La preuve par Mouloud : « Sois Beur et tais-toi ! »

Ceux qui ne croient pas au « miracle républicain » en sont pour leurs frais. Au premier tour des électio

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jeudi 1 avril 2004

Ceux qui ne croient pas au « miracle républicain » en sont pour leurs frais. Au premier tour des élections régionales, Mouloud Aounit, secrétaire général du MRAP et tête de liste « Gauche populaire et citoyenne » (PCF et société civile) en Seine-Saint-Denis a réussi à rassembler 14,3 % des suffrages (50 000 voix) dans le département, faisant le meilleur score du Parti à l’échelon national et se payant même le luxe de devancer le candidat de l’UDF, « ô combien médiatique », André Santini (11,6 %). Pourtant, au-delà des apparences du « miracle électoral », c’est bien le travail de terrain qui a payé. Rompant avec la logique du « Beur exotique » et de l’ « Arabe de service », héritée de l’indigénat, le succès de la liste conduite par Mouloud Aounit repose sur une véritable campagne de proximité auprès des électeurs de toutes origines sociales et culturelles. Car, précisément, Mouloud Aounit, refuse de s’enfermer dans une logique néo-coloniale de type « les Arabes parlent aux Arabes », préférant développer un message citoyen et social, loin de toute tentative d’instrumentalisation communautaire. On connaît, par ailleurs, les positions courageuses que M. Aounit a exprimé, ces derniers temps, sur des questions aussi diverses que la dénonciation de l’islamophobie ambiante, la critique de l’exclusion des jeunes filles voilées des établissements scolaires publics et la remise en cause des dérives sécuritaires à l’encontre des jeunes des cités. Et c’est probablement, cette démarche résolument universaliste et non clientéliste qui a mobilisé de nombreux électeurs de Seine-Saint-Denis en « rupture » avec le système politique traditionnel. Dans plusieurs communes populaires, caractérisées habituellement par une très forte abstention électorale, la liste de Mouloud Aounit a, en effet, crevé les plafonds : 24,7 % à Bagnolet, 28,8 % au Blanc-Mesnil, 34,3 % à Stains...., des scores rêvés que le PCF n’avait plus obtenu depuis très longtemps, pouvant faire croire à certains que les banlieues parisiennes sont redevenues « les banlieues rouges » d’antan. Des anciens OS des usines Renault aux diplômés victimes de discrimination à l’emploi, en passant par les cadres associatifs et les jeunes frappés par l’exclusion sociale, Mouloud Aounit a suscité un véritable phénomène d’identification positive : de nombreux électeurs fâchés depuis de longues années avec la « politique des partis » se sont reconnus en lui, créant ainsi une occasion unique pour la gauche d’Ile-de-France de se réconcilier définitivement avec les cités populaires.

Mais c’est bien là que réside le problème majeur : une certaine gauche socialiste, nostalgique de la gestion coloniale, héritière du « national-molletisme » (l’affaire de Suez en 1956, la défense de l’Algérie française...), semble davantage soucieuse de « mater » les cités peuplées de « sauvageons » que de se réconcilier avec elles. Il est vrai, qu’un Malek Boutih (ancien président de SOS-Racisme) ou qu’une Fadela Amara (présidente de « Ni putes, ni soumises »), tenant le discours que veulent entendre leurs « maîtres politiques » apparaissent plus rassurants pour les états-majors partisans qu’un Mouloud Aounit, connu pour son franc-parler et sa critique du « politiquement correct ». Résultat des courses électorales : sous la pression de certains potentats du Parti socialiste, nostalgiques de l’indigénocratie, Mouloud Aounit a du renoncer à la tête de liste au deuxième tour des élections et, malgré son score exceptionnel, ne se verra probablement attribuer aucune responsabilité de poids au sein du Conseil régional.

L’Arabe a voulu s’émanciper sans la caution d’un « parrain républicain » : il a été puni !

Cédant aux exigences particularistes de certains « groupes » et « leaders » de son parti (le PS), Jean-Paul Huchon, président sortant du Conseil régional d’Ile-de-France, a clairement signifié à Mouloud Aounit, qu’en raison de ses positions trop dérangeantes (islamophobie, Palestine et foulard islamique), il ne se verrait confier aucune responsabilité dans la future assemblée régionale. A ce niveau, l’on peut légitimement se demander : qui dans notre « belle République laïque » fait du communautarisme ?

La morale de cette histoire électorale : « Quand on est un Arabe et que l’on veut faire de la politique en France, l’on doit se comporter comme une créature exotique ou fermer sa gueule !  »

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Auteur : Vincent Geisser

Sociologue et politologue, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari)

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