La fonction du thème du métissage dans le discours d’Alain Finkielkraut

Douloureusement confronté à la montée de la réprobation que suscite en Europe la politique israélienne d

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dimanche 3 octobre 2004

Douloureusement confronté à la montée de la réprobation que suscite en Europe la politique israélienne d’écrasement des mouvements de résistance palestiniens, Alain Finkielkraut considère que la perpétuation de l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza ne saurait être à l’origine de l’hostilité grandissante qui se manifeste à l’encontre de l’Etat d’Israël, et de la remise en cause concomitante du sionisme.

Aux yeux du philosophe, la véritable raison (cachée) de cette animosité résiderait en réalité dans le refus obstiné et anachronique du « peuple juif » de se soumettre à l’exhortation qui lui serait faite par des Européens supposés gagnés par l’idéologie post-nationale de devoir « se purifier de sa pureté par le métissage1 ». Ce serait ce refus du métissage, et non l’occupation, qui ferait ainsi des « Juifs qui persistent à se penser comme peuple » (c’est à dire des Juifs sionistes) de véritables parias en butte à l’hostilité de leurs contemporains : « Pour être les contemporains de leur temps, Palestiniens et Israéliens devraient, à l’image des Européens, se mélanger les uns aux autres. Et voilà ces juifs qui veulent rester juifs et former un Etat juif 2 » explique ainsi Alain Finkielkraut. Et le philosophe de proclamer que « le métissage est la valeur suprême de l’antiracisme contemporain, son maître mot, sa réponse à la préférence nationale et à l’universalisme conquérant (...). Sous le nom de métissage, l’Occidental éclairé s’adonne à toutes les expériences, à toutes les aventures, à toutes les hybridations3 ».

Pour Alain Finkielkraut, le principal danger pour les Juifs résiderait donc désormais dans la « société métissée  » et non plus, comme autrefois, dans la « nation ethnique4 ». A ses yeux, l’antifascisme contemporain aurait paradoxalement conduit tout droit à la haine de l’Etat juif et, par extension, à la haine des Juifs, du fait qu’une écrasante majorité de Juifs se reconnaît dans l’Etat juif : « Quatre-vingt-quinze pour cent des Juifs de France sont sionistes dans le sens où ils ont une solidarité de destin avec Israël. Mettre au ban de l’humanité cet Etat, en tant que fasciste ou nazi, c’est exclure, sous le masque de l’antiracisme, tous ceux qui, en tant que Juifs, le soutiennent5 » affirme-t-il. A cet égard, l’idée de « société métissée » comme antidote à l’idéologie nazie lui apparaît particulièrement pernicieuse car génératrice d’antisémitisme, les « Juifs qui persistent à se penser en tant que peuple » se caractérisant précisément, selon le philosophe, par leur refus de voir leur identité se dissoudre dans une société métissée6. Mais la mise en exergue de cet apparent paradoxe permet surtout à Alain Finkielkraut d’occulter le fait que la perpétuation de l’occupation a transformé « l’Etat des juifs » imaginé jadis par les pères fondateurs du sionisme en une inquiétante Herrenvolk Republik7. Car, si dans un monde où les nations et les hommes se mêlent de plus en plus et où les mariages mixtes se multiplient, Israël apparaît bel et bien comme un anachronisme, il ne s’agit pas d’un phénomène sans conséquences, comme voudrait le faire croire Alain Finkielkraut, mais d’un anachronisme dysfonctionnel8, porteur d’une contradiction interne insurmontable, et dont les implications géopolitiques sont redoutables.

Pour bien comprendre l’importance et la fonction de la mise en avant de ce thème du métissage dans les écrits et la pensée d’Alain Finkielkraut, il faut se reporter une quinzaine d’année en arrière. Au début des années 90, dans un violent pamphlet anti-yougoslave où il n’hésitait pas à minimiser la portée des écrits antisémites de Franjo Tudjman9, Alain Finkielkraut tenait déjà un raisonnement tout à fait analogue à propos des Croates : « Anachroniques Croates !  » s’exclamait-il. « Ils ne sont politically correct ni pour les citoyens de la biosphère ni pour ceux de la vidéosphère. Ils se déyougoslavisent au moment où l’humanité voit dans la Yougoslavie la forme de sa maturité et l’image de son avenir. Leur crime impardonnable, autrement dit, est de ne pas être de bons contemporains10 ». Car, expliquait-il, « ce que reprochent aujourd’hui les tenants de la démocratie post-nationale aux peuples de la mosaïque yougoslave c’est d’avoir cassé leur rêve et de ne pas correspondre à la dernière idée qu’ils se font de la Yougoslavie. Ce dont ils leur font grief, c’est de tracer des frontières quand s’impose la nécessité de leur abolition ; c’est de vouloir être slovènes ou croates quand nous sommes tous blacks-blancs-beurs ; c’est de succomber au virus de la fragmentation alors qu’il n’y a plus qu’une seule communauté de destin sur la terre : celle qui unit tous les membres de l’espèce humaine entre eux11 ». Au passage, Alain Finkielkraut livrait la clé de son engagement un peu fanatique en faveur de la cause des séparatistes croates : « Si je n’avais pas été juif moi-même, peut-être n’aurais pas mis autant d’ardeur et d’insistance à défendre la Croatie. Mais comme le dit admirablement Péguy dans Notre jeunesse : plus nous avons du passé derrière nous, plus justement il faut le défendre, le garder pur, il m’a paru indispensable de refuser la bénédiction de la mémoire juive à la Serbie conquérante12 ». Le refus du métissage au nom d’un passé mythique qu’il faudrait conserver pur permettait ainsi à Alain Finkielkraut de refuser d’envisager la possibilité d’une coexistence pacifique entre Serbes et Croates au sein d’un même Etat unifié, la Yougoslavie, de la même façon qu’il lui permet aujourd’hui d’écarter la possibilité d’une coexistence entre Arabes et Juifs dans un même Etat en raison de l’altérité supposée irréductible des Arabes et de leur haine inextinguible envers les Juifs.

« Juif né après la guerre, j’ai reçu la gloire du malheur en héritage. Mais la pièce est terminée : Israël s’est interposé et les victoires successives de Tsahal ont brouillé la pure image de la déréliction. J’ai fini par me retrouver du mauvais côté de la ligne de front et contraint, par là même, de penser autrement pour ne pas payer du prix de la participation au lynchage des Juifs, la conservation de mon auréole juive. Ma judéité m’a réveillé du grand sommeil de l’antinazisme13 » confie Alain Finkielkraut. Mais ne serait-ce pas plutôt un judéo-centrisme effréné qui aurait conduit ce philosophe « réputé pour sa lucidité acrimonieuse14 » à faire siennes les obsessions racialistes (hantise du métissage, mythe d’un passé pur, impossibilité proclamée de la coexistence entre groupes humains différents dans un même Etat) qui sous-tendaient l’idéologie nazie ?

 

Marc-Antoine Coppo

Universitaire, co-auteur de La Manipulation à la française, éditions Economica, 2003.


Notes :

1. Alain Finkielkraut, Peter Sloterdijk, Les Battements du monde, Pauvert, 2003, p. 54.

2. Le Point, 3 octobre 2003.

3. Les Battements du monde, op. cité, p. 48.

4. Cf. Denis Sieffert, « Finkielkraut ou la peur de l’Autre », Politis, 2 octobre 2003.

5. Déclaration d’Alain Finkielkraut au procès de Daniel Mermet (2 juin 2003), citée par Pascal Boniface dans son ouvrage Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Lafont, 2003, p. 59.

6. Le point de vue d’Alain Finkielkraut est parfaitement résumé par l’ancien ambassadeur d’Israël en France lorsqu’il écrit : « ce que les progressistes reprochent désormais aux Juifs, ce n’est plus d’être différents ; c’est de vouloir le rester. C’est un antijudaïsme de la bonne conscience et des bons sentiments, un antijudaïsme d’inclusion, au nom de la grande famille humaine dont les Juifs sont censés faire partie, mais à laquelle on les juge rétifs. Dans cette perspective, les faits et gestes du gouvernement d’Israël (...) sont consubstantiels de la nature même de l’État hébreu et de la communauté juive qui le soutient » (cf. Elie Barnavi, « La France est-elle antisémite ? », L’Histoire, septembre 2004).

7. Cf. Baruch Kimmerling, Politicide, Agnès Viénot éditions, Paris 2003. Dans le chapitre intitulé « Constitution d’une Herrenvolk Republik », le sociologue israélien dresse contre les dirigeants successifs de l’Etat juif un implacable réquisitoire : « Depuis 1967, Israël a gouverné de manière directe (et, depuis 1994, de manière indirecte) des millions d’habitants arabes auxquels faisaient défaut les droits civils et les droits de l’homme les plus élémentaires. (...) Israël a largement utilisé tout le matériel et l’ensemble des ressources humaines (terre, eau, etc.) des territoires comme s’ils appartenaient à l’Etat juif. A mesure que le temps passait, et que cette situation s’institutionnalisait, Israël cessa progressivement s’être un Etat authentiquement démocratique et devint une démocratie dirigée par un Herrenvolk. (...) Les lois d’Israël sont devenues celles d’un peuple de maîtres dont la moralité est semblable à celle de seigneurs propriétaires terriens.  » (p. 65-66).

8. Cf. Tony Judt, « Israël : l’alternative », Le Débat, janvier-février 2004.

9. Alain Finkielkraut, Comment peut-on être croate ? Gallimard, Paris, 1992. L’ouvrage se présente comme un florilège d’articles et interviews d’Alain Finkielkraut parus dans différentes revues et organes de presse entre 1990 et 1992.

10. Ibid. p. 79-80.

11. Ibid. p. 78-79.

12. Ibid. p. 51-52.

13. Les Battements du monde, op. cité, p. 240-241.

14. Cf. Marianne, 12 août 2002.

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