La mystique musulmane d’après l’œuvre de Muhammad Hamidullah (1908-2002)

Son effacement naturel le rendait très discret et l’on sait peu de choses sur sa vie spirituelle et son ori

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vendredi 21 décembre 2007

La mystique musulmane d’après l’œuvre de Muhammad Hamidullah (1908-2002)

A l’occasion du cinquième anniversaire de la mort de Muhammad Hamidullah, nous voulons lui rendre hommage en présentant la manière dont il traita de la mystique musulmane à travers son œuvre.

Le grand érudit que fut Muhammad Hamidullah est né le 19 février 1908 à Hayderabad dans l’Inde actuelle. Il choisit de s’installer en France en 1948 suite aux troubles politiques qui aboutirent à l’annexion du sultanat de Hayderabad par l’Inde. C’est ainsi qu’il vécut à Paris une cinquantaine d’années, prenant part à de nombreux travaux qui enrichirent considérablement les lecteurs francophones, notamment par ses travaux sur la vie du Prophète d’une part[1] et la transmission du Hadith d’autre part [2].

Tous ceux qui l’approchèrent furent marqués par l’étendue de son savoir et la grande humilité dont il faisait preuve. Il laisse un œuvre considérable – plus de deux cent cinquante ouvrages – ayant abordé la plupart des domaines de l’Islam en tant que religion et civilisation. Son effacement naturel le rendait très discret et l’on sait peu de choses sur sa vie spirituelle et son orientation intérieure.

Par certains traits de caractère, M. Hamidullah semble proche des mystiques de l’Islam qui, pour réaliser la proximité avec Dieu, n’hésitent pas à renoncer aux plaisirs et aux gloires éphémères du monde :

« Érudit comme il y en a peu, il n’en était pas moins un homme humble qui n’aimait pas l’apparat et fuyait la célébrité et ses artifices. En 1985, il fut choisi pour recevoir le Hilal-e-Imtiaz, la plus haute distinction civile décernée par le Pakistan ainsi qu’une substantielle somme d’argent. Fuyant les feux médiatiques, il déclina la distinction et reversa la somme d’argent au profit de l’Académie de Recherche Islamique à Islamabad.

En 1994, c’est le prix du Roi Faysal d’Arabie Saoudite qu’il déclina poliment préférant la rétribution divine à la reconnaissance des hommes.

Célibataire, il mangeait, s’habillait et vivait simplement, et s’occupait lui-même de ses affaires, du ménage, et ce jusqu’aux derniers instants de sa vie, sans demander d’aide à quiconque, tout comme il était entièrement au service d’autrui par tout ce qui était en son pouvoir. »[3]

M. Hamidullah a beaucoup œuvré pour mieux faire connaître l’Islam en Occident et aux Musulmans eux-mêmes. Pourtant, l’homme et son œuvre restent relativement peu connus du grand public, musulman ou non. Ainsi, peu de gens, même parmi ceux qui se réclament parfois de son œuvre, connaissent l’intérêt que portait Hamidullah à la mystique.

Afin de mettre en lumière certains aspects intérieurs et spirituels de l’Islam, nous nous proposons, dans cet article, d’exposer les enseignements de M. Hamidullah relatifs à la mystique musulmane.

Voulant permettre une meilleure connaissance de la réalité de l’Islam, M. Hamidullah écrivit en français un ouvrage dans un style simple et direct qu’il intitula Initiation à l’islam[4]. C’est cet ouvrage qui nous servira de fil directeur et nous en citerons de larges extraits.

Il importe en premier lieu de prendre conscience que l’enseignement du Prophète englobait tous les aspects de la vie, depuis l’organisation matérielle de la communauté jusqu’aux plus hauts degrés de la vie spirituelle. Hamidullah distingue trois grands domaines où s’exerçait l’autorité du Prophète : le profane, le cultuel et le spirituel. En d’autres termes, la politique, la Loi religieuse et la mystique :

« Les musulmans distinguent entre trois aspects de la vie humaine : profane, cultuel et spirituel. Muhammad réunissait entre ses mains les pouvoirs qui y correspondent. Après sa mort, les grands de l’époque unifièrent les deux premiers pouvoirs : profane et cultuel, et les confièrent à un chef élu, le calife ; ils séparèrent le domaine spirituel, et le confièrent à la multiplicité simultanée des successeurs du Prophète, pour diriger les fidèles. C’est ainsi qu’il en sera dorénavant dans les pays musulmans.

C’est Abu Bakr qui fut le premier successeur du Prophète dans le double domaine politico-cultuel, et l’on ne voulut admettre aucun associé à ce pouvoir. Quant aux affaires spirituelles, on reconnaît Abu Bakr, ‘Ali, Abu Dharr, Abu Hourayra, et d’autres encore, comme les successeurs immédiats du Prophète, ainsi qu’en témoignent les chaînes de guides des différentes confréries des sûfîs, dont certaines continuent jusqu’à nos jours : les Naqchbandiyâh par exemple, qui exercent leur autorité par l’intermédiaire d’Abu Bakr ou les Qâdiriyah et les Suhrawardiyah, par l’intermédiaire de ‘Ali.

Il a également été admis qu’on prêta serment d’allégeance silmutanément à deux guides (ou « califes » spirituels), appartenant à différentes confréries : un musulman peut être à la fois Naqchbandite ou Qâdirite, prêtant serment, pour ainsi dire simultanément à Abu Bakr et à ‘Ali, comme successeurs immédiats à la puissance du Prophète dans le domaine spirituel. »

(La vie du Prophète, § 1513)

D’après Hamidullah, les ordres mystiques de l’Islam sont donc les héritiers de l’autorité du Prophète dans le domaine spirituel, même s’il est arrivé que les représentants de l’autorité politique et cultuel (siyâsa wa charî‘a) puissent aussi être des hommes de grande spiritualité. La transmission spirituelle qu’évoque M. Hamidullah fut d’abord informelle puis, quelques siècles plus tard, elle s’organisa en ordres mystiques ou confréries soufies (tarîqa, pl. turuq).

De la même façon que des écoles juridiques (madhâhib fiqhiyya) se sont formées dès le 2ème siècle de l’Hégire, des ordres mystiques apparurent un peu plus tard pour systématiser les enseignements et offrir une pédagogie spirituelle propre à soutenir le disciple dans son cheminement intérieur.

C’est ainsi que naquirent la Qâdiriyya fondée par ‘Abd al-Qâdir al-Jilânî (m. 1166), la Rifâ‘iyya fondée par Ahmad al-Rifâ‘î (m. 1182), la Naqchabendiyya qui bien que fondée par Bahâ’ al-Dîn Naqchabend (m. 1389) a pour véritable initiateur spirituel al-Ghujdawânî (m. 1220), la Châdhiliyya fondée par Abu l-Hasan al-Châdhilî (m. 1258) qui eut – et a toujours – un rayonnement considérable au Maghreb. Cette liste n’est pas exhaustive, et d’autres turuq se sont constituées à partir de celles que nous avons citées.

Dans un autre , M. Hamidullah insiste sur l’existence d’une hiérarchie ésotérique que le Prophète a évoquée en présence de ses Compagnons : « La tradition islamique confie au calife (chef de l’État islamique), non seulement la politique (y compris l’administration de la justice) mais aussi le culte, c’est à dire la pratique « extérieur » de la religion : office de prière, jeûne, pèlerinage. Tout cela tombe dans le domaine du fiqh (droit musulman) en tant que développé par les diverses écoles (voir infra § 563/a).

Dans ce domaine, le monopole du savoir a été jalousement imposé, bien qu’il s’agisse de la partie de la vie la moins importante. Les divergences sectaires existent chez les musulmans aussi, depuis la mort du Prophète, concernant la question de savoir qui a le droit de succéder au Prophète dans l’exercice du pouvoir politique et culturel.

Laissons la décision à Dieu au jour du jugement dernier, et occupons-nous de notre avenir et de la défense contre les ennemis de Dieu. Quant à la vie « intérieure » qui détermine le salut dans l’éternel au-delà, il n’y a pas de jalousie parmi les dirigeants : plusieurs personnes pouvaient – et ont effectivement pu – succéder au Prophète simultanément.

Si la confrérie des mystiques Naqchbandiya doit son titre à l’autorité du Prophète par l’intermédiaire d’Abu Bakr, les confréries des Qadiriya et des Suhrawardiya ont obtenu le leur par l’intermédiaire de ‘Ali – et tout cela chez les Sunnites et les Chiites (et ces derniers ne reconnaissent pas à Abu Bakr le droit au califat politique) n’est pas une abstraction vaine ; ce royaume est doté lui aussi d’une organisation administrative complète. L’existence des abdâl et des autâd (gouverneurs spirituels) est reconnue sur l’autorité même du Prophète, comme nous le lisons déjà chez Ibn Sa’d (m. 844).

Dans une monographie, as-Souyouti a réuni toutes les traditions en provenance du Prophète au sujet des qutbs, abdâl et autâd. On n’a pas besoin ici d’entrer dans les détails. »(Initiation, § 208)

L’épître de Suyûtî évoquée par Hamidullah est intitulée al-Khabar al-dâll ‘alâ wujûd al-qutb wa l-awtâd wa l-nujabâ’ wa l-abdâl et se trouve dans son recueil de fatwas al-Hâwî li-l-fatâwî[5]. Comme son titre l’indique, cette épître se propose d’établir l’existence d’une hiérarchie ésotérique dont le sommet est le Pôle du temps (qutb al-zamân). Chacune des catégories citées dans le titre de cette épître est en charge d’une fonction spirituelle particulière. Afin d’illustrer les affirmations de Hamidullah, citons le hadith suivant. D’après ‘Ubâda b. al-Sâmit : « Les Abdâl sont au nombre de trente dans ma communauté : C’est par eux que la terre se maintient, que la pluie vous parvient et que vous recevez le soutien de Dieu. »

(Cité par Tabarânî. Hadith authentique)

M. Hamidullah rappelle que l’autorité des Abdâl est purement spirituelle et ne concerne pas le pouvoir temporel. Cette autorité n’en est toutefois pas moins réelle et selon son expression : « Il ne s’agit pas d’une abstraction vaine. » Le saint (waly Allâh), par son cheminement initiatique, est devenu un des réceptacles de la miséricorde de Dieu, c’est pourquoi il est une source de bénédictions pour les autres. En ce sens, la mystique peut être définie comme la voie d’accès vers la sainteté : c’est elle qui illumine et revivifie, de l’intérieur, la communauté des croyants.

A suivre…



[1] Ouvrage en deux tomes, publiés plusieurs fois à Paris par l’A. E. I. F.

[2] Il apporta une contribution décisive à la connaissance de la transmission du Hadith et de sa mise par écrit en découvrant le manuscrit de la Sahîfat Hammâm b. Munabbih et en l’éditant à Damas (1953). La Sahîfa fut rééditée à Paris en 1979.

[4] Ce livre eut une très large diffusion et fut traduit en vingt-trois langues.

[5] Vol. II, p. 241

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Auteur : Tayeb Chouiref

Traducteur et écrivain, Tayeb Chouiref est spécialiste de la mystique musulmane.

Il a enseigné la langue arabe dans l’enseignement secondaire ainsi qu’à l’Université Charles de Gaulle de Lille.

Il a notamment traduit et annoté deux chapitres de la somme spirituelle de Ghazâlî Ihyâ’ ‘ulûm al-dîn, ainsi qu’un chapitre des Futûhât al-Makkiyya d’Ibn ‘Arabî, et un ensemble de lettres du Cheikh Darqâwî.

Il est enfin l'auteur d'un ouvrage intitulé Les Enseignements spirituels du Prophète, (éditions Tasnîm, 2008). Il s’agit d’une anthologie de hadiths commentés par les grands maîtres de la spiritualité musulmane.

www.tayeb-chouiref.net

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