La valeur coranique de l’égalité (al-musawât)

L’étude de la liberté, valeur universelle présente dans le Coran, nous a conduit à réfléchir sur le vo

par

lundi 29 décembre 2003

L’étude de la liberté, valeur universelle présente dans le Coran, nous a conduit à réfléchir sur le voile, signe d’adoration de Dieu. Nous avons perçu que celles qui portent le voile veulent certes défendre la liberté religieuse mais aussi l’égalité. Il était donc intéressant d’étudier cette autre valeur coranique et universelle sans oublier toutefois que d’autres femmes adorent Dieu tout autant mais refusent de se voiler. Elles pourraient être égales entre elles et aussi à tous les hommes de notre terre. En présence de tant d’inégalités, nous nous demanderons quelle est l’égalité voulue par Dieu.

Une analyse lexicale nous apprend que la racine (s-w-â) qui donne musawât (l’égalité) est attestée dans le Coran. Dans la sourate An-NaHl, Dieu nous interroge précisément sur l’égalité entre les hommes :

« Sont-ils égaux ? »

« hal yastawûn »1

Cette question est posée deux fois sur deux versets et elle nous invite à répondre chaque fois non. Dans cette même sourate, nous notons que Dieu donne à certains des privilèges. Les hommes sont inégaux et limités. Cependant et telle est le second élément de notre analyse lexicale, il pourrait y avoir des inégalités justes, voulues par Dieu et d’autres qui ne le sont pas. D’autres mots participent à des jugements de valeur dans ce domaine :

- En arabe, al-mu’âdlat, c’est l’égalité mathématique et al-’âdl : la justice ; « al-musawât » c’est l’égalité comme une valeur. sawâ : équivaloir et Tarîq sawyy : le chemin droit ; « al-qisT » enfin signifie l’égalité en tant que partage juste et mesurable. Ces trois termes ont en commun de relier la justice et la mesure.

- Mithl : égal tout aussi attesté que les termes indiquant la comparaison

- En français, le terme d’équité (Le mot latin aequitas dont est tiré équité se traduit par égalité2.) exprime de même une exigence de justice et de partage.

Les deux termes ’adl et qisT constituent par surcroît des commandements de Dieu.

- Dans la sourate Al-A’râf (Les Limbes), nous lisons :

« Dis : "Mon Seigneur a commandé l’équité3. Que votre prosternation soit exclusivement pour Lui. Et invoquez-Le, sincères dans votre culte. De même qu’Il vous a créés, vous retournez à Lui. »

« qul amara rabbî bi-l-qisTi wa aqîmû wujûhakum ’inda kulli masjidin waod’ûhum ukhliSîna lahu alddîna kamâ badaakum ta’ûdûna

Ce verset souligne notre égalité existentielle : nous avons tous été créés et nous retournerons tous à Dieu. C’est dans ce cadre que Dieu nous commande de faire des partages justes. La Justice envers Dieu, l’inégalable, nous demande de n’adorer que Lui et de tout cœur. On pourrait dire à visage découvert (wajh). Asad précise pour tout acte de piété (masjid).

- Dans la sourate Al-Nahl, les abeilles, se trouve d’autres commandements divins4 :

« En vérité Dieu a ordonné la justice , la bienfaisance et l’assistance à tous les hommes... »

« InnAllaha ya/muru bi al-' adli wa al-iHsâni wa-îtâ-i thî-l-qurba "

L’Ifta d’Arabie Saoudite traduit al-’adl par l’équité5. L’égalité est alors revendiquée par l’homme qui a le sens de la justice, qui fait du Bien et qui vient au secours des autres, ses égaux. Le terme d’égalité restant problématique, l’étude de son contraire : l’inégalité pourrait nous éclairer. Cette même sourate nous pose la question et nous invite à distinguer l’inégalité de fait et celle de droit, celle qui serait injuste et celle qui serait juste. Nous ne saurions oublier qu’une valeur universelle doit être mesurée comme l’inégal est compté par rapport à l’égal.

Notre choix de la sourate An-NaHl est né de notre étude lexicale. Les mots nous révèlent des sens et ses 128 versets évoquent l’égalité. Ils rendent compte d’une genèse étonnante de la Création, passant par l’histoire des hommes jusqu’au Jugement dernier. C’est dans ce macrocosme que se situe un dialogue entre Dieu et son Prophète. Une communication réussie au cœur de laquelle tout être humain se sent compris. Il reçoit les réponses à ses questions y compris sur l’égalité et apprend du nouveau.

Les références proposées sont les résultats de l’analyse linéaire de cette sourate mais aussi d’autres versets consultés dans le même esprit et avec les méthodes de l’anthropologie religieuse.

I. DIEU EST INEGALABLE

Cette affirmation6 nous parle de Dieu. Il est question de l’Unicité divine, celle du Créateur des mondes, mais Dieu nous invite à répondre à une bonne question :

Au verset 17 :

« Celui qui crée est-il semblable à celui qui ne crée pas ? »

« afaman yakhluqu kaman lâ yakhluqu »

Au verset 18 :

« Et si vous comptez les bienfaits de Dieu, vous ne saurez pas les dénombrer… »

« wa-in ta’uddû ni’mat Allahi lâ tuHSûha… »

La comparaison est en question puis la mesure. Tous les hommes sont mis à égalité. Ils sont tous ignorants et Seul Dieu nous offre des bienfaits. Il est impossible d’égaler Dieu. C’est Lui que nous prions de nous aider à réfléchir sur l’égalité à respecter entre les hommes..

II DIEU A DONNE A CHAQUE INDIVIDU SUR LA TERRE UNE MEME CONDITION HUMAINE

Notre lecture nous apprend que l’égalité se fonde sur la condition humaine : 

Au verset 20 :

« Ceux qui invoquent en dehors de Dieu ne créent rien mais ils sont eux-mêmes créés. »

« …wa hum yukhlaqûn »

L’homme ne s’est pas créé lui-même.7

Au verset 21, le Texte poursuit :

« ils sont morts et non pas vivants et ils ne savent pas quand ils vont réssusciter »

« Amwâtun ghayru aHyâ’ wa mâ yash’urûna ayyâna yub’athûn »

Ils seront tous réssuscités.

Au verset 36, Dieu ajoute :

« Chaque communauté a reçu son messager… »

« wa laqad ba’athna fî kulli ummatin rasûlan »

Le message divin est accessible à tous.

Dieu Seul a créé tous les hommes, il leur a transmis son Message et les jugera en toute équité à la fin des temps. Dans l’intervalle, chacun doit prendre ses propres responsabilités.

III LES HOMMES SONT-ILS EGAUX ?

La pédagogie divine est remarquable. Elle nous a présenté la condition humaine, la même pour tous. Cependant, nous percevons une première inégalité :

Au verset 70

« Dieu nous a créés, puis il nous fera mourir.. »

C’est une vérité, la même pour tous les hommes. La suite de ce verset évoque l’inégalité :

« Tel parmi vous sera reconduit jusqu’à l’âge le plus vil, de sorte qu’après avoir su, il arrive à ne plus rien savoir. »

Les hommes évoluent à travers le temps. Ils progressent et régressent inégalement.

D’autres inégalités sont voulues par Dieu :

Au verset 71 « Dieu a favorisé certains d’entre vous par rapport à d’autres. Ceux qui ont été favorisés ne sont pas disposés à donner leur part à ceux qui dépendent d’eux (leurs esclaves notamment) afin qu’ils puissent être égaux sous ce rapport. »

(celui de la satisfaction de leurs besoins primaires.)

Ils ne veulent donc pas l’égalité. Nous ne saurions confondre la volonté des hommes et celle de Dieu. Ce verset s’achève en interrogeant les privilégiés « Nieront-ils les bienfaits de Dieu ? ». Ils doivent certes reconnaître leurs privilèges mais comment ? Mohammed Asad dans les notes qui suivent sa traduction de ce verset nous propose de lire un hadîth8 pour mieux le comprendre :

Le Prophète a dit des esclaves (défavorisés) en question dans le verset 71 à commenter :

« ils sont vos frères, ils dépendent de vous, ..Dieu les a placés sous votre protection…En conséquence, vous devez leur donner à manger ce que vous mangez vous-mêmes et les habiller comme vous-mêmes. »

Nous faisons confiance au commentaire du Prophète. Ce hadîth souligne que chacun a droit également à sa subsistance par delà tout rapport de dépendance. Ce droit exprime notre exigence de justice en un mot : l’égalité de droit

Aux versets 75 et 76 deux paraboles font écho à la même question. Dieu n’ignore pas nos limites ni les difficultés que nous éprouvons à porter des jugements de valeur. Il nous demande : Les hommes sont-ils égaux ?

« Sont-ils égaux ? »

« hal yastawûn »

Ces questions font suite à deux paraboles 9.

La première oppose un esclave (’abdan mamlûkan) sans pouvoir à un autre homme riche (rizqan Hasanan) et dépensier. Ce dernier a reçu ses biens de la part de Dieu. Sont-ils égaux ? Dieu conclut : la plupart ne savent pas répondre :

« Darab Allâhu mathalan ’abdan mamlûkan lâ yaqdiru ’alâ shay-in wa man razaqnâhu minnâ rizqan Hasanan fahûwa yunfiqu minhu sirran wa jahran hal yastawûn al-Hamdu lillâhi bal aktharuhum lâ ya’lamûn. »

Nous sommes prévenus : « la plupart ne savent pas répondre ». Notre première réaction pourrait être fausse ! en effet, l’homme qui dispose des bienfaits de Dieu pourrait bien être un gaspilleur « en secret et en public ». Les dons qu’il a reçus de Dieu et sa supériorité sociale ne prouvent rien quant à son mérite individuel.

La seconde au verset 76 parle d’un handicapé (abkam : muet) qui ne fait pas son travail et qui est totalement à la charge de son maître. Il est opposé à un autre homme qui ordonne la justice et qui est sur le chemin droit. La question est la même : sont-ils égaux ?

« Darab Allâhu mathalan rajulayni aHaduhumâ abkamu lâ yaqdiru ’alâ shay-in wa huwa kallun ’alâ mawla’hu aynamâ yuwajjihhu lâ ya/ti bikhayrin hal yastawî huwa wa man ya' muru bi al-' adli wa huwa ' alâ SiraTin mustaqîm. »

Cette parabole nous met dans une situation connue : les hommes agissent souvent mal, leur handicap est flagrant. Cependant, ils ont reçu de Dieu des messagers pour les guider vers le chemin droit. Leurs actions servent de modèle, ils sont admirés comme les meilleurs.

Dans les deux cas, ces hommes paraissent inégaux mais Dieu Seul hiérarchisera avec certitude leurs mérites lors du Jugement dernier.

IV DIEU SERAIT-IL INJUSTE ?

Cette question semble impertinente mais Dieu sait bien que des hommes se la posent. Dans cette sourate, avant d’expliquer que tout homme est mis à l’épreuve, Il a répondu à cette objection :

Au verset 33, nous lisons :

« Dieu ne les a pas lésés mais ils se faisaient du tort à eux-mêmes. »

« wa mâ Zâlamahum Allahu wa lâkin kânû ânfusahum yaZlimûn »

Il est ici question des anciens qui participaient à la même condition humaine et qui étaient également des hommes libres.

- A la même époque, la sourate intitulée Yûnus (Jonas) répond10 à son tour directement à cette question :

« En vérité, Dieu n’est pas injuste envers les hommes mais ce sont les hommes qui se font du tort à eux-mêmes. »

« InnAllâha lâ yaZlimu n-nâsa shay’an wa lâ kinn an-nâsa ânfusahum yaZlimûn. »

Dans les deux versets précédents, ils sont responsables de leur malheur.

Au verset 55 de la sourate An-NaHl, Dieu constate qu’une fois qu’Il a dissipé leur malheur, les hommes sont ingrats :

« comme pour prouver leur ingratitude vis à vis de ce que Nous leur avons donné. »

« Liyakfurû bi mâ âtaynâhum… »

Dieu leur vient en aide et leur offre Ses bienfaits mais le hommes ont du mal à les reconnaître, ils sont facilement injustes !

Dieu est différent des hommes. Une autre preuve de Sa Justice nous en est donnée dans la sourate Les Troupeaux :

« Dieu n’impose à personne de charge qui excède sa capacité »11

« lâ nukallifu nafsan illâ wus’ahâ »

Il est Miséricordieux.

Nous avons vu que Dieu est inégalable, infini. Nous le savons, Il est de plus le Seul Juste. Lors du Jugement dernier, il jugera les meilleurs et les moins bons. Cela ne contredit en rien qu’il nous commande de faire régner sur la terre la justice et l’égalité12.

V LES CAUSES DE L’INEGALITE

Au v. 92, nous découvrons LA CAUSE DE L’INEGALITE :

« parce qu’il y a des gens (ummah) plus PUISSANTS que d’autres »

« an takûna ummatun hiya arbâ min ummatin… »

La force est en question, elle ne devrait pourtant pas primer le droit. Le Président de la République devrait aussi respecter la loi.

LA RAISON DE L’INEGALITE est donnée dans ce même verset :

« Par cela, Dieu vous met à L’EPREUVE - afin qu’au jour de la Résurrection, Il puisse vous montrer ce sur quoi vous vous opposiez. »

« innamâ yablûkum Allahu bihi wa laybayyinanna lakum yawm al-qiyâmati mâ kuntum fîhi takhtalifûna. »

Le « test » est éprouvant, il permettra cependant de juger des meilleurs, les gens s’opposent en effet librement. Ils en ont le droit et le pouvoir.

Il y a donc des inégalités voulues par Dieu et d’autres qu’Il condamne, certaines contredisent la justice. L’homme se nuit alors à lui-même et il en est responsable.

Au verset 93, Dieu nous prévient :

« Vous serez interrogés sur ce que vous faîtes. »

Au verset 97, Dieu nous parle des récompenses dernières :

« Nous les recompenserons en fonction du meilleur de leurs actions. »

Le dernier verset indique que :

« Dieu est avec ceux qui sont conscients de son existence et qui font le bien. » (traduction Mohammed Asad)

- Dieu connaît le cœur de l’homme souvent squatté par Satan. Au verset 98, Il dit :

« Lorsque tu lis le Coran, demande la protection de Dieu contre le diable banni. »

« Fa’idhâ qara’ta al-qur’âna faista’idh bil-lAllahi mina ash-shaytâni ar-rajîm »

N’avons-nous pas découvert une attaque satanique lorsque nous avons lu au v. 71 : Vont-ils renier Ses bienfaits ? Celui qui en déduit que toute inégalité est supportable (surtout pour le privilégié) serait dans l’erreur s’il oublie que l’égalité reste une valeur à conquérir et que tout privilège nous met à l’épreuve, en d’autres termes, c’est à nous d’en faire bon usage. La politique au service des handicapés pourrait aller dans ce sens. Elle devrait leur permettre de voyager comme les autres, de se rendre à la mosquée ou dans les grandes surfaces, au spectacle y compris comme ceux qui ont reçu le privilège de le faire plus facilement. En un mot, Dieu commande aux hommes de faire régner la justice au moyen des dons qu’il nous a offerts y compris les privilèges que certains ont reçus. Ceci au nom de l’égalité.

VI COMMENT MESURER L’EGALITE ?

Une valeur doit être mesurée. Dieu commande l’égalité (al-qisT, al-’adl). Une nouvelle référence nous le rappelle, précisant les moyens dont l’homme dispose pour la mesurer :

La sourate Hûd au verset 85 dit :

« Ô mon peuple, faîtes équitablement pleine mesure et plein poids, ne dépréciez pas aux gens leurs valeurs et ne semez pas la corruption sur terre. »

« wa yâ qawmi awfû al-mikyala wa al-miyzâna bi al-qisTi wa lâ tabkhasû an-nâsa âshyâahum wa lâ ta’thaw fî al-arDi mufsidîn. »

Le poids et la mesure sont à entendre dans les domaines matériels et moraux. Ce verset ajoute que la valeur des hommes est à apprécier. Elle doit donc être mesurée. Le sermon d’Adieu du Prophète précise que tout homme doit être respecté comme sa vie, ses biens et sa dignité. Cette valeur est la même pour tous les hommes. En d’autres termes, les hommes sont inégaux mais ils méritent un égal respect qui est appréciable.

C’est en réfléchissant sur des inégalités injustes que nous pouvons percevoir l’égalité commandée par Dieu. Il est parfois de notre devoir de rendre l’inégal égal et de mesurer le meilleur et le moins bon. La foi nous fait connaître cette égalité que le Coran nous communique. Elle exprime la justice divine. L’homme doit l’imiter lorsqu’il juge et essaie d’accorder le crime et le châtiment dans la justice pénale, lorsqu’il décide du partage des biens dans la justice distributive et des contrats dans la justice associative. Son moteur étant l’égalité de tous devant la Loi divine. Telle sera la suite de notre démarche.

Notes :

1 16, 75-76 : Al-Nahl  : Les abeilles

2 cf.Dictionnaire Gaffiot latin-français.

3 7,29 : Al-A’râf (Endroit surélevé entre le Paradis et l’Enfer, traduit par les Limbes par Hamidullah et par le Discernement par Asad)

4 16,90 : Al-Nahl  : Les abeilles

5 Le texte du Coran en arabe est édité par l’Ifta d’Arabie Saoudite.

6 in a ainsi son sens négatif : que personne ne peut égaler.

7 J-P Sartre L’existentialisme est un humanisme.

8 Ce hadîth est rapporté par Bukhâri, Muslim, Tirmidhî, Hanbalcf. notes d’Asad dans sa traduction du Coran en anglais (1984).

9 16,75-76 : Al-NaHl (les Abeilles)

10 10,44 : Yûnus (Jonas)

11 6,152 Al-An’âm (les Troupeaux)

12 7,29 : Al-A’râf et 16,90 : Al-Nahl 

Publicité

Auteur : Liliane Bénard

Docteur en arabe et islamologie Université de Strasbourg 2009

commentaires