La recette du poseur de bombes

Le 30 Octobre 1995, François BURGAT avait, dans les colonnes du quotidien Libération , commenté en ces term

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jeudi 11 octobre 2007

Le 30 Octobre 1995, François BURGAT avait, dans les colonnes du quotidien Libération , commenté en ces termes les attentats terroristes qui venaient d’endeuiller Paris. Presque douze années plus tard, alors que l’un des auteurs présumés de ces attentats est jugé par la Cour d’assise spéciale de Paris, l’actualité des questions que cette « recette des poseurs de bombes » pose à l’environnement politique national et international est demeurée intacte.

Il faut traquer impitoyablement les poseurs de bombes. Police et justice l’ont fait avec détermination et on a pu penser un temps, mais à tort, que le réseau responsable de ces crimes avait été démantelé. Pour éviter que l’apparition d’autres réseaux ne rende sans cesse caducs les succès de nos policiers, il est devenu urgent de nous atteler maintenant au démantèlement d’une autre filière, plus redoutable encore : non pas celle qui fabrique les bombes mais celle qui fabrique les poseurs de ces horribles engins de mort. A Paris ou à Alger, cette enquête là ne conduit pas que dans les banlieues.

Comment donc fabrique t-on un poseur de bombes ? Prenez un pays -l’Algérie - auquel nous unissent « des liens historiques et humains importants ». Encouragez bruyamment « la marche vers la démocratie » de « nos-amis-algériens ». Mais lorsque le premier scrutin libre de l’histoire indépendante de ce pays donne une franche victoire à un parti dont le vert vous parait déroger aux trois couleurs de nos intérêts, soutenez sans vergogne le coup d’état militaire qui met un terme à l’expérience. Fermez les yeux sur les milliers d’arrestations. Fermez les oreilles aux cris des milliers de torturés.

Dès que se manifeste en revanche l’inévitable réaction à la campagne d’extermination des militants du parti vainqueur des urnes, et a fortiori dès lors que les méthodes de ces derniers se mettent à emprunter à la barbarie de celles du pouvoir, retrouvez votre vigilance et commencez à dénoncer vigoureusement « la barbarie intégriste ». Accrochez vous désormais à un double credo fort simple : L’« Intégrisme » est soluble dans « la démocratie » et « l’aide économique ». Pour la démocratie, vous soutiendrez donc tout interlocuteur capable de déclarer en souriant devant une caméra de télévision qu’il instaurera la démocratie dès lors qu’il aura débarrassé le pays de tous les islamistes. Pour « l’aide économique » versez sans compter la manne européenne dans les poches des plus corrompus de « nos amis algériens » .

« Nos amis algériens »

Par delà politique et finance, l’essentiel va se jouer sur le terrain médiatique. Les règles du traitement de l’information en provenance d’Algérie sont simples : à la faveur de l’état d’urgence , un arrêté a été imposé par la junte militaire à la presse algérienne, lui interdisant sous peine de lourdes sanctions « la diffusion de toute information à caractère sécuritaire non inscrite dans le cadre d’un communiqué officiel ou d’un point de presse ». Considérez que ce décret s’applique en France, tout spécialement aux journaux télévisés et aux radios nationales de grande audience.

L’objectif est en fait assez simple : il s’agit de cantonner la représentation des modes d’actions du camp islamiste à la seule violence aveugle contre des civils innocents et sympathiques, que l’on prendra soin de désigner pour ce faire par leur appartenance professionnelle ou familiale. Gardez en revanche présents à l’esprit les particularités physiologiques des « islamistes armés » que les forces de sécurité « abattent » par centaines. Sachez d’abord que leurs portraits s’accommodent mieux du noir et blanc que de la couleur. Sachez aussi qu’ils naissent par parthénogenèse ou scissiparité et qu’ils n’ont donc de ce fait ni mère ni père ni enfants pour les pleurer.

Les « islamistes armés » n’ont pas davantage de profession, surtout pas « intellectuelle ». Le directeur de l’institut de mathématique de l’Université d’Alger est il malencontreusement laissé en vie - et donc à même de témoigner - après avoir été torturé bestialement pendant plusieurs semaines par les forces de sécurité ? A son témoignage, ou aux centaines d’autres de ce calibre, préférez le sujet tout monté que vous offre généreusement la chaîne nationale algérienne, haut en couleurs et en émotion, sur les intrépides baigneuses du Club des Pins « résistant à la montée de l’intégrisme ».

Viendriez vous à disposer de témoignages de policiers attestant l’étendue de la manipulation de la violence, la pratique de l’assassinat par le régime de ses propres policiers, la constitution de bandes criminelles financées par le pouvoir, proscrivez la diffusion de telles incongruités médiatiques. Si le camp des vainqueurs du scrutin parvient à contourner vos défenses audio-visuelles en faisant par exemple éditer un ouvrage reproduisant le témoignage de plusieurs centaines de victimes de la torture d’Etat, faites en interdire la diffusion (1) en soulignant qu’il constitue « une incitation à la haine ».

Parallèlement, repérez en Algérie ou simplement dans le tissu de l’immigration algérienne récente ou ancienne la minorité la plus extrémiste et la plus opposée à toute forme de communication et de dialogue avec le camp des vainqueurs du scrutin. Baptisez la « société civile » et accordez lui table ouverte dans vos émissions politiques mais plus encore culturelles, littéraires, sportives etc de sorte que sa représentativité soit à peu près inversement proportionnelle à celle qui est la sienne dans sa société d’origine et aussi peu respectueuse que possible de la diversité d’opinion de la communauté immigrée.

Tenez éloigné tout représentant ou avocat du camp islamiste susceptible de générer dans l’opinion autre chose qu’un violent sentiment de répulsion ou plus largement tout individu sympathique, surtout s’il est de sexe féminin, hostile à la politique d’éradication physique du parti des vainqueurs du scrutin. Soyez vigilants : un champion du monde du 1500 mètres peut cacher un sympathisant du FIS. Un militant du FIS peut cacher un professeur de musique, un sorbonnard ou un amoureux de La Fontaine. Veillez au respect de quelques conventions terminologiques essentielles : un journaliste de la minorité éradicatrice s’appelle « un journaliste courageux ». L’expression « journaliste islamiste » ou « presse islamiste » n’a par contre pas de raison d’être non point parce que cette presse a été intégralement interdite en août 1992 mais parce que les islamistes sont « contre les journalistes » et même « contre la culture ».

Soyez enfin prêts à réagir à toute initiative intempestive de « nos-amis-algériens », dont chacun sait que la maturité politique laisse quelque peu à désirer. Les principaux partis de l’opposition parviennent-ils donc, au prix de courageuses concessions réciproques, à s’entendre sur les termes de leur cohabitation future pour restaurer la paix civile dans leur pays ? Concédez quelques couacs approbateurs de votre ministre des Affaires étrangères- (qu’il s’empressera d’oublier dès qu’il sera premier ministre) - puis, plus sérieusement, faites moquer par votre homme fort du moment les signataires du traité en question en les accusant d’angélisme et de naïveté, eux et le petit nombre de vos compatriotes qui auraient le mauvais goût de vouloir les approuver.

Les possibilités de remboursement du régime viennent elles à souffrir de l’ampleur des dépenses liées à la répression ? N’hésitez pas : rééchelonnez généreusement sa dette. Vous ferez payer ainsi à la génération suivante... la facture des moyens que vous donnez à la présente pour la réprimer (en rémunérant grassement par exemple des milices municipales) et se maintenir ainsi au pouvoir par la violence !

Mohamed et Charles

Continuez donc à vendre des hélicoptères et autres fourgons aux forces de l’ordre de « nos-amis-algériens ». Vous en fait-on-la remarque : faites observer en conservant votre sérieux qu’il ne s’agit là que d’hélicoptères civils. Expédiez par contre au Burkina-Fasso tous ceux qui seraient tentés d’ envoyer dans la même direction, mais aux vainqueurs du scrutin cette fois, ne fut-ce que des médicaments ou qui auraient seulement le double tord de s’appeler Mohamed et de faire de la situation algérienne une lecture un tant soit peu différente de celle de Charles.

Pour plus de sûreté, repérez parmi ceux qui s’appellent Mohamed quelques adeptes de la pensée de Charles et faites en les uniques « représentants » reconnus de tous ceux qui s’appellent Mohamed. Veillez à ce qu’aucune des détresses, désarrois et autre écoeurements que génère votre aveuglement politique ne puisse jamais s’exprimer ailleurs qu’au fond des caves de vos banlieues, à l’abri vigilant de tout objectif et de tout micro susceptibles de les répercuter. Voilà : le dispositif est en place .

Les résultats se font-ils attendre ? N’ayez crainte ! Pour tous ceux - ils sont nombreux autour de la Méditerranée- qui redoutent davantage les millions de bulletins de vote de la composante modérée de leur opposition (qui démontreraient l’étendue de leur discrédit) que les bombes et les assassinats de sa périphérie extrémiste (dont ils ont tant besoin pour capitaliser le soutien de l’Occident), il existe de multiples manières d’accélérer le cours des choses.

(1) Livre blanc sur la répression en Algérie, Hoggar, Plan les Ouates ,Suisse, 1995

(2) L’Islamisme en face , La Découverte, 1995,L’Islamisme au Maghreb, Payot, 1995 (Petite Bibliothèque de Poche)

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Auteur : François Burgat

Politologue.

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