Samedi 26 mai 2012
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La mystique musulmane d’après l’œuvre de Muhammad Hamidullah (1/2)

Tous ceux qui l’approchèrent furent marqués par l’étendue de son savoir et la grande humilité dont il faisait preuve. Il laisse un œuvre considérable – plus de deux cent cinquante ouvrages – ayant abordé la plupart des domaines de l’Islam en tant que religion et civilisation. Son effacement naturel le rendait très discret et l’on sait peu de choses sur sa vie spirituelle et son orientation intérieure. Par certains traits de caractère, M. Hamidullah semble proche des mystiques de l’Islam qui, pour réaliser la proximité avec Dieu, n’hésitent pas à renoncer aux plaisirs et aux gloires éphémères du monde.

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Le grand érudit que fut Muhammad Hamidullah est né le 19 février 1908 à Hayderabad dans
l’Inde actuelle. Il choisit de s’installer en France en 1948 suite aux troubles
politiques qui aboutirent à l’annexion du sultanat de Hayderabad par l’Inde.
C’est ainsi qu’il vécut à Paris une cinquantaine d’années, prenant part à de
nombreux travaux qui enrichirent considérablement les lecteurs francophones,
notamment par ses travaux sur la vie du Prophète d’une part name="_ftnref1" title=""> >[1] > et la transmission du Hadith d’autre part > >[2].

Tous ceux qui
l’approchèrent furent marqués par l’étendue de son savoir et la grande humilité
dont il faisait preuve. Il laisse un œuvre considérable – plus de deux cent
cinquante ouvrages – ayant abordé la plupart des domaines de l’Islam en tant
que religion et civilisation. Son effacement naturel le rendait très discret et
l’on sait peu de choses sur sa vie spirituelle et son orientation intérieure.

Par certains
traits de caractère, M. Hamidullah semble proche des mystiques de l’Islam qui,
pour réaliser la proximité avec Dieu, n’hésitent pas à renoncer aux plaisirs et
aux gloires éphémères du monde :

« Érudit comme il y en a
peu, il n’en était pas moins un homme humble qui n’aimait pas l’apparat et
fuyait la célébrité et ses artifices. En 1985, il fut choisi pour recevoir le
Hilal-e-Imtiaz,
la plus haute distinction civile décernée par le Pakistan ainsi qu’une
substantielle somme d’argent. Fuyant les feux médiatiques, il déclina la
distinction et reversa la somme d’argent au profit de l’Académie de Recherche
Islamique à Islamabad.

En 1994, c’est le prix du Roi
Faysal d’Arabie Saoudite qu’il déclina poliment préférant la rétribution divine
à la reconnaissance des hommes.

Célibataire, il mangeait,
s’habillait et vivait simplement, et s’occupait lui-même de ses affaires, du
ménage, et ce jusqu’aux derniers instants de sa vie, sans demander
d’aide à quiconque, tout comme il était entièrement au service d’autrui par
tout ce qui était en son pouvoir. »
title=""> style=';'>[3]

M. Hamidullah
a beaucoup œuvré pour mieux faire connaître l’Islam en Occident et aux
Musulmans eux-mêmes. Pourtant, l’homme et son œuvre restent relativement peu
connus du grand public, musulman ou non. Ainsi, peu de gens, même parmi ceux
qui se réclament parfois de son œuvre, connaissent l’intérêt que portait
Hamidullah à la mystique.

Afin de mettre en lumière
certains aspects intérieurs et spirituels de l’Islam, nous nous proposons, dans
cet article, d’exposer les enseignements de M. Hamidullah relatifs à la
mystique musulmane.

Voulant permettre une
meilleure connaissance de la réalité de l’Islam, M. Hamidullah écrivit en
français un ouvrage dans un style simple et direct qu’il intitula Initiation
à l’islam
> style=';'>[4]. C’est
cet ouvrage qui nous servira de fil directeur et nous en citerons de larges
extraits.

Il importe en premier
lieu de prendre conscience que l’enseignement du Prophète englobait tous les
aspects de la vie, depuis l’organisation matérielle de la communauté jusqu’aux
plus hauts degrés de la vie spirituelle. Hamidullah distingue trois grands
domaines où s’exerçait l’autorité du Prophète : le profane, le cultuel et
le spirituel. En d’autres termes, la politique, la Loi religieuse et la mystique :

« Les
musulmans distinguent entre trois aspects de la vie humaine : profane,
cultuel et spirituel. Muhammad réunissait entre ses mains les pouvoirs qui y
correspondent. Après sa mort, les grands de l’époque unifièrent les deux
premiers pouvoirs : profane et cultuel, et les confièrent à un chef élu,
le calife ; ils séparèrent le domaine spirituel, et le confièrent à la
multiplicité simultanée des successeurs du Prophète, pour diriger les fidèles.
C’est ainsi qu’il en sera dorénavant dans les pays musulmans.

C’est Abu Bakr qui fut le
premier successeur du Prophète dans le double domaine politico-cultuel, et l’on
ne voulut admettre aucun associé à ce pouvoir. Quant aux affaires spirituelles,
on reconnaît Abu Bakr, ‘Ali, Abu Dharr, Abu Hourayra, et d’autres encore, comme
les successeurs immédiats du Prophète, ainsi qu’en témoignent les chaînes de
guides des différentes confréries des sûfîs, dont certaines continuent jusqu’à
nos jours : les Naqchbandiyâh par exemple, qui exercent leur autorité par
l’intermédiaire d’Abu Bakr ou les Qâdiriyah et les Suhrawardiyah, par
l’intermédiaire de ‘Ali.

Il a également été admis
qu’on prêta serment d’allégeance silmutanément à deux guides (ou
« califes » spirituels), appartenant à différentes confréries :
un musulman peut être à la fois Naqchbandite ou Qâdirite, prêtant serment, pour
ainsi dire simultanément à Abu Bakr et à ‘Ali, comme successeurs immédiats à la
puissance du Prophète dans le domaine spirituel. »

(La vie du Prophète, § 1513)

D’après Hamidullah,
les ordres mystiques de l’Islam sont donc les héritiers de l’autorité du
Prophète dans le domaine spirituel, même s’il est arrivé que les représentants
de l’autorité politique et cultuel (siyâsa wa charî‘a) puissent aussi
être des hommes de grande spiritualité. La transmission spirituelle qu’évoque
M. Hamidullah fut d’abord informelle puis, quelques siècles plus tard, elle
s’organisa en ordres mystiques ou confréries soufies (tarîqa, pl. turuq).

De la même façon que des écoles
juridiques (madhâhib fiqhiyya) se sont formées dès le 2ème
siècle de l’Hégire, des ordres mystiques apparurent un peu plus tard pour
systématiser les enseignements et offrir une pédagogie spirituelle propre à
soutenir le disciple dans son cheminement intérieur.

C’est ainsi que naquirent la Qâdiriyya fondée par ‘Abd al-Qâdir al-Jilânî (m. 1166), la Rifâ‘iyya fondée par Ahmad al-Rifâ‘î (m. 1182), la Naqchabendiyya qui bien que fondée par Bahâ’ al-Dîn Naqchabend (m. 1389) a pour
véritable initiateur spirituel al-Ghujdawânî (m. 1220), la Châdhiliyya fondée par Abu l-Hasan al-Châdhilî (m. 1258) qui eut – et a
toujours – un rayonnement considérable au Maghreb. Cette liste n’est pas
exhaustive, et d’autres turuq se sont constituées à partir de celles que
nous avons citées.

Dans un autre , M. Hamidullah insiste sur l’existence d’une hiérarchie ésotérique que
le Prophète a évoquée en présence de ses Compagnons : « La
tradition islamique confie au calife (chef de l’État islamique), non seulement
la politique (y compris l’administration de la justice) mais aussi le culte,
c’est à dire la pratique « extérieur » de la religion : office
de prière, jeûne, pèlerinage. Tout cela tombe dans le domaine du fiqh (droit
musulman) en tant que développé par les diverses écoles (voir infra § 563/a).

Dans ce domaine, le monopole
du savoir a été jalousement imposé, bien qu’il s’agisse de la partie de la vie
la moins importante. Les divergences sectaires existent chez les musulmans
aussi, depuis la mort du Prophète, concernant la question de savoir qui a le
droit de succéder au Prophète dans l’exercice du pouvoir politique et culturel.

Laissons la décision à Dieu
au jour du jugement dernier, et occupons-nous de notre avenir et de la défense
contre les ennemis de Dieu. Quant à la vie « intérieure » qui
détermine le salut dans l’éternel au-delà, il n’y a pas de jalousie parmi les
dirigeants : plusieurs personnes pouvaient – et ont effectivement pu –
succéder au Prophète simultanément.

Si la confrérie des mystiques
Naqchbandiya doit son titre à l’autorité du Prophète par l’intermédiaire d’Abu
Bakr, les confréries des Qadiriya et des Suhrawardiya ont obtenu le leur par
l’intermédiaire de ‘Ali – et tout cela chez les Sunnites et les Chiites (et ces
derniers ne reconnaissent pas à Abu Bakr le droit au califat politique) n’est
pas une abstraction vaine ; ce royaume est doté lui aussi d’une
organisation administrative complète. L’existence des abdâl et des autâd
(gouverneurs spirituels) est reconnue sur l’autorité même du Prophète, comme
nous le lisons déjà chez Ibn Sa’d (m. 844).

Dans une monographie,
as-Souyouti a réuni toutes les traditions en provenance du Prophète au sujet
des qutbs, abdâl et autâd. On n’a pas besoin ici d’entrer dans les
détails. »
(Initiation, § 208)

L’épître de
Suyûtî évoquée par Hamidullah est intitulée al-Khabar al-dâll ‘alâ wujûd
al-qutb wa l-awtâd wa l-nujabâ’ wa l-abdâl
et se trouve dans son recueil de
fatwas al-Hâwî li-l-fatâwî > style=';'>[5]. Comme
son titre l’indique, cette épître se propose d’établir l’existence d’une
hiérarchie ésotérique dont le sommet est le Pôle du temps (qutb al-zamân).
Chacune des catégories citées dans le titre de cette épître est en charge d’une
fonction spirituelle particulière. Afin d’illustrer les affirmations de
Hamidullah, citons le hadith suivant. D’après ‘Ubâda b. al-Sâmit : « Les
Abdâl sont au nombre de trente dans ma communauté : C’est par eux
que la terre se maintient, que la pluie vous parvient et que vous recevez le soutien
de Dieu. »

(Cité par Tabarânî. Hadith authentique)

M. Hamidullah rappelle que
l’autorité des Abdâl est purement spirituelle et ne concerne pas le
pouvoir temporel. Cette autorité n’en est toutefois pas moins réelle et selon
son expression : « Il ne s’agit pas d’une abstraction vaine. » Le
saint (waly Allâh), par son cheminement initiatique, est devenu un des
réceptacles de la miséricorde de Dieu, c’est pourquoi il est une source de
bénédictions pour les autres. En ce sens, la mystique peut être définie comme
la voie d’accès vers la sainteté : c’est elle qui illumine et revivifie,
de l’intérieur, la communauté des croyants.

A suivre…



name="_ftn1" title=""> >[1]
Ouvrage en deux tomes, publiés plusieurs fois à Paris par l’A. E. I. F.

name="_ftn2" title=""> >[2]
Il apporta une contribution décisive à la connaissance de la transmission du
Hadith et de sa mise par écrit en découvrant le manuscrit de la Sahîfat Hammâm b. Munabbih et en l’éditant à Damas (1953). La Sahîfa fut rééditée à Paris en 1979.

name="_ftn4" title=""> >[4]
Ce livre eut une très large diffusion et fut traduit en vingt-trois langues.

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Commentaires

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0 points

Cher Tayeb Chouiref,
J’attends votre second article avec beaucoup d’impatience. Le premier est déjà très riche et vous ne pouvez pas dire que la spiritualité de Muhammad Hamidullah vous est inconnue !

Sa spiritualité est humaniste et universelle. Elle est de plus informée par la tradition. Elle va sans aucun doute au delà...

@+