La polygamie dans le salon

C’est en ayant de tels idéaux toujours peu ou prou à l’esprit, que j’ai ouvert « Le Monde » daté

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lundi 21 novembre 2005

La polygamie dans le salon

 

Dans Trois institutions littéraires[1] Marc Fumaroli examine en premier lieu la place et la fonction de la « Coupole » - entendez de l’Académie - dans la société française au cours de l’histoire. La langue dont elle a le dépôt, a « ... vocation à servir de lien social à tous les groupes qui composent, et qui doivent cesser d’émietter le royaume »[2] ; cette mission assurée, il en constate les effets, acquis dès le XVII° siècle : « Désormais une langue vivante se sait capable de transformer sa propre actualité en immortalité glorieuse, sans recourir à la médiation d’une langue morte et de ses modèles littéraires et moraux. »[3], pour conclure ce chapitre par ces mots auxquels je souscris pleinement : « ... la justification la plus haute de la littérature est dans cette fonction d’échangeur qui permet à toutes les spécialités d’accéder à l’éloquence, de s’élever depuis leurs laboratoires jusqu’au forum des esprits. »[4]

C’est en ayant de tels idéaux toujours peu ou prou à l’esprit, que j’ai ouvert « Le Monde » daté du jeudi 17 novembre 2005, dans lequel, en page 3, sont rapportés les propos qu’Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, aurait tenus sur la chaîne NTV : « Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont-ils dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent-ils pas acheter un appartement ? C’est clair : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. » Elle aurait ajouté, dans « Les Dernières Nouvelles de Moscou » : « Vous allez en prison si vous dites qu’il y a cinq juifs ou dix Noirs à la télévision. Les gens ne peuvent pas exprimer leur opinion sur les groupes ethniques, sur la seconde guerre mondiale et sur beaucoup d’autres choses. »

Ces propos méritent une attention particulière compte tenu de la personnalité de leur auteur. Spécialiste de l’U.R.S.S. puis de la Russie, Hélène Carrère d’Encausse s’est fait connaître du grand public par son ouvrage L’empire éclaté - La révolte des nations en URSS[5] dans lequel elle annonçait l’éclatement futur de l’Union soviétique, ce qui lui vaut aujourd’hui sa réputation d’oracle.

Il semble que l’on ait oublié les raisons que donnait Mme Carrère d’Encausse à cet éclatement : l’affirmation de l’identité musulmane, selon elle était l’un des éléments déterminants qui empêcheraient les Soviétiques de résoudre l’équation nationale qui se posait à eux. 

En quels termes était posée la « question musulmane » - comme l’on parlait autrefois de la « question juive » ? H. Carrère d’Encausse analysait tout d’abord les crises avec des Républiques de population sociologiquement chrétienne : ainsi, les crises avec la Géorgie, l’Ukraine... n’affectaient pas en réalité l’ensemble du système ; opposant les « données visibles » à celles qui l’étaient apparemment moins, « ... il est clair qu’une partie importante de la société non russe en est [des crises] préservée. C’est le cas, semble-t-il, de la société musulmane, nombreuse et dynamique. Est-elle l’élément stabilisant du système qui compenserait les crises constatées ici ? Ou bien cette stabilité recouvre-t-elle une crise latente d’une autre dimension, plus redoutable encore à la cohésion de l’ensemble ? »[6]

L’auteur va donc s’attacher à nous dévoiler cette inquiétante réalité. Dans le chapitre suivant, intitulé « Religion et sentiment national », les musulmans vont être présentés comme un bloc compact face à la dispersion des Eglises chrétiennes : « ... les musulmans de l’U.R.S.S. n’indiquent jamais s’ils sont sunnites ou chiites, ils sont, ils s’affirment, musulmans. Le sens de la réponse saute aux yeux. L’islam, en U.R.S.S. n’est pas un agrégat de religions différentes, c’est avant tout une communauté, l’Umma. Orthodoxes ou hétérodoxes, tous les musulmans qui se disent tels sont membres de la communauté des croyants. Ce sens du commun, cette intégration dans l’Umma s’opposent fondamentalement à la dispersion des Eglises chrétiennes et aux rapports plus personnels du chrétien avec son Eglise, tout au moins en U.R.S.S. »[7]

Cette présentation de l’Autre comme un bloc compact, soudé, déjà menaçant, face à des Eglises dispersées et donc faibles relève plus de la technique de la propagande que de l’étude scientifique : aucun orientaliste sérieux ne pourrait souscrire à cette présentation d’une communauté musulmane sans faille, n’en déplaise même aux musulmans.

Après le couplet obligé sur l’impossibilité pour l’islam de distinguer le temporel du spirituel « par définition »[8], tous les faits « suggèrent que l’islam en U.R.S.S. renaît. »[9] et cette renaissance « est assistée, orientée par la hiérarchie musulmane. »[10]  Un spectre se dresse ainsi pour hanter le futur de l’Union soviétique : « l’émergence, au-dessus des sentiments nationaux, d’une conscience collective musulmane [...] probablement irréversible. »[11] et alors que celle-ci peut négliger le nationalisme de la catholique Lituanie, elle doit « compter avec ses musulmans, [de] les ménager et éventuellement [de] les utiliser. »[12]

La démographie est ensuite appelée au secours afin de décrire un peu mieux la dangerosité de ce groupe compact qu’il faut ménager : si « les mariages mixtes entre non-musulmans ouvrent la voie à des changements dans la conscience nationale ; [mais] s’agissant de musulmans, les mariages mixtes n’entraînent apparemment aucune ouverture sur le monde extérieur à l’islam. »[13] Il est à se demander si un groupe humain échappant aux lois de la démographie est toujours humain...

Les errements se poursuivent plus loin avec des propos invraisemblables sur les confréries, qui ne font que révéler en réalité la méconnaissance qu’a l’auteur de ces mouvements : ... plus de la moitié des croyants du Caucase du Nord sont membres d’une confrérie sufie. Etant donné que plus de la moitié des habitants de la région se disent croyant, et qu’il y a là plus de deux millions de personnes, on peut en déduire qu’au minimum un demi-million de musulmans du Caucase sont membres des Tariquats. On voit alors la gravité de ce fait.[14] Les Tariquats sont des sociétés secrètes initiatiques, extraordinairement disciplinées et hiérarchisées. »[15] Quand on sait en quoi consiste précisément l’activité des confréries, leurs pratiques spirituelles et quand on les voit, précisément dans le Caucase, s’opposer aux mouvements wahhabites, on ne peut que rester confondu devant de telles sottises affirmées avec autant d’aplomb.

Hélène Carrère d’Encausse a montré qu’elle était en réalité la mademoiselle Lenormand[16] de la science politique. C’est peut-être ce qui lui vaut aujourd’hui cette flatteuse réputation d’oracle de salon.

Il m’a paru nécessaire de rappeler ces propos d’hier, afin d’éclairer ceux qui sont tenus aujourd’hui.

Certes, ne chargeons pas Mme Carrère d’Encausse de péchés qu’elle ne porte pas : elle ne dit que : « beaucoup de ces Africains, je vous le dis... » et non pas : « en vérité je vous le dis... » ce qui montre les limites à l’auto proclamation prophétique...

Cependant le dossier me semble assez lourd, car en près de trente ans rien n’a changé : ce sont toujours les populations « exotiques » de la périphérie qui menacent le centre civilisé, par leurs pratiques matrimoniales et démographiques aberrantes ; si Marie Antoinette n’a jamais déclaré « s’ils n’ont pas de pain qu’ils mangent de la brioche ! » plus « Marie-Chantal » que Reine de France, Hélène Carrère d’Encausse elle, affirme sans broncher : « pourquoi leurs parents ne peuvent-ils pas acheter un appartement ? » Vous n’avez pas mangé depuis trois jours mon ami ? Mais forcez-vous ! Ah ! ces pauvres gens : il faut tout leur dire !

C’est ridicule mais ce n’est que cela.

Mettre en cause la polygamie des Africains me paraît plus sérieux. De quelles statistiques dispose-t-on à ce propos ? A-t-on arrêté, dans la rue, des enfants « Africains » et a-t-on constaté qu’ils étaient issus de familles polygames ? Quels sont les faits précis qui permettent de telles affirmations ? Soit il y en a, alors qu’on nous les donne, soit il n’y en a pas et ces propos sont alors au moins injurieux, sinon ouvertement xénophobes.

Peut-être

 

  •  j’espère me tromper - permettent-ils mieux d’éclairer l’interview donnée aux Dernières Nouvelles de Moscou.

    Que signifie de dire : « Les gens ne peuvent pas exprimer leur opinion sur les groupes ethniques, sur la seconde guerre mondiale et sur beaucoup d’autres choses. » ?  Quelle est cette « opinion » que l’on ne saurait dire ? Sur quels groupes ethniques ? Sur ceux qui ont été... « maltraités » au cours de la Seconde Guerre Mondiale ? Sur les Noirs ? Les Arabes ? L’ambigüité caractéristique du discours de l’extrême droite se répandrait-elle ainsi insidieusement dans le discours que je ne peux imaginer autrement qu’académique étant celui de la Secrétaire Perpétuelle de la première de nos Académies ? Devrions nous prendre exemple sur la Russie, où la parole, si l’on en croit des articles récurrents parus dans « Le Monde » à ce sujet, s’est particulièrement « libérée » ces dernières années à l’égard des « noirs » - c’est à dire des Tchétchènes, puisque c’est comme cela qu’on les appelle ?

    Quelle est la fonction de ce discours ? Rassurer la classe politique en lui donnant une garantie « savante » ? Je ne crois pas que la classe politique ait besoin de telles justifications... S’élever jusqu’au forum des esprits selon la formule de Marc Fumaroli ? Mais l’a-t-on jamais fait en stigmatisant tout ou partie d’une population ? « On ne peut exprimer son opinion... » mais toute opinion est-elle exprimable ? Les règles de la bienséance ne seraient donc pas connues de Mme Carrère dite d’Encausse ? Considère-t-elle que la diplomatie de l’esprit - pour citer toujours Marc Fumaroli, ne peut s’appliquer à l’égard de « ces gens là » comme je les ais entendus nommer : « Mais Jean-Michel, qu’est-ce qui vous intéresse chez ces gens là ? » est en effet une question que l’on m’a souvent posée. Il a même été avancé une explication : je m’intéresse à « eux » parce que je ne les connais pas ! Si je « vivais avec eux » je saurais de quoi il en retourne... Passionnante sociologie de salon !

    S’il faut libérer la parole - et je ne crois pas qu’il faille tout dire : les règles de la courtoisie la plus européenne comme de l’adab le plus purement musulman se rejoignent d’ailleurs sur ce point, s’il le faut, disons cependant que la violence symbolique récurrente des propos qui sont tenus sur les populations d’origine étrangère ou minoritaires prend une ampleur inquiétante ; disons que ces mêmes personnes qui appellent au respect des principes républicains les oublient souvent au moment même où elles en exigent le respect dès qu’il s’agit de parler de/avec nos anciens « indigènes ». Comment s’étonner ensuite des frustrations que cette attitude répétée au quotidien, peut engendrer ? 

    Et qui, finalement, donne des leçons ?

    S’il faut tout dire, il faut dire également cela : Hélène Carrère est dite d’Encausse. Je renvoie pour cela les lecteurs sceptiques à sa candidature lors de précédentes élections européennes, au cours desquelles elle était candidate sur une liste : qu’ils vérifient la rédaction de son nom pour voir que je n’ai rien inventé. S’il faut parler vrai, commençons donc à le faire sans bricoler notre identité.

    S’ill faut tout dire, il faut dire aussi que l’une des caractéristiques du discours d’extrême droite est de procéder, à partir de fausses évidences, à des glissements de sens, dans la plus grande ambiguïté. En ce sens l’appel à appeler à libérer la parole « sur la seconde guerre mondiale et sur beaucoup d’autres choses » est inquiétant précisément dans son ambiguïté. Cette contagion d’un discours de plus en plus dur à l’égard des minoritaires devrait nous interroger de façon puissante et urgente.

    Mystification sur le nom, mystification sur les concepts, présentation de faits mystifiants, posons-nous la question : Mme Carrère aurait-elle choisi ce nom « d’Encausse » en référence au Dr Gérard Encausse, plus connu sous le nom de Dr Papus ?

    Né en 1860, ce célèbre occultiste, fondateur, entre autres, de « l’Ordre kabbalistique de la Rose Croix », participa vers 1891 à la « Librairie du Merveilleux » dans laquelle les propos de Mme Carrère mériteraient apparemment de figurer en bonne place ; il prophétisa lui aussi sur la Russie, écrivit de gros ouvrages, comme un « traité de science occulte et de magie pratique », sans doute très utile, avant de mourir épuisé par la phtisie en 1916.

    J’ignore si c’est le cas...

    Je ne vois qu’une seule chose : la possibilité pour Mme Carrère d’Encausse d’entrer effectivement dans l’immortalité que lui promet son fauteuil. Comment ? En montrant qu’elle a compris à quel point sont indignes les propos qu’elle a tenus et qu’elle ne saurait désormais remplir convenablement les fonctions de secrétaire perpétuelle de l’Académie gardienne de la langue qui est précisément ce que nous avons en commun et qui doit permettre de renouer un lien social qui s’effiloche : c’est seulement en quittant son fauteuil qu’elle le méritera.

    Démissionnez donc, Madame !



    [1] Ed. Gallimard, coll. Folio histoire, 1994, 365 pp.

    [2] idem, p. 37.

    [3] id. p. 51.

    [4] id. p. 108.

    [5] Ed. Flammarion, 1978, 314 pp.

    [6] Idem, p. 224.

    [7] Id. p. 235.

    [8] Id. p. 236.

    [9] Id. p. 237.

    [10] Id.

    [11] Id. p. 244.

    [12] Id. p. 254.

    [13] Id. p. 259.

    [14] C’est moi qui souligne.

    [15] P ; 267.

    [16] Célèbre « voyante » sous le Premier Empire.

     

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    Auteur : Jean-Michel Cros

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