La première et la dernière des libertés

De toutes les indignations, celles qui concernent la liberté d’expression sont souvent celles dont le carac

mercredi 3 mars 2004

De toutes les indignations, celles qui concernent la liberté d’expression sont souvent celles dont le caractère sélectif est le plus évident. Des humoristes imitent l’accent « noir » ou « arabe » ; Mme Fallaci, dont les livres se vendent comme des petits pains, écrit que les musulmans se multiplient « comme des rats ». Dieudonné lui-même peut, sans que cela ne soulève de protestations, comparer la religion avec le fait de « péter dans son bain » (voulant dire par là que c’est une affaire privée). Perle et Frum, des néo-conservateurs américains dont l’influence dans le monde réel est considérable, peuvent appeler les États-Unis à attaquer la Syrie, l’Iran, la Libye et la Corée du Nord. Notre culture a été façonnée par des apologies de l’esclavage, comme « Autant en emporte le vent », ou du colonialisme, comme le musée d’Afrique Centrale à Tervuren. Que fait la censure devant ce déluge d’insultes racistes, d’incitations au meurtre et d’apologie des massacres ? Rien et c’est très bien ainsi. La parole n’est pas l’action, et elle doit être protégée. Mais alors, pourquoi annuler les spectacles de Dieudonné ?

Bien sûr, tout le monde ne passe pas à l’Olympia, et l’annulation de spectacles ne revient pas à mettre les gens en prison. Mais la justification donnée est scandaleuse : ce sont les directeurs de salles qui doivent en assurer la sécurité, sinon le spectacle est annulé pour risque de troubles à l’ordre public. Donc, n’importe quel groupe de voyous bien organisés qui n’aime pas les Juifs, les homosexuels ou les Arabes peut de facto interdire les spectacles qui lui déplaisent. Dans un monde où le rôle de l’Etat se réduit de plus en plus à assurer le bon fonctionnement du commerce, il est assez comique de voir que la seule activité « commerciale » que l’on est soi-disant incapable de protéger sont les spectacles. Donc, l’annulation des spectacles de Dieudonné est bien une forme de censure, particulièrement insidieuse.

On pourrait s’arrêter là, qui est le fond de l’affaire. Mais on peut aussi faire quelques remarques sur les propos incriminés de Dieudonné. Puisque Bush est incapable de voir un lien entre dans la politique des États-Unis et le 11 septembre (« nous sommes tellement bons ») et qu’il considère Sharon comme un homme de paix, pourquoi un humoriste ne pourrait-il pas ironiser sur « l’axe du bien américano-sioniste » ? Reste la comparaison entre Israël et nazisme. Personnellement, je ne la ferais jamais, mais pas seulement parce qu’elle est choquante. Elle contribue à une déformation constante de la vision que nous avons de l’histoire. Israël est en réalité un chapitre tardif, d’ailleurs pas plus brutal que bien d’autres, de l’histoire du colonialisme et de l’impérialisme occidental (dont le centre s’est déplacé de l’Europe aux États-Unis après 1945). Cet impérialisme s’est étendu à presque toute la planète, a déporté des populations entières, annihilé des cultures, utilisé l’esclavage ou le travail forcé et s’est justifié au moyen d’une forme particulièrement fanatique de racisme. Pour comprendre le monde contemporain, qu’il s’agisse de la dette du Tiers Monde, de la politique du FMI, des migrations, du racisme, des problèmes écologiques, ou ce qui se passe en Palestine, en Haïti, ou en Irak, il est bon de partir d’une vision globale de l’histoire, dans laquelle ce système d’oppression joue un rôle fondamental. On peut peut-être voir le nazisme comme une sorte de paroxysme du bellicisme et du racisme occidental, mais celui-ci ne peut pas être réduit à celui-là.

Malheureusement, la vision du monde véhiculée par les médias et l’enseignement fait exactement l’inverse : elle met au centre des choses le nazisme et le communisme en les présentant les opposés absolus de nos sociétés (ce qui, dans le cas du nazisme, nécessite une considérable réécriture de l’histoire), de façon à mieux légitimer celles-ci et à détourner l’attention des formes contemporaines d’exploitation, surtout lorsqu’elles contribuent à notre prospérité. De plus, le système de propagande occidental assimile tous ses adversaires à Hitler : qui était le « Hitler sur le Nil » en 1956 ? Nasser, parce qu’il avait nationalisé le canal de Suez. Après lui, vinrent le FLN, Milosevic, les Talibans, Saddam Hussein et d’autres. Tous furent des « nouveaux Hitler ». Le Pen a été constamment comparé à Hitler lors de la dernière élection présidentielle en France, sans que cela ne provoque de fortes protestations contre la banalisation du nazisme que cette comparaison impliquait. Comment s’étonner alors si des gens qui se sentent solidaires des Palestiniens ou des Irakiens adoptent l’arc réflexe de la pensée occidentale, c’est-à-dire l’équation X=Hitler, mais en mettant Bush ou Sharon, Israël ou les États-Unis à la place de X ? C’est déplacé, et c’est aussi une sérieuse erreur politique ; néanmoins, c’est essentiellement le reflet, maladroitement inversé, du discours dominant.

Pour ce qui est du nécessaire combat contre l’antisémitisme, il n’est pas du tout évident que l’annulation quasi systématique des spectacles d’un comédien qui n’a jamais eu sa langue en poche lorsqu’il abordait d’autres sujets qu’Israël, va contribuer à faire changer d’avis ceux qui croient à l’existence d’un lobby juif contrôlant les médias et l’industrie du spectacle. La relative passivité des artistes, collègues de Dieudonné, et si prompts à se mobiliser, au moins symboliquement, pour des causes comme les sans-papiers ou le respect des droits de l’homme dans des pays lointains, ne contribuera sans doute pas non plus à ce changement d’opinion. Mais peut-être que, dans le « combat » contre l’antisémitisme, la posture morale et l’intimidation comptent plus que l’efficacité.

Nous vivons une époque formidable. Le communisme a disparu, le mouvement ouvrier aussi, au moins en tant que porteur d’une alternative politique. Le droit international, ce chiffon de papier que le Tiers-Monde a cru pouvoir brandir contre l’ingérence occidentale, n’existe plus. Les richesses sont de plus en plus concentrées entre quelques mains. Les armes de destruction massive aussi. Les États-Unis déploient leurs troupes dans plus d’une centaine de pays. Aucun gouvernement, à supposer qu’il le veuille (ce qui supposerait des changements idéologiques considérables dans le personnel politique), ne peut changer quoi que ce soit à cette situation. En effet, ils se sont, petit à petit, dépossédés de tous les moyens de contrôle économique de façon à se prémunir contre les risques de réforme sociale que peut entraîner la pression démocratique. Le 11 septembre, et surtout les réactions très différentes qu’il a provoquées dans les populations au « Nord » et au « Sud » de la planète, a été l’expression d’une révolte impuissante contre l’inégalité et l’injustice du monde. La réaction des élites occidentales, prévisible, a été de polariser un peu plus la situation. Par exemple, en légitimant les invasions militaires là-bas, tout en fermant les frontières aux réfugiés ici. Accentuation de la fracture sociale, concentration du pouvoir économique et médiatique, continuation des privatisations, lois répressives, militarisation, islamophobie, bref, la solution de tous les problèmes semble passer par leur aggravation. C’est peut-être le bon moment pour s’attaquer aussi à la liberté d’expression, ce dernier vestige d’une époque révolue.

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