entendu prédire un jour[26] que nous ne pourrions bientôt plus faire la guerre car « Imaginez – disait l’oratrice – ce que seraient nos villes sans hommes, les femmes livrées à cette population… » qu’elle ne qualifiait pas !

Ce document révèle aussi une bien étrange évolution idéologique du parti socialiste, qui reprend la structure du discours de l’extrême droite dans le sien propre. On ne peut plus s’étonner alors, de voir par exemple que la question du droit de vote des étrangers, qui faisait partie des « 110 propositions » du candidat Mitterrand, ne soit pas entrée plus rapidement dans le droit positif.

Comment, à la veille d’une série d’élections, peut-on oser publier de telles extravagances en espérant que la population, musulmane ou non, pourra se reconnaître ensuite dans ses élus ? Sommes-nous donc aussi bêtes ? aussi incultes ? Les hommes politiques devraient savoir qu’il faut toujours surveiller son langage, et parfois aussi celui des autres – mêmes fonctionnaires anonymes.



[1] p. 8

[2] P. 13

[3] p. 14

[4] idem

[5] p. 21

[6] p. 22

[7] Imam de la mosquée El Huda, à Bordeaux.

[8] Cf. Le Monde du 04.12.2002.

[9] cf. mon article : « Désir d’islam ou islam des ires ? », Oumma.com, 20.09.2005

[10] cf. p. 11

[11] idem

[12] cf. les attentats contre deux lieux de culte à Annecy en mars 2004

[13] cf. p. 15

[14] cf. Le Monde du 04.05.2002

[15] Cf. Le Monde du 22.06.2002

[16] Ed. Fayard, coll. L’espace du politique, 1995, 294 pp

[17] HIRSCHMANN, A.O., op. cit. p. 11

[18] idem p. 22

[19] cf. document p. 10

[20] idem

[21] idem p. 13

[22] HIRSCHMANN, A.O., op. cit. p. 65

[23] cf. document p. 14

[24] idem p. 18

[25] cf. p. 19

[26] A Aix en Provence, en 1985

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Auteur : Jean-Michel Cros

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