La dictature prend la couleur de la liberté

Aujourd’hui, il y a quelques décennies que nous, gens du peuple, avons commencé à gagner pas à pas notre

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mardi 26 octobre 2010

Quand j’étais enfant puis adolescente, j’ai souvent entendu cette réponse à mes revendications : « Ta liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Aussi anodine et banale que puisse paraître cette petite phrase, ses implications concrètes nous obligent à une réflexion en profondeur, à des remises en question permanentes.

Aujourd’hui, il y a quelques décennies que nous, gens du peuple, avons commencé à gagner pas à pas notre liberté après avoir vécu la domination de l’Eglise durant plusieurs siècles. Et voilà que le refus d’une femme ou d’une jeune fille musulmane de se mettre en maillot dans une piscine publique ou de se faire examiner par un médecin de sexe masculin est interprété par certains comme une offense à cette liberté si chèrement gagnée.

Comme si d’abord, seules les femmes étaient concernées dans la communauté musulmane, ensuite comme si cela ne concernait que des musulmans. Ne pas souhaiter se mettre en maillot en public, préférer un médecin d’un sexe plutôt que d’un autre ne dépend pas que de facteurs religieux. La motivation de ce type de choix peut également être d’ordre psychologique : du simple trait de personnalité aux conséquences les plus graves d’un vécu traumatique antérieur. Il serait tellement plus humain d’intégrer à nos réflexions la notion de respect de l’autre, de son corps, de sa pudeur, sans que cet autre ait à se justifier.

Que des gens se soient battus pour ne plus se voir imposer leurs manière de penser doit nous porter à un sentiment de profonde reconnaissance pour les générations qui nous précèdent. Par contre, et là où cela m’irrite, c’est qu’on voudrait nous imposer une manière d’exercer notre liberté en ne nous laissant plus de véritable choix. Et cela ne concerne pas que les musulmans mais tous les humains qui ont choisi de marcher à contre-courant de la majorité, au nom de valeurs comme la solidarité, l’écologie, la justice, le partage des richesses etc.

La société dans laquelle nous évoluons se revendique être une société libre… avec un modèle de liberté quasi-unique, en dehors duquel on est le plus souvent stigmatisé, montré du doigt, raillé, en devoir de se justifier… pour choisir de ne pas montrer certaines parties de son corps en public ou à certaines personnes, de ne pas consommer certains aliments, boire d’alcool, faire la bise à certaines personnes, regarder certaines images ou écouter certaines musiques, choisir le cadre du mariage pour vivre sa sexualité, choisir de refuser l’injustice, choisir un mode de vie alternatif… Comme si on confondait la liberté de faire (donc si on ne fait pas, on n’est pas libre) avec la liberté de choisir de faire… ou de ne pas faire… ou de faire autrement…

Bien sûr qu’il est difficile, dans certains cas, de savoir jusqu’où peut s’exercer la liberté individuelle. La naissance de certains partis d’extrême-droite nous a placés devant cette réalité bien plus menaçante, soit dit en passant, qu’un bout de tissus sur une chevelure…

Ce qui semble certain, c’est qu’au nom de la liberté, d’une certaine manière de considérer la laïcité, certains camouflent leurs peurs, celle de l’autre, celle de l’inconnu. Or, la découverte de l’autre est un enrichissement à nul autre pareil, l’enrichissement est forcément un changement et le changement fait souvent peur.

La société libre à laquelle j’aspire est celle où je serais traitée sur pied d’égalité indépendamment de mes choix de vie ou ce que je mettrais, ou non, sur ma tête. La société dans laquelle j’évolue actuellement n’est pas encore une société libre, c’est une société où le concept même de liberté est utilisé par certains pour tenter de nous convaincre d’une seule « bonne » manière de concevoir et de vivre la liberté et cela me fait furieusement penser à une dictature.

Et Dieu est le plus savant.

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Dominique Thewissen (Aïcha Belaallam) est psychothérapeute formée à l’approche systémique et à la thérapie familiale. Aujourd’hui à Charleroi (Belgique), elle partage son temps entre sa vie conjugale et familiale, les consultations de psychothérapie (individuelles, de couple, familiales), l’animation d’un réseau de professionnels de la santé mentale musulmans, les projets d’écriture, une présence dans la communauté musulmane (soutien aux associations, conférences, articles) et son travail social en institution auprès de personnes handicapées.

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