La vision caricaturale de l’islam véhiculée par le téléfilm « L’Algérie des chimères »

Un an après avoir été diffusé sur France 2, le téléfilm en objet, l’a été à nouveau sur Arte. Cette

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mardi 13 juillet 2004

 

Un an après avoir été diffusé sur France 2, le téléfilm en objet, l’a été à nouveau sur Arte. Cette rediffusion mérite que l’on s’interroge sur l’idéologie qu’il véhicule.

Il me paraît en effet exemplaire de tout ce qu’il ne faut pas faire, tant en matière de service public de perception de l’altérité, que de discours tenu sur l’Autre.

Passons sur d’autres anachronismes que celui déjà évoqué et les petits ridicules : les troupes du duc d’Aumale partant attaquer la smala avec des drapeaux surmontés d’aigles impériales, un port extravagant des décorations... c’est somme toutes peu de choses.

Ce qui me paraît plus grave c’est la vision de l’islam qui est véhiculée par ce téléfilm.

Je ne parle pas, bien entendu, des propos prêtés aux colons ou aux militaires, mais ceux que l’on entend dans la bouche des personnages « musulmans » du film, et qui, de ce fait, sont présentés comme pouvant revêtir une certaine authenticité.

La conversion d’Hélie Toussaint est à cet égard un grand moment : comment peut-il épouser la fille qu’il aime ? en devenant musulman. Comment faire ? On le lui explique :

 

« Tu vas devant l’imam, tu dis Allah est grand, Mahomet (sic) est son Prophète, et ça y est : tu es musulman ! » ; Odilon : « Oui, mais... la circoncision... c’est obligatoire pour être musulman ! »

 

Rien sur la profession de foi musulmane, les conditions pour la prononcer et, clou de cette nouvelle doctrine : la circoncision. Ce thème reviendra par la suite, puisque l’on verra les oncles de la future mariée demander à Hélie Toussaint, pour savoir s’il est converti : « Tu es circoncis ? »

 

Comment peut-on imaginer que des notables cultivés et pratiquants (on nous a dit qu’ils étaient de la parentèle d’Abd el Qader) puissent poser une question aussi stupide ? Ne connaîtraient-il pas les cinq piliers de l’islam ? Il peut sembler utile de les rappeler : la profession de foi (qui n’a rien à voir avec celle que l’on entend dans le film), la prière, le pèlerinage, l’aumône légale et le jeûne du mois de Ramadan : point de circoncision là dedans, sauf peut-être dans l’imaginaire occidental sur la sexualité « exotique ».

En second lieu, Abd el Qader, qualifié de « Prophète » par l’un de ses soldats ( !) est présenté comme un musulman fanatique et simpliste : « Notre bien le plus précieux c’est la liberté ; or, il n’y a de liberté et d’indépendance que dans la guerre sainte », lui fait-on dire : cette association entre la « guerre sainte » est la liberté, présentée de plus à travers le savant musulman qu’était Abd el Qader est fausse et intellectuellement malhonnête. De plus, ce goût de la guerre est « a priori » suspect chez un homme aussi pratiquant que pouvait l’être l’émir, initié à plusieurs confréries soufies. Rappelons pour mémoire un verset coranique : « Le combat vous est prescrit et pourtant vous l’avez en aversion » (II - 216). Il a, ensuite, écrit des choses très précises à ce propos : « Moi, j’avais voulu qu’aucune exécution capitale ne pût avoir lieu qu’en vertu d’un jugement rendu conformément à la loi de Dieu, dont je me considérais comme le lieutenant » : la scène de décollation que l’on nous montre dans le téléfilm n’a donc pour but que de souligner la cruauté et le fanatisme attribués « a priori » aux musulmans, qui ont donc bien besoin de la présence de la France généreuse pour adoucir leurs mœurs. C’est de plus en contradiction flagrante avec un texte explicite d’Abd el Qader :

 

« Tout Arabe ayant un Français ou un chrétien en sa possession est tenu responsable de la façon dont il est traité. Il est en outre tenu, sous peine de la sanction la plus sévère, de conduire sans délai le prisonnier soit au lieutenant le plus proche, soit au sultan lui-même [...] Au cas où le prisonnier se plaindrait du plus petit sévice, l’Arabe qui l’a capturé perdra tout droit à la récompense indiquée... »  ; il écrira aussi : « Quant à la tolérance, pour la pratiquer, il ne faut pas combattre le partisan d’une religion et le forcer à l’abandonner par le sabre, par la force [...] la religion de l’islam ne contraint personne à quitter sa religion. Mais c’est un devoir à celui qui connaît la vérité dans la croyance et le bien dans les actions, et qui voit un homme errer et sortir du droit chemin, de le ramener avec douceur et de lui montrer la voie de la vérité par ses raisonnements et des indications que les esprits comprennent. »

La mise en scène doit également être remarquée ; après la reddition de l’émir, il nous est montré l’égorgement d’une famille de colons, la caméra s’attardant particulièrement sur les enfants : est-ce pour mieux souligner la duplicité et, une fois de plus, la cruauté, des Arabes à qui l’on ne peut décidément pas faire confiance ?

Dernier propos que je retiendrai, celui du fils illégitime d’Odilon, dans la lettre qu’il envoie « post mortem » à son père : « Je vais enfin reposer en paix sous la protection des deux divinités qui ont présidé à ma naissance et à ma mort : le Dieu tout puissant des Arabes qui commande le bien et le mal, et le Dieu miséricordieux des chrétiens qui pardonne tout au pêcheur. »

 

Ce galimatias avait sans doute pour but de mettre la larme à l’œil du public estival, il n’en reste pas moins stupéfiant dans la bouche de quelqu’un dont on nous a dit qu’il était élevé par un homme que l’on nous a montré par ailleurs en train de reconstituer sa bibliothèque : comment ce jeune héros pourrait-il ignorer, lui, que toutes les sourates du Coran commencent avec l’invocation de la miséricorde divine ? que la voie d’amour est privilégiée, dans de nombreuses confréries, comme accès à la connaissance de Dieu ?

Peu de temps après les évènements relatés dans ce téléfilm, Isabelle Eberhardt (1877 - 1904) écrira un beau livre, intitulé « Dans l’ombre chaude de l’Islam » : nous étions loin, alors, de la vision présentée aujourd’hui dans ce film qui se veut historique et dont le seul résultat, en dehors de quelques réactions indignées, n’est que de conforter une vision dangereuse et conflictuelle de l’altérité. Que ce type d’idéologie soit de plus véhiculé par deux chaînes dite de « service public », dont l’une est en principe à vocation culturelle, ne peut qu’ajouter à mon indignation.

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Auteur : Jean-Michel Cros

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