La honte

Revenons donc à ce fameux devoir de réserve qui est opposé à Bruno Guigue. Il faut tout d’abord rappeler

lundi 24 mars 2008

L’information est scandaleuse. Bruno Guigue a donc été limogé de ses fonctions de sous-préfet après avoir publié une tribune dénonçant les exactions d’Israël. Il lui est reproché officiellement un manquement à son devoir de réserve ; "même s’il voulait publier un ouvrage sur les vases Ming, il devrait en référer, c’est la seule règle" a affirmé pince-sans-rire le préfet de Charente-Maritime, Jacques Reiller dans les colonnes du Monde. Même son de cloche chez la ministre de l’Intérieur Michelle Alliot-Marie pour qui il a manqué à son "devoir de réserve", tandis que le porte-parole de la place Beauvau, interrogé par I-Télé assène que "ce n’est pas une question de fond".

Nous prendrait-on pour des imbéciles ?

Qui peut croire un seul instant que les critiques virulentes proférées contre Israël dans cet article ne sont pas à l’origine de ce limogeage ?

Rappelons que peu de temps après la publication de ce texte sur notre site, des réactions se sont faites entendre, en dénonçant le contenu. Elles émanent des mêmes personnes qui ont initié la campagne de lynchage médiatique contre Charles Enderlin. A ce journaliste, il était reproché d’avoir fait diffuser sur les chaînes de télévision les images terribles du massacre du petit Mohamed al Durah par l’armée israélienne.

Conscients que cette horrible vidéo allait porter un coup fatal à l’image d’une armée par ailleurs déjà condamnée pour des crimes de guerre, des militants, soutiens farouches de l’Etat hébreu ont engagé une odieuse campagne pour démolir Charles Enderlin. Et c’est donc aujourd’hui des acteurs de cette campagne qui dénoncent les manquements supposés de B. Guigue en matière de devoir de réserve. Les même d’ailleurs avaient pris fait et cause contre Edgar Morin, victime lui aussi d’un chantage à l’antisémitisme après de nombreux autres personnalités (Daniel Mermet, Pascal Boniface, etc.).

Comment ne pas penser qu’il s’agit là d’un nouvel épisode de cette guerre idéologique menée contre tous les contempteurs d’Israël ?

Voyons donc ce qui, dans les propos de B. Guigue a pu susciter l’émoi de ses détracteurs. B. Guigue nous rappelle les sinistres "exploits" militaires d’Israël, civils décimés à coups de missiles, et déjà durant le seul été 82 (invasion du Liban) le bilan macabre qui était 10 fois supérieur à la terrible tragédie du 11/09. N’est-ce pas là un simple calcul mathématique ?

L’allusion au III Reich est sans doute l’extrait le plus virulent. Mais que dit Bruno Guigue ? Prétend t-il que le régime nazi est l’exact équivalent de l’actuel gouvernement d’Israël ? Certes, non. Citant les propos de défenseurs acharnés de l’Etat d’Israël qui précisément se commettent dans de bien imprudents rappels de l’histoire, il précise que "analogie pour analogie", il n’est pas certain que de tels rapprochements soient de nature à servir l’Etat hébreu.

Faut-il rappeler ici cette incroyable interview accordée au journal israélien Haaretz où un des commandants des Forces de Défense d’Israël (FDI) dans les territoires palestiniens déclare ignominieusement que dans le cas où la cible serait "un camp de réfugiés à forte densité ou bien la Kasbah de Naplouse, et s’il est assigné aux troupes de conduire la mission avec les plus faibles pertes possibles de part et d’autre, le chef des opérations devra analyser et prendre en compte les batailles du passé ; y compris, aussi choquant que cela puisse paraître, sur la manière dont l’armée allemande a combattu le ghetto de Varsovie".

Le mouvement pacifiste israélien Coalition des Femmes pour une Paix Juste a ainsi commenté ces propos odieux "Si on peut comparer un camp palestinien au ghetto de Varsovie, à qui doit-on alors comparer les soldats qui l’attaquent ?".

Faut-il encore rappeler aussi cette abominable déclaration encore plus récente -en pleines tueries contre Gaza où des dizaines de femmes et d’enfants ont été décimés- de Matan Vilnai, vice-ministre de la Défense israélien qui en réponse aux "tirs de Qassam" promettait aux Palestiniens "une Shoah encore plus grande" ?

Qui donc est responsable de telles comparaisons ? Qui s’inspire des plus odieux crimes de l’histoire ? Comment enfin rester de marbre face à de telles abjections ?

Revenons donc à ce fameux devoir de réserve qui est opposé à Bruno Guigue. Il faut tout d’abord rappeler qu’il s’exprimait en tant que spécialiste desquestions politiques et non en sa qualité de sous-préfet. Par ailleurs, il est exact que la législation française soumet la liberté d’expressiondes fonctionnaires à certaines limitations au nom de l’obligation de réserve : toutefois, de telles limitations doivent être conformes à l’article 10.2 de la CEDH, en particulier ses articles qui disposent que l’ingérence ainsi commise doit poursuivre des buts légitimes (la sécurité nationale, l’intégrité territoriale ou la sûreté publique, la défense de l’ordre et la prévention du crime, la protection de la santé ou de la morale, la protection de la réputation ou des droits d’autrui) et être justifiée par des considérations démocratiques. A notre avis ici, cela n’est certes pas le cas. Plus encore, ce sont certainement les propos de Bruno Guigue s’inscrivant courageusement contre des crimes majeurs contre un peuple désarmé et qui demeurent impunis qui se situent dans le droit fil d’une certaine tradition française de défense des droits de l’homme. En ce sens, Bruno Guigue fait largement honneur à sa fonction.

Enfin, rappelons encore une déclaration scandaleuse passé quasiment inaperçue. S’exprimant contre l’attentat de la yeshiva Merkaz Harav, à Jérusalem au nom des 111 parlementaires du groupe d’amitié France-Israël le 11 mars dernier, place de la République, à Paris, Claude Goasguen, député UMP de Paris, a dénoncé les agressions d’un "peuple sauvage de terroristes épouvantables". Mais sur le massacre commis peu après de dizaines de civils, femmes et enfants de ce "peuple sauvage de terroristes", Goasguen n’avait rien trouvé à redire. Et ses propos n’ont guère suscité l’émoi.

Il faut dire que les députés n’étant pas de hauts fonctionnaires, ils ne sont pas soumis à un devoir de réserve. Ni même apparemment à celui de décence.

Pour finir, nous souhaitons citer ici le propos du journaliste britannique Robert Fisk qui couvre l’actualité proche-orientale depuis des décennies et qui déjà, dénonçait il y a quelques années l’impunité dont jouit Israël qu’il mettait au compte d’une intolérable lâcheté " La peur d’être taxés «  d’antisémitisme » nous amène à fermer les yeux sur des agissements inadmissibles au Moyen-Orient », dénonçait t-il. Et de s’interroger « Que se serait-il passé si nous avions soutenu le régime d’apartheid sud-africain contre la population noire majoritaire ? (...).

Et si nous avions décrit les enfants noirs abattus par la police comme les victimes d’un « acte sacrificiel » de leurs propres parents ? (...)Il faut toutefois rappeler que les escadrons de la mort sud-africains n’utilisaient ni mitrailleuses héliportées, ni missiles...Depuis la seconde guerre mondiale, rarement un peuple aura été aussi vilipendé que le peuple palestinien. Rarement un peuple aura été aussi souvent excusé, jamais on ne lui aura à ce point passé ses caprices, que les Israéliens. Les ambassades israéliennes, de part le monde, s’emploient à tenir la jambe aux éditeurs, pour leur faire la leçon : ils ne doivent pas qualifier le Premier ministre israélien de « faucon », car cela « enfreindrait la courtoisie ». Et les publicistes de rentrer dans le rang, le petit doigt sur la couture du pantalon.(...)

Notre couardise, notre refus de dire la vérité, notre peur d’être taxés d’« antisémitisme » - l’une des injures les plus graves qui puissent être proférées envers un journaliste - ne font que contribuer à la perpétration d’actes atroces au Moyen-Orient, et en même temps, en fermant les yeux, à les laisser se perpétuer sans rien dire. Nous serions bien inspirés de regarder bien en face ces « remakes » de l’ère de l’apartheid et de nous souvenir de l’époque où les hommes avaient encore un peu d’honneur... ».

Bruno Guigue est un homme d’honneur, assurément. C’est en cela qu’il dérange.

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